4 Cadrage sémantique et enjeux géopolitiques : comment Al Jazeera et Al Arabiya désignent et thématisent la guerre à Gaza
Boualem Fardjaoui
Introduction
Le conflit qui a débuté en 2023 à Gaza s’est joué non seulement sur le terrain militaire, mais aussi sur un plan plus symbolique et linguistique. Les mots choisis par les acteurs du conflit et par les médias internationaux diffèrent radicalement selon l’ancrage géographique ou culturel des médias. Cette contribution propose une analyse du conflit à travers des médias habituellement représentatifs de divergences et d’oppositions dans la manière de représenter les conflits au Moyen-Orient.
Cet énième conflit à Gaza n’est pas seulement un choc militaire d’une intensité rare. C’est aussi une bataille sémantique au sein de l’aire géographique qu’est le monde arabe. Au-delà de l’évolution du conflit et des comptages journaliers, une intense guerre informative a été menée pour faire sortir le conflit du simple cadre informatif et en faire une arme de légitimation et de délégitimation. Les acteurs dominants des médias dans le monde arabe, notamment Al Jazeera et Al Arabiya, ont la capacité de façonner l’opinion et de faire évoluer la perception du public. Ces deux chaînes s’adressent au même public, mais produisent des réalités discursives divergentes, souvent opposées. Ce sont leurs lignes éditoriales qui déterminent leurs orientations, étant elles-mêmes soumises aux impératifs géopolitiques de leurs États propriétaires, le Qatar et l’Arabie Saoudite. Comme le souligne Nye (2011), on ne gagne pas seulement les guerres par les armées, mais aussi par l’image de celui qui l’emporte, c’est-à-dire grâce à son soft power. La capacité d’un État à persuader par sa communication est aussi importante que sa capacité à posséder une armée puissante (Nye 2011)[1], ce qui éclaire le rôle stratégique des médias dans le conflit.
Puisque dire équivaut à faire, nommer un événement lui donne un sens politique. Lorsque Al Jazeera mentionne « l’agression israélienne »[2] (ou la « guerre de génocide ») ou reprend le vocabulaire du Hamas en parlant d’« agression sioniste »[3] (sans le nuancer, tout en utilisant les guillemets) pour désigner les opérations militaires israéliennes, elle ne se contente pas d’informer, mais installe un cadre de lecture (framing) qui présente le conflit comme asymétrique et injuste. Al Arabiya, de son côté, privilégie l’expression guerre à Gaza, adoptant ainsi la posture de l’observateur, que certains diraient plus proche d’un lexique diplomatique international. Il est dès lors pertinent de mettre en lumière cette fracture entre les deux médias arabes afin d’analyser la construction de deux récits distincts du même conflit. La question qui se pose est alors celle du positionnement discursif et idéologique que révèlent ces choix linguistiques dans le traitement de la guerre à Gaza.
Afin de mieux comprendre cette rivalité médiatique, il paraît impératif de replacer ces médias dans leur contexte historique. Al Jazeera a été fondée en 1996 et a révolutionné le paysage médiatique dans le monde arabe en brisant certains tabous et en adoptant une ligne éditoriale proche de l’opinion publique et contestataire. Al Arabiya, fondée en 2003 pour concurrencer Al Jazeera, qu’elle jugeait déstabilisatrice, a quant à elle adopté une ligne plus tempérée à l’égard des pouvoirs en place, notamment l’Arabie Saoudite et ses alliés du Golfe arabo-persique.
Dans le cadre du conflit à Gaza, la question est de savoir dans quelle mesure les cadres de nomination et de mise en récit mobilisés par Al Jazeera et Al Arabiya traduisent des positionnements idéologiques et géopolitiques distincts. L’hypothèse qui se dégage est qu’Al Jazeera construit son récit autour des notions de libération et de sacrifice, notamment à travers la figure du « martyr », tandis qu’Al Arabiya insiste davantage sur les notions de « crise régionale » et de « tragédie humaine », inscrivant le conflit dans une perspective diplomatique et géopolitique plus large.
Cette importante distinction discursive, bien qu’elle attribue des responsabilités opposées aux acteurs, met en lumière une perception du conflit fondamentalement antagoniste. Al Jazeera accorde une place centrale à la « résistance » alors qu’Al Arabiya se concentre sur la notion de négociation, présentée comme étant l’issue la plus rationnelle du conflit qui dépasse son cadre local et dont les répercussions sont néfastes pour l’ensemble de la région.
