6 Représentation(s) de l’ennemi dans le discours révolutionnaire en ligne : le cas du conflit à Gaza

Hadjira Medane

Introduction

Avec l’avènement des technologies numériques, le discours révolutionnaire investit désormais les espaces en ligne et se renouvelle à travers ce que l’on appelle le cybermilitantisme. Il s’agit d’une forme d’activisme social ou politique exercé par le biais des médias sociaux, faisant de ces derniers de véritables espaces de résistance et de lutte symbolique.

Dans ce contexte, les réseaux sociaux jouent un rôle déterminant dans la construction des représentations, en permettant aux acteurs et actrices de la société (militants et militantes, citoyens et citoyennes, journalistes ou institutions) de s’exprimer, de mobiliser et de tenter d’influencer l’opinion publique. Le discours révolutionnaire trouve ainsi dans l’environnement numérique un terrain privilégié pour se renouveler et s’intensifier, donnant naissance à des contre-discours qui remettent en cause les discours institutionnels et médiatiques.

La guerre à Gaza constitue un exemple particulièrement révélateur de ces dynamiques. Sur les réseaux sociaux, le discours révolutionnaire s’appuie sur des hashtags militants comme #FreePalestine ou #GazaUnderAttack pour dénoncer les violations des droits humains, légitimer la résistance ou polariser les prises de position. Ce discours révolutionnaire en ligne ne se contente pas de relayer des faits, il construit une vision du monde où s’opère une reconfiguration des figures de l’oppression et des personnes opprimées, du bourreau et de la victime, à travers une mise en récit chargée d’une dimension émotionnelle, argumentative et même visuelle.

Au cœur de cette dynamique discursive, la figure de l’ennemi occupe une place centrale. Elle cristallise les oppositions idéologiques, structure la dichotomie entre « eux » et « nous » et participe à la légitimation de la cause palestinienne. Ce travail propose d’analyser les mécanismes de représentation de l’ennemi dans le discours révolutionnaire en ligne, à partir d’un corpus de publications diffusées sur la plateforme X (anciennement Twitter), autour d’une dizaine de hashtags militants.

L’objectif est d’identifier les procédés linguistiques, pragmatiques et rhétoriques à travers lesquels ce discours construit une vision du conflit fondée sur la disqualification de l’adversaire, la dénonciation morale et la mobilisation affective. Trois questions guident cette réflexion : comment la figure de l’ennemi est-elle construite dans le contexte du conflit à Gaza? Quelles stratégies rhétoriques renforcent cette construction? Quel rôle jouent les hashtags dans la diffusion, la polarisation et la mobilisation militante?

Corpus et méthodologie

La présente étude repose sur un ensemble de dix hashtags militants relatifs à la guerre à Gaza, identifiés pour leur forte visibilité et leur récurrence sur le réseau X entre octobre 2023 et novembre 2024. Ces hashtags constituent des espaces discursifs où se concentrent et s’articulent des prises de position politiques et militantes :

Liste des hashtags retenus pour l’étude

À partir de chacun de ces hashtags[1], dix tweets ont été extraits afin de constituer un sous-corpus représentatif. La constitution de cet ensemble s’est appuyée sur un principe de variation, intégrant des publications émanant de différents types d’acteurs et d’actrices de la société et présentant des niveaux d’engagement contrastés. Ce choix méthodologique vise à appréhender la diversité des formes discursives et des positionnements idéologiques mobilisés au sein d’un même hashtag. Seuls les contenus rédigés en français ont été retenus afin de contourner les contraintes liées à la traduction.

L’analyse du corpus repose sur une méthodologie qualitative, fondée sur une lecture des énoncés retenus à partir de catégories construites en amont, en s’appuyant sur les travaux relatifs à l’argumentation dans le discours (Charaudeau 1998, 2005a, 2005b, 2008, 2011; Plantin 1996, 1997, 2011; Eggs 2000; Van Dijk 1998), à l’expression des émotions dans le discours (Kerbrat-Orecchioni 1980 ; Oulebsir-Oukil 2021, 2023; Medane 2020, 2022; Medane et Benadla 2023), ainsi qu’à l’analyse du discours numérique (Paveau 2013, 2017).

