“Don’t stop talking about Gaza!” Présentation
Hadjira Medane et Marie-Anne Paveau
« Je n’ai pas de mots. Je n’ai pas de mots pour dire. Je n’ai pas de mots pour décrire… »
Ces mots qui ne peuvent pas dire, cet empêchement à dire, est dit dans tous les écrits volants, livres, livrets, articles, feuilles, dans ces filets de voix captés par ceux qui, ici, veulent porter, faire entendre les « pas de mots » de ceux qui ne savent plus comment dire l’horreur qu’ils vivent à Gaza.
Alors, ces porteurs de voix, ils essaient de faire voler en éclats d’horreur ce que le seul mot « horreur » ne peut pas dire. Ils entrent dans les détails, morts, blessés, ensevelis, arrachés, coupés, mais jamais prostrés. Vivants écorchés vifs. Vivants pour vivre. Et pour dire.
Quel éclat d’obus dans nos mots pour dire! Comment dire que cela est à dire, vitalement à dire, et indicible? Est-ce la langue qui a trop de génériques gonflés et vidés, pas assez d’adjectifs? Les mots manquent? Alors il faut y ajouter de nouveaux mots, et les phrases, qui disent autre chose parce que tout écrit, tout dit est création de sens.
Elle est bonne résistante, la langue. Elle est histoire. Parce qu’elle peut créer, en sa matière même, faire lever la pâte. Et elle le fait, par tous ces néologismes en « cide », par toutes ces phrases de témoignage, par ces textes qui, parce qu’ils sont textes, font advenir le réel, celui qu’on ne voit que parce que, si loin de Gaza, on le lit.
On ne peut pas dire? Beaucoup disent, ici. Là. Des vitrines de librairies montrent tant de livres sur Gaza. Mais moi, je ne peux pas dire, je ne peux que les lire, et recevoir les coups poignants, dans la gorge, par la langue, celle qui ne peut pas mais sait dire et DOIT dire.
Francine Mazière, janvier 2026
Les mots de Francine Mazière, à partir de la France, disent l’expérience d’un manque, le sentiment que la langue est insuffisante pour rendre compte de l’ampleur de la violence et de l’horreur vécues à Gaza. Pourtant, ils disent aussi autre chose : la nécessité irrépressible de parler, d’écrire et de témoigner. Car si la guerre produit de la destruction matérielle et humaine, elle produit également des discours, des récits et des luttes pour la nomination des événements. Les conflits contemporains sont aussi des conflits de mots, où se disputent les manières de nommer, de décrire, de légitimer ou de dénoncer la violence. C’est à cette dimension linguistique et discursive de la guerre contre Gaza que cet ouvrage collectif est consacré.
Depuis octobre 2023, la guerre menée contre Gaza s’accompagne d’une production discursive particulièrement intense au niveau international dans les sphères médiatiques, politiques, institutionnelles et numériques. Les événements sont constamment décrits, interprétés et discutés à travers une multiplicité de discours qui circulent à différentes échelles : communiqués officiels, déclarations politiques, reportages médiatiques, analyses académiques, témoignages, prises de parole militantes ou encore publications sur les réseaux sociaux numériques. Dans cet ensemble hétérogène, les mots jouent un rôle décisif. Ils servent à nommer la guerre, à (dis)qualifier les acteurs, à décrire les violences mais aussi à légitimer certaines actions, à en minimiser d’autres ou à en dénoncer la gravité.
Cependant, ces discours ne circulent pas dans un espace neutre ou égalitaire. Dans de nombreux contextes médiatiques et politiques, notamment dans les pays du Nord, certains cadrages discursifs dominent la représentation du conflit. Plusieurs travaux issus des sciences sociales ont ainsi montré la prégnance du narratif israélien dans les espaces médiatiques et institutionnels, tandis que les récits palestiniens peinent souvent à trouver une place équivalente ou sont soumis à des formes diverses de disqualification, de marginalisation ou d’invisibilisation. Si, au fil des mois, certaines voix critiques ont commencé à se faire davantage entendre notamment pour inscrire les événements actuels dans l’histoire longue de la colonisation de la Palestine ou pour qualifier les violences en cours de processus génocidaire, ces prises de parole restent fréquemment contestées, délégitimées ou entravées.