Méthode d’analyse de contenu et description du corpus
Pour atteindre les objectifs de cette recherche, on a choisi de recourir à une méthode d’analyse de contenu fondée sur une approche sémantique, permettant de traiter les données textuelles de manière systématique par l’identification et la qualification des unités de sens (unités d’information) présentes dans l’échantillon analysé. Celui-ci est constitué de vingt articles, dont l’analyse accorde une attention particulière aux titres, vingt au total, dix pour chaque organe de presse, traitant de moments charnières du conflit, tels que son déclenchement, le siège des hôpitaux, la famine, etc., tout en examinant également le contenu des articles afin d’identifier les unités de sens et les récurrences sémantiques.
Le contenu correspond aux propos énoncés dans un texte. Il s’agit du contenu manifeste d’une communication, écrite ou orale, diffusée sur un support donné, tel que le papier ou un support numérique (De Bonville 2006, 9-13). En somme, le support renvoie aux thèmes explicitement présents dans un texte. Comme le souligne Leray (2008, 3), l’intérêt d’une analyse de contenu réside dans sa qualité d’instrument de travail permettant d’« étayer une argumentation et dégager des conclusions ». Selon Berelson (1971)[4], il s’agit d’une technique de recherche qui dépeint objectivement et systématiquement le contenu manifeste des communications (Berelson 1971, 18)[5]. La méthode d’analyse dite de la fréquence permet ainsi de retracer, voire d’évaluer, les sujets présents dans un corpus de presse. Le corpus étudié, qui constitue l’objet de cette recherche et non son outil (Charaudeau 2009, en ligne), est composé d’articles issus des sites d’information d’Al Jazeera et d’Al Arabiya lors des 6 premiers mois des événements déclenchés le 7 octobre.
Sur la base de cette compréhension du contenu, trois catégories principales ont été définies pour structurer l’analyse. La première concerne le champ lexical de la nomination, regroupant les termes utilisés pour désigner les acteurs ou les victimes. La seconde catégorie porte sur les actions, regroupant les termes associés à chacun des acteurs tels que violence, défense ou victimisation. Enfin, la troisième catégorie correspond au répertoire thématique, qui met en évidence les références identifiant des concepts historiques ou juridiques mobilisés, tels que « droit international », « terrorisme », « génocide » ou « Nakba ».
Cette analyse de contenu a été réalisée dans le but de mettre en évidence les biais médiatiques et les systèmes de récurrence sémantique chez Al Jazeera et Al Arabiya afin d’identifier les cadres idéologiques sous-jacents aux mots employés ainsi que les représentations sémantiques mobilisées dans le traitement de la guerre à Gaza.
Tableau 1. Exemple de représentation de certains événements de la guerre à Gaza dans les deux médias

Structures de représentation et argumentation dans la couverture médiatique de la guerre à Gaza
L’analyse du contenu sémantique des articles des deux organes de presse étudiés, et plus particulièrement de leurs titres, ne se limite pas à un simple inventaire lexical. Elle vise à mettre en évidence les structures de représentation qui orientent l’argumentation implicite. Les titres des articles des deux médias choisis fonctionnent ainsi comme un condensé idéologique cadrant l’événement avant même que le lectorat n’accède au corps du texte.
Pour Al Jazeera, la couverture de la guerre à Gaza s’inscrit dans une logique de légitimité et repose sur le postulat de la résistance. En revanche, Al Arabiya privilégie une lecture fondée sur la notion de gestion de crise à l’échelle régionale. Ces deux visions opposées reflètent avant tout les positions géopolitiques de deux États : le Qatar relaie et soutient « l’axe de la résistance », tandis que l’Arabie saoudite est adepte d’une « diplomatie de stabilité régionale ».
Plusieurs axes de représentation se dégagent de l’étude du discours médiatique en général, et plus particulièrement de celui du monde arabe.
Nommer les acteurs
Le premier niveau de l’analyse sémantique porte sur la dénomination des acteurs, c’est-à-dire l’analyse des deux unités d’information qui s’y rapportent.
Al Jazeera : lexique de la résistance et du martyr
Dans le traitement médiatique d’Al Jazeera, le terme résistance (al-muqawama) apparaît avec une fréquence très élevée pour désigner le Hamas ou les groupes alliés. Ce choix n’est évidemment pas neutre, car cette unité de sens légitime le résistant face à des forces extérieures. L’argumentation véhiculée ici est celle d’une réaction juste.