L’étude accorde une attention particulière à la forme linguistique des tweets : lexique émotionnel, procédés d’analogie, tournures rhétoriques, interpellations et marqueurs d’indignation. Les énoncés sont analysés dans leur contexte numérique de production, marqué par la brièveté des messages et la multimodalité potentielle (texte, image, vidéo).

Représenter l’ennemi dans le discours révolutionnaire : images, figures et étiquettes

Dans tout discours de conflit, la désignation de l’ennemi (l’autre) joue un rôle central dans la construction des identités collectives (Van Dijk 1998; Tajfel 1981). En effet, nommer et représenter l’ennemi, c’est non seulement tracer la frontière entre le bien et le mal, mais aussi définir les positions de la victime et de l’oppresseur. À travers la manière dont l’adversaire est décrit, caricaturé ou étiqueté, se dessine une logique de légitimation : celui qui subit les violences se présente comme la victime légitime, tandis que celui qui incarne la menace est perçu comme l’oppresseur. Dans les discours publics en ligne sur la guerre à Gaza, cette dynamique s’amplifie par la circulation rapide d’images et de récits émotionnels. Dans ce contexte, nommer l’ennemi, c’est donc aussi se nommer soi-même, c’est inscrire la révolution dans un récit moral où la victime revendique sa légitimité face à l’oppresseur.

L’analyse du corpus révèle que, malgré la diversité apparente des désignations, quatre grandes figures de l’ennemi circulent dans le discours révolutionnaire en ligne relatif au conflit à Gaza. Chacune d’elles mobilise des cadres référentiels différents : idéologique, historique, militaire ou politique; mais toutes convergent vers une même image discursive dominante : celle du bourreau génocidaire. Cette figure totalisante incarne l’ennemi absolu, porteur d’une violence radicale, inhumaine et planifiée. Elle constitue le noyau sémantique autour duquel s’articulent les différentes représentations analysées ci-dessous.

Ce travail de représentation vise à radicaliser l’altérité de l’adversaire, à le disqualifier moralement et à légitimer la résistance révolutionnaire. L’ennemi n’est pas seulement un opposant politique ou militaire : il est érigé en figure du mal qu’il faut dénoncer, combattre et exclure du champ de l’humanité.

Le sionisme : idéologie du mal et source du génocide

Dans les exemples suivants, le discours militant en ligne ne se contente pas de désigner les autorités israéliennes comme adversaires. Il le dépasse pour viser une idéologie : le sionisme, représenté comme intrinsèquement violent, raciste et dominateur.

 

Exemple 1
Exemple 2
Exemple 3

L’adversaire est ici désubstantialisé en tant qu’acteur politique pour devenir une entité idéologique disqualifiée. Cette stratégie relève de l’essentialisation : l’ennemi est vu comme porteur d’un mal radical, constitutif, non réformable. Il ne s’agit pas de critiquer des actes, mais d’invalider l’existence même de cette entité idéologique.

Le nazi : référence historique pour légitimer la dénonciation d’un génocide

Un autre procédé fréquent dans le corpus de cette étude est l’analogie avec le nazisme. Ce procédé est utilisé pour intensifier la charge polémique et susciter une indignation immédiate. Le rapprochement entre Israël et le régime nazi sert à inscrire le conflit dans une mémoire collective universelle du mal.

 

Exemple 4
Exemple 5
Exemple 6

L’analogie, à travers les termes et expressions NaziIsrael, les descendants d’Hitler et le véritable holocauste, fonctionne comme un argument de « choc moral » selon les termes de Traïni (2009) et Crettiez (2011) qui se construit par les mots et qui vise à provoquer une réaction émotionnelle (Plantin, 1997, 2011). Cette analogie avec le nazisme produit une disqualification immédiate, en activant une mémoire historique partagée et fait de l’adversaire non seulement un oppresseur, mais un bourreau génocidaire.