Dans ce contexte, plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales (anthropologie, histoire, science politique, droit international, critique sociale) se sont déjà saisies de l’événement pour en analyser les dimensions historiques, politiques et sociales. Des ouvrages et interventions récents ont contribué à éclairer les dynamiques coloniales à l’œuvre, les formes de violence exercées contre la population palestinienne ou encore les mécanismes de consentement et de justification qui accompagnent ces violences dans certains espaces publics. En revanche, les sciences du langage et, plus largement, les disciplines qui se consacrent à l’étude des mots, des textes et des discours se sont encore relativement peu emparées de cette question, malgré l’importance des phénomènes linguistiques et discursifs qu’elle met en jeu.
Or, la guerre contre Gaza constitue un terrain fécond pour l’analyse linguistique et discursive. Elle met en évidence des processus complexes de nomination, de cadrage et de circulation des discours : choix lexicaux pour désigner le conflit et ses acteurs, euphémisation ou intensification de la violence, production de formules et de slogans, stratégies d’évitement ou de silence, transformations discursives liées à la traduction et à la circulation internationale des récits, émergence de contre-discours militants dans les espaces numériques ou encore formes de témoignage qui articulent subjectivité, mémoire et résistance. Autant de phénomènes qui invitent à interroger la manière dont le langage participe à la construction sociale et politique des événements.

C’est dans cette perspective que s’inscrit le présent ouvrage collectif. Son ambition est d’analyser les dimensions linguistiques, discursives et textuelles de la guerre contre Gaza, en réunissant des contributions issues des sciences du langage et de disciplines proches. L’objectif est double : analyser les mécanismes par lesquels les discours construisent, légitiment ou contestent certaines représentations du conflit, mais aussi ouvrir un espace d’expression permettant de faire entendre des voix et des perspectives souvent marginalisées dans les espaces médiatiques et académiques dominants. Une attention particulière est ainsi portée aux contributions de chercheur·es palestinien·nes ou travaillant au plus près des réalités discursives et sociales de la guerre. D’une manière plus générale, nous avons aussi voulu répondre à la demande des Palestinien·nes, en particulier celle de nos collègues universitaires, de ne pas cesser de parler de Gaza : « Don’t stop talking about Gaza », « Don’t stop talking about Palestine », nous demandent-ils et elles continûment depuis plus de deux ans. Dans une interview de janvier 2025, Simon Assoun, membre du collectif juif décolonial français Tsedek!, estimait qu’il fallait, avec l’aide de Walter Benjamin, « penser politiquement l’impuissance » de manière à en faire « un point de départ » d’un certain nombre d’actions. À notre niveau, et à partir de notre propre impuissance, que décrit si bien Francine Mazière en ouverture de cette présentation, nous avons essayé de faire ce mouvement, en proposant d’ouvrir une parole sur Gaza, en espérant qu’elle ne se referme pas, mais s’ouvre au contraire sur d’autres initiatives.
Les contributions réunies dans cet ouvrage s’inscrivent dans la continuité des enjeux évoqués précédemment. Elles analysent la guerre contre Gaza à travers le prisme du langage et des discours, en mettant en lumière les mécanismes de nomination, de légitimation, d’évitement ou de résistance. L’ouvrage se structure en trois grandes parties, offrant une étude du langage et des discours autour de la guerre contre Gaza. La première partie, Noms et lieux, interroge les dimensions lexicales, géographiques et identitaires du conflit. Léda Mansour propose une approche narrative pour reconstruire la Palestine au-delà de sa dilution géographique et politique. L’étude d’Ahmed Alustath analyse les dénominations employées par l’ONU pour désigner les Israélien·nes et les Palestinien·nes, mettant en lumière l’évolution historique et politique de ces termes et révélant comment le langage onusien contribue à la reconnaissance ou à la disqualification des identités ainsi qu’à la légitimation implicite des positions étatiques. Dans sa contribution, Marie-Anne Paveau examine les noms et expressions liés aux protagonistes et aux réalités de Gaza, soulignant les points d’énonciation et les stratégies qui effacent ou font exister les vies palestiniennes. Boualem Fardjaoui analyse la couverture médiatique arabe en comparant Al Jazeera et Al Arabiya, montrant comment le choix des mots reflète des intérêts géopolitiques divergents.