Parallèlement, la dénomination de l’adversaire est associée au champ lexical de « l’occupation » (al-ihtilal) ou de « l’agression sioniste » (voir la note 3). Israël est réduit à une fonction d’occupant, ce qui délégitime toute action militaire de sa part et représente systématiquement ses actes comme des crimes perpétués.
De même, le choix du terme martyrs (chuhada’) pour désigner les Palestiniens et Palestiniennes victimes, plutôt qu’un terme plus neutre comme morts confère à leur décès une dimension à la fois politique et spirituelles. Le récit de « martyr » devient ainsi un récit d’héroïsme tragique[6].
Al Arabiya : lexique de la neutralité et de l’institutionnalisation
Dans le traitement médiatique d’Al Arabiya, la stratégie sémantique diffère de celle d’Al Jazeera. Prédominent des termes descriptifs et organisationnels, le Hamas étant désigné par son nom propre, soit par le terme mouvement, voire par combattants. L’organe évite le terme résistants, retirant ainsi toute référence à une dimension de défense légitime du Hamas et le réduisant à une réalité exclusivement politique et militaire.
Israël, en revanche, est présenté selon sa fonction étatique. Al Arabiya utilise les termes Israël ou l’armée israélienne. L’argumentation repose ici sur la reconnaissance des structures internationales. En évitant de parler d’occupation illégitime, le média le représente comme un État même lorsque certaines de ses actions sont critiquées.
En ce qui concerne les victimes, Al Arabiya privilégie les termes victimes, morts ou encore civils. Le champ sémantique est ici celui de la compassion humanitaire, sans glorification politique. La population est représentée comme prise dans un engrenage de violence, mettant l’accent sur l’échec de la diplomatie plutôt que sur la nécessité de la lutte.
La synthèse géopolitique de la nomination
L’opposition sémantique entre les deux organes révèle deux visions géopolitiques antagonistes. Al Jazeera soutient une vision transnationale et idéologique, dans laquelle le conflit est présenté comme une lutte existentielle. Cette sémantique est celle de la rupture. En revanche, Al Arabiya révèle une vision diplomatique et étatique, correspondant à celle de l’Arabie Saoudite. Pour cet organe, le conflit constitue un obstacle à la stabilité régionale.
Distribution des responsabilités
L’attribution des responsabilités lors des conflits constitue un élément essentiel de l’analyse sémantique. Elle répond à des questions récurrentes : qui est responsable? Qui est l’agresseur, qui est l’agressé? L’action est-elle perçue comme un crime, une simple erreur ou une fatalité? Dans ce contexte, le verbe devient le pivot de l’argumentation.
Al Jazeera : la culpabilité sémantique de l’action
Dans la structure de représentation syntaxique de la couverture d’Al Jazeera, et plus particulièrement à travers les titres de ses articles, l’action d’Israël, « l’occupant », est systématiquement représentée par des verbes traduisant une action violente et intentionnelle.
- Récurrence lexicale : les verbes tels que massacrer (yartakib madjazir), cibler (yastahdif), détruire (yudammir) ou encore exterminer (yubid) dominent le corpus analysé.
- Représentation : cette sémantique de l’action (verbale) construit une image de l’armée israélienne comme une machine de guerre dotée d’une volonté prédatrice. Le choix du mot massacre plutôt que incident ou frappe, par exemple, présente l’action israélienne comme juridiquement et moralement criminelle, relevant des crimes de guerre.
- L’argumentation : pour démontrer la culpabilité israélienne, Al Jazeera utilise la voix active, par exemple dans « l’occupation bombarde une école ». L’organe insiste sur la responsabilité d’Israël, puisque l’action est perçue comme délibérée, ce qui appelle à l’application de la justice internationale et à la solidarité arabe et mondiale.
Al Arabiya : la dilution de la responsabilité et la sémantique du constat
Comme on l’a déjà noté, Al Arabiya adopte une approche différente de celle d’Al Jazeera. Sa couverture est marquée par une stratégie sémantique fondée sur la nominalisation, l’usage de la voix passive et des verbes de constat.
- Récurrences lexicales : Al Arabiya privilégie, dans ses articles et dans ses titres, des termes tels que explosion (infijar), tragédie (ma’sat), chute de victimes (suqut qatla) ou encore situation humanitaire (al-wad’ al-insani).
- Représentation : ici, le résultat de l’action (les victimes) tend à effacer le sujet de l’action ou l’acteur (armée). À titre d’exemple, la violence est souvent représentée comme une conséquence mécanique du conflit, plutôt que le résultat d’une action volontaire d’un des belligérants. On trouve fréquemment des formulations comme « des dizaines de victimes dans des frappes à Gaza », au lieu de « Israël a tué des civils ».