Représentations de l’armée israélienne

L’armée israélienne est décrite dans le corpus comme une force brutale, irrationnelle, violente, qui s’en prend systématiquement aux civils. Les expressions telles que : tire sur tout ce qui bouge, politique de la terre brûlée, bombardements sans arrêt, dans les exemples suivants, donnent à voir une violence aveugle, déshumanisée, inscrivant l’armée dans une logique d’anéantissement, non de confrontation militaire. Cette mise en discours vise à dénaturer toute légitimité d’action de la part d’Israël.

Exemple 7
Exemple 8
Exemple 9

Les complices silencieux : élargissement du champ ennemi

Au-delà de l’acteur direct du conflit, le discours révolutionnaire en ligne désigne également des complices indirects. Sont visés dans les exemples ci-dessous : les États occidentaux et les personnalités publiques ou artistes « neutres » (les médias « silencieux » apparaissant dans l’exemple 9 ci-dessus).

Exemple 10

 

Exemple 11

Cette stratégie élargit le champ de la dénonciation en établissant un lien de complicité morale par inaction. Le silence devient une forme de soutien, et la non-prise de position est assimilée à une adhésion tacite.

Ces différentes figures, bien que mobilisant des registres référentiels distincts, participent toutes d’un même processus de radicalisation discursive dans lequel le langage et utilisé pour délégitimer l’autre mais aussi pour justifier la mobilisation. Cette polarisation des représentations, qui est au cœur du carré idéologique de Van Dijk (1998), vise à construire l’ennemi comme un bourreau génocidaire.

Exemple 12

Cette représentation totalisante condense les traits idéologiques, historiques, militaires et moraux dans une image unifiée qui légitime l’indignation et appelle à la mobilisation. Toutefois, la mise en discours de l’ennemi ne saurait être dissociée de la construction corrélative d’un nous collectif, porteur d’une posture éthique et résistante. C’est à l’analyse de cette dynamique de polarisation, structurant le discours autour de l’opposition fondamentale entre « eux » et « nous », que nous consacrons à présent notre attention.

La logique du « eux »/« nous » : polarisation discursive et légitimation du combat

Le discours révolutionnaire en ligne autour du conflit à Gaza repose sur une construction binaire fondamentale : « eux », les oppresseurs violents et inhumains; « nous », les victimes résistantes et morales. Cette polarisation, typique des discours idéologiques et militants (Van Dijk 1998, 2006 ), sert à structurer les positions, à distribuer les rôles dans le récit et à légitimer l’action révolutionnaire. Elle s’appuie sur une rhétorique du clivage[2] (Baldacci 2019; Corroyer 2006), où chaque camp est caractérisé par des traits opposés et irréconciliables.

« Eux » : figures de l’inhumanité, de l’agression, de l’oppression et du mal absolu

Le pronom eux renvoie dans le corpus à un ensemble d’acteurs hétérogènes, que le discours tend à homogénéiser dans une même posture de violence illégitime et de cruauté : les forces israéliennes sont qualifiées de meurtrières; les dirigeantes et dirigeants de l’Occident, assimilés à des complices passifs ou hypocrites; le « sioniste » (voir l’exemple 6), archétype idéologisé de l’ennemi.

 

Exemple 13

 

Exemple 14

Dans ces exemples, les entités sont décrites à travers un lexique disqualifiant. Il s’agit d’un registre accusatoire fonctionnant ici comme marqueur d’indignation morale, destiné à susciter l’adhésion émotionnelle et à délégitimer radicalement l’adversaire.

 

Exemple 15
Exemple 16

Le recours aux termes épuration, génocide, hypocrites, partenaire, détruisent, invivable, etc., illustre un procédé discursif qui tend à construire un bloc monolithique d’inhumanité, fermé à toute forme de négociation ou de contextualisation. L’ennemi n’est pas un adversaire politique, mais une figure du mal radical, à éradiquer symboliquement.