La deuxième partie est centrée sur un entretien avec Ibrahim M. Alsemeiri, linguiste à Gaza, qui apporte un témoignage direct sur les pratiques discursives locales et les stratégies de résistance linguistique dans le contexte de la guerre.
La troisième partie, Discours et représentations, s’intéresse aux mécanismes de construction de l’ennemi et à la marginalisation des voix palestiniennes. Hadjira Medane analyse la figure de l’ennemi dans le discours révolutionnaire en ligne dans le contexte de la guerre contre Gaza, à partir d’un corpus de tweets. Elle montre comment le discours militant en ligne polarise et représente l’adversaire, et comment les hashtags condensent et diffusent ces représentations. Ashjan Sadique Adi, Elizabeth Hazin et Keithe Souza Matos Abdel Hamid étudient les discours hégémoniques et contre-hégémoniques, leur influence sur la perception internationale de la Palestine et la nécessité de redonner voix aux Palestinien·nes pour rompre le pacte historique de silence imposé par le colonialisme. L’article « Legitimization Under Extreme Scrutiny : A Critical Discourse Analysis of Netanyahu’s 2024 UN General Assembly Speech » de Ibrahim M. Alsemeiri, Duaa M. Alsemeiri, Ciarán O’Carroll et Yousef M. Al-Jamal, publié en 2024 dans la revue Journal of Al-Mubadara et traduit dans ce collectif en arabe par Hadjira Medane, propose une analyse critique du discours de Benjamin Netanyahu à l’ONU, montrant comment ses choix linguistiques légitiment certaines actions, marginalisent les perspectives palestiniennes et construisent des oppositions binaires influençant la perception internationale du conflit. Enfin, l’ouvrage se clôt par une bibliographie commentée des travaux publiés entre octobre 2023 et décembre 2025, qui offre un panorama international des recherches sur la guerre contre Gaza et souligne la diversité des analyses mettant en lumière les perspectives palestiniennes.
Ouvrir une parole sur Gaza, c’est aussi identifier les voix importantes et symboliques qui s’élèvent malgré la silenciation ambiante; c’est pourquoi nous avons confié la préface de l’ouvrage à Muzna Shihabi, voix palestinienne, et la postface à Michèle Sibony, voix juive antisioniste, qui encadrent notre travail de leur bienveillante énergie. L’illustration de couverture est réalisée par Fatma Mohammed Alsemeiri, Palestinienne résidant à Khan Younès, ville située dans le sud de la bande de Gaza.
Ainsi, Gaza, les mots pour (ne pas) le dire se présente comme un espace de réflexion sur le langage en contexte de guerre, là où les mots semblent parfois insuffisants pour rendre compte de l’horreur vécue, mais où ils deviennent également des instruments essentiels pour témoigner, analyser et résister. L’ouvrage montre comment le choix des termes, des formulations et des narratifs façonne notre perception de la guerre et la visibilité des acteurs, en particulier des Palestinien·nes, dont la parole est trop souvent marginalisée ou effacée. Plus qu’une simple analyse, ce collectif invite le lecteur à interroger la puissance et les limites des mots, à reconnaître la valeur des voix minorisées et à réfléchir à la manière dont le discours peut devenir un outil de justice, de résistance et de visibilité dans le contexte tragique de Gaza, afin de faire entendre les mots pour (ne pas) le dire.
N.B. : les Éditions science et bien commun, engagées pour la justice cognitive, recommandent l’écriture inclusive et le plurilinguisme. L’écriture inclusive est pratiquée de manière diverse dans cet ouvrage et nous n’avons pas voulu l’imposer, ce qui aurait été paradoxal dans un ouvrage sur les interdits de parole.
Mention de la source du contenu multimédia
- Allen, Jupiter. [« Don’t stop talking about Palestine » Protest Chalk Drawing], photograph, October 8, 2024; (https://digital.library.unt.edu/ark:/67531/metadc2377435/: accessed April 11, 2026), University of North Texas Libraries, UNT Digital Library, https://digital.library.unt.edu; crediting UNT Libraries Special Collections.