« Nous » : victimes résistantes et porteuses de justice

En contrepoint, le discours érige un « nous » collectif, valorisé, porteur de dignité, de souffrance légitime et de vérité. Cette figure discursive se décline à travers plusieurs identités :

  • le peuple palestinien, représenté comme une victime innocente et résiliente;
  • les militantes et militants, et témoins, garantes et garants de l’humanité et de la mémoire;
  • les internautes engagées et engagés, agentes et agents d’une solidarité mondiale en ligne.

Ce « nous » prend la forme d’un ethos collectif, fondé sur une posture morale. Les exemples ci-dessous témoignent de cette revendication d’universalité morale. Les locuteurs et locutrices s’impliquent ici dans un récit à forte charge pathétique, se positionnant en tant que personnes témoignant de manière engagée ou défendant une cause juste.

 

Exemple 17
Exemple 18

Entre « eux » et « nous » : la ligne de front morale

Cette polarisation ne se limite pas à une simple opposition lexicale. Elle est mise en récit, c’est-à-dire structurée comme une scène d’affrontement où l’énonciataire (lectrice ou lecteur, internaute, témoin) est implicitement appelé à choisir son camp. L’indifférence devient suspecte, la neutralité impossible. Comme en témoigne ce tweet publié après l’annonce d’un massacre :

 

Exemple 19

Ce type d’énoncé opère une mise en accusation implicite de l’audience silencieuse. Les marques d’interpellation, de jugement implicite, de reproche collectif forcent la prise de position. Cette configuration antagonique s’appuie sur un ensemble de procédés linguistiques et rhétoriques qui assurent l’efficacité persuasive du discours révolutionnaire en ligne. La section suivante se propose d’analyser ces procédés, en mettant en évidence les mécanismes lexicaux, argumentatifs et pragmatiques par lesquels s’opère la construction de l’ennemi et l’appel à la mobilisation.

Procédés linguistiques et argumentatifs dans la construction de l’ennemi

La figure du bourreau génocidaire, comme les autres représentations analysées (sioniste idéologisé, nazi, armée violente, complices silencieux), ne repose pas uniquement sur le contenu thématique du discours, mais sur une série de procédés linguistiques et rhétoriques qui lui donnent force, légitimité et impact. Ces procédés sont omniprésents dans les tweets du corpus, et relèvent à la fois de la rhétorique argumentative et de la sémantique émotionnelle, mais aussi des formes spécifiques au discours numérique militant.

Disqualification de l’ennemi par le lexique et l’analogie

Les tweets étudiés recourent à un vocabulaire chargé sur les plans émotionnel et moral visant à construire une image de l’ennemi comme un oppresseur, une entité violente et inhumaine. On relève notamment les subjectivèmes (Kerbrat-Orecchioni, 1980) : génocide, massacre, holocauste, boucherie, épuration ethnique, crime contre l’humanité, nettoyage, boucherie, monstre, bâtards, criminel incontrôlable, etc., comme lexique de l’horreur et du crime.

À cela s’ajoute une analogie explicite avec le nazisme qui fonctionne comme une stratégie de disqualification. Il s’agit d’une preuve par association (Plantin, 1996) dans laquelle l’ennemi est assimilé à une figure historique unanimement rejetée afin de provoquer l’indignation morale. Dans « Les descendants d’Hitler dirigent le monde aujourd’hui… » (exemple 4), le lien analogique n’est pas seulement historique et idéologique mais aussi biologique, suggéré par le recours au lexème descendants. Ce choix lexical instaure une continuité du mal. L’analogie fonctionne ainsi comme un mécanisme de diabolisation relevant de l’ethos, dans la mesure où elle sert à discréditer l’adversaire, permettant au locuteur, selon Reboul, « de trouver ou de prouver une vérité grâce à une ressemblance de rapports » (1991, 189).

L’analogie avec le nazisme apparaît également dans le recours au mot-valise Nazisrael, une fusion lexicale qui crée un raccourci cognitif consistant à réduire l’identité de l’ennemi à une seule étiquette ancrée dans l’esprit de l’auditeur. Dans « Le véritable holocauste commis par les sionistes » (Exemple 6), le locuteur opère une substitution analogique qui inverse les rôles historiques de victimes et de bourreaux. Il accuse l’ennemi de commettre précisément le crime dont il a été victime, ce qui vise à détruire son autorité morale. Cette analogie hyperbolique opère un transfert de mémoire émotionnelle, rendant l’ennemi absolument illégitime.

Désignation des complices

Comme indiqué précédemment, le discours des internautes ne s’adresse pas uniquement à l’ennemi direct, mais élargit le champ de l’accusation en impliquant des actrices et acteurs tiers ayant gardé le silence et, de ce fait, complices. Cette extension s’opère par le recours à des subjectivèmes à forte charge axiologique tels que complices, partenaires ou hypocrites, 
désignant des entités hétérogènes : les médias, les artistes, les politiques, la France, l’Occident ou encore les réservistes français.

L’un des procédés récurrents consiste à dénoncer la responsabilité morale de celles et ceux qui ne réagissent pas face aux événements dénoncés. Cette logique accusatoire apparaît dans l’exemple 11 : « Tous ils ont participé au crime et ont assisté à l’enterrement ». Cette métaphore de l’enterrement de la vérité ou de la justice contribue à la construction d’un espace discursif polarisé dans lequel toute neutralité est disqualifiée et toute absence de prise de position est interprétée comme une adhésion implicite au crime. L’énoncé construit ainsi un récit où le monde entier est soit une victime, soit un bourreau.

Justification et légitimation de la résistance par le pathos

Du côté de la victime et du « nous » résistant, la construction de l’image de l’ennemi se fait à travers une mise en discours pathémique visant à justifier et à légitimer la résistance. Le discours active des émotions à travers un lexique compassionnel qui renforce la légitimité de la résistance par la dénonciation affective. Cette stratégie se manifeste notamment par l’emploi d’un lexique pathétique : le dernier câlin, adieu douloureux, un monde hypocrite, silence méprisable, « enfants nés dans un monde en faillite morale », « QUI va pleurer les enfants de Gaza? »; ainsi que par des formules exhortatives telles que Sauvez Gaza, Arrêtez la boucherie ou انقذوا مستشفى الشفاء.

Ces éléments renforcent un argument pathétique, visant à mobiliser la solidarité face à l’inhumanité perçue. L’appel à l’émotion s’appuie sur des scènes évoquant la souffrance des civils, notamment des enfants, pour susciter la compassion et la révolte morale. Par le recours au pathos, les internautes procèdent ainsi à une configuration discursive de l’ennemi comme la cause première du mal subi. Ce pathos occupe une place centrale dans le discours révolutionnaire, en ce qu’il renforce la position ou l’image de la victime, légitime la parole engagée et rend moralement intolérable toute passivité.

Ces éléments discursifs ne circulent toutefois pas de manière isolée : ils sont relayés, amplifiés et condensés par des dispositifs propres à l’environnement numérique, au premier rang desquels les hashtags. Constituant de véritables unités techno-discursives (Paveau 2013, 2017), ils prolongent et cristallisent les dynamiques argumentatives précédemment décrites, tout en assurant leur diffusion virale dans l’espace militant en ligne.

Le hashtag : dispositif techno-discursif de diffusion des représentations de l’ennemi

Dans le discours révolutionnaire en ligne, les hashtags ne jouent pas uniquement un rôle d’organisation thématique ou de mobilisation collective. Ils participent activement à la construction, à la stabilisation et à la diffusion d’une représentation disqualifiante de l’ennemi. Certains hashtags condensent en effet, sous une forme brève et répétitive, des jugements de valeur explicites qui renvoient à une figure morale du mal. Des expressions telles que #IsraelIsATerrorist, #GazaGenocide ou #GazaHolocaust ne se contentent pas d’étiqueter un événement ou un contexte, mais elles assignent à l’ennemi une identité radicalement disqualifiée : celle d’un bourreau, d’un État criminel, d’un génocidaire. Ces hashtags fonctionnent ainsi comme des mots-arguments militants (Husson, 2016), des énoncés condensés qui encapsulent un verdict moral sans appel.

Par leur répétition stratégique, ces formules deviennent des actes discursifs performatifs : elles ne décrivent pas une situation, elles la nomment, la dénoncent et appellent à l’adhésion. En ce sens, les hashtags contribuent à stabiliser l’image de l’ennemi dans l’espace numérique, tout en permettant une mise en réseau des indignations. Chaque utilisation du hashtag réactive la figure du bourreau, tout en l’inscrivant dans une logique argumentative collective.

Conclusion

L’étude du discours révolutionnaire en ligne autour du conflit à Gaza révèle une mise en discours systématique et polarisée de l’ennemi, fondée sur des procédés linguistiques et argumentatifs orientés vers la disqualification morale, l’essentialisation idéologique et la mobilisation affective. La figure centrale du bourreau génocidaire se construit à travers un lexique axiologique, des analogies historiques extrêmes et une scénarisation pathémique de la violence. Elle est amplifiée par des dispositifs techno-discursifs, notamment les hashtags, qui condensent ces représentations en micro-thèses virales et assurent leur circulation au sein d’un espace discursif militant. Ces formes discursives participent non seulement à la structuration d’un imaginaire de résistance, mais également à la reconfiguration du conflit en termes symboliques, éthiques et émotionnels. Ce faisant, le discours révolutionnaire en ligne s’impose comme un espace de légitimation, de confrontation idéologique et de mobilisation collective.

Références

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Mention de la source du contenu multimédia

  • Liste des hashtags retenus pour l’étude 
  • Exemple 1. X, 20.11.2023
  • Exemple 2. X, 12.11.2023
  • Exemple 3. X, 24.11.2024
  • Exemple 4. X, 08.11.2023
  • Exemple 5. X, 14.10.2024
  • Capture d’écran 2026-04-12 à 18.45.45
  • Exemple 7. X, 10.11.2023
  • Exemple 8. X, 18.03.2024
  • Exemple 9. X, 23.10.2023
  • Exemple 10. X, 23.03.2024
  • Exemple 11. X, 19.10.2023
  • Exemple 12. X, 07.12.2023
  • Exemple 13. X, 22.10.2023
  • Exemple 14. X, 21.10.2023
  • Exemple 15. X, 19.12.2023
  • Exemple 16. 19.05.2024
  • Exemple 17. X, 22.10.2023
  • Exemple 18. X, 18.11.2023
  • Exemple 19. X, 22.02.2024

  1. Hashtag 1. : Le « i » inséré dans la graphie géniocide peut avoir plusieurs lectures. Il pourrait s’agir d’une erreur de l’internaute à l’origine du hashtag, mais il peut aussi être interprété comme un indice de variation graphique signifiante, fonctionnant comme stratégie de contournement algorithmique et adaptation au contexte numérique. Loin d’être purement accidentel, le maintien et la circulation massive de cette graphie confèrent à cette forme une légitimité par l’usage et participent à la construction d’un ethos militant, faisant du hashtag une unité discursive autonome dont la valeur mobilisatrice prime sur la correction lexicale. Hashtag 4 : « Sauvez l’hôpital AlShifa ». Hashtag 9 : Peut être traduit par « Gaza appelle à l’aide » ou « Gaza crie au secours ».
  2. L’expression « une rhétorique du clivage » désigne une façon de parler ou d’argumenter qui accentue les divisions, qui oppose deux camps, deux visions du monde, deux valeurs inconciliables. Autrement dit, c’est une stratégie discursive qui cherche à produire ou renforcer une polarisation dans l’espace public.

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