- Argumentation : l’argumentation est celle de la déploration. L’organe de presse ne cherche pas à désigner un coupable unique, mais à souligner l’horreur de la guerre de manière générale. Cette stratégie sémantique sert également l’agenda politique du médiateur, l’Arabie Saoudite, qui cherche à maintenir sa crédibilité sur la scène internationale. Le média adopte ainsi une certaine distance vis-à-vis de l’accusation directe.
L’argumentation : sémantique de la preuve
Un des points de divergence entre les deux organes de presse réside dans le traitement de la source d’information et de la notion de vérité. Al Jazeera utilise la sémantique de l’affirmation. Les informations provenant des sources locales ou du Hamas sont souvent présentées comme des vérités établies. Al Arabiya, en revanche, introduit systématiquement des modulateurs de prudence. Elle emploie le conditionnel ou des formules telles que « selon des sources » ou « échanges d’accusation », etc. Cette sémantique de la prudence favorise une information que l’on peut considérer comme « neutre ». L’organe de presse neutralise ainsi l’aspect émotionnel et politique des informations rapportées par les Palestiniens.
La dimension géopolitique du cadrage humanitaire
Nous ne devons pas considérer la divergence entre les deux organes de presse sur le thème humanitaire comme relevant de faits strictement factuels et objectifs (tels que la description chiffrée des aides, par exemple). Il s’agit avant tout d’un constat narratif qui sert des agendas politiques antagonistes.
Al Jazeera utilise la question humanitaire pour démontrer « les crimes de guerre ». La crise humanitaire, dans cet organe, n’est jamais présentée comme un dégât collatéral, mais comme un fait intentionnel. Al Jazeera décrit le manque de nourriture et de médicaments comme guerre de famine (harb al-tajwi’) constituant une pièce à conviction juridique. En couvrant le blocus, l’organe de presse présente les témoignages de civils comme des réquisitoires contre l’occupation. Les gros plans sur les visages d’enfants malnutris ou sur des médecins dépourvus de moyens visent à délégitimer Israël sur la scène internationale et à présenter ses actions comme inhumaines. L’aide humanitaire est souvent présentée comme dérisoire, bloquée par une volonté politique. L’organe pointe également « la complicité internationale » ou l’impuissance coupable d’une partie de la communauté internationale.
Al Arabiya, quant à elle, traite l’aide humanitaire comme un instrument de soft power et un vecteur de stabilité régionale. La couverture de cette question repose sur une sémantique de gestion, qui constitue le maître-mot de l’organe. On y trouve des expressions telles que ponts aériens, convois humanitaires, répartitions logistiques, etc.
L’accent est mis sur la générosité et l’efficacité des aides humanitaires, qui deviennent une preuve de leadership régional pour les donateurs. L’organe illustre souvent les convois humanitaires avec des drapeaux saoudiens ou émiratis, les présentant ainsi comme des protecteurs de la population palestinienne. La crise est présentée comme un problème logistique, que la diplomatie des pays concernés s’efforce de résoudre.
En minimisant le discours d’indignation radicale, Al Arabiya privilégie les appels à la trêve et aux négociations. L’aide humanitaire y est ainsi présentée comme un moyen de maintenir ouverts les canaux de discussion diplomatique avec des acteurs internationaux tels que les États-Unis ou l’ONU.
L’enjeu géopolitique sous-jacent aux deux organes de presse révèle la recherche de légitimité dans le monde arabe. Tandis que Al Jazeera légitime la résistance et le refus de l’injustice, Al Arabiya met en avant la capacité à gérer la crise et à apporter une aide concrète à la population palestinienne.
Le tableau suivant synthétise les fonctions sémantiques et narratives dominantes mobilisées par les deux organes de presse étudiés. Il met en évidence une divergence dans la manière dont Al Jazeera et Al Arabiya couvrent le conflit à Gaza. Chaque organe de presse construit une narration distincte en fonction de son agenda géopolitique et de son positionnement idéologique.
Tableau 2. Fonctions sémantiques et narratives dominantes dans Al Jazeera et Al Arabiya

Pour Al Jazeera, le rôle humanitaire sert de preuve du crime qui transforme la souffrance des civils palestiniens en un moyen de pression morale et politique contre Israël. Les victimes sont au centre du récit, et le ton employé est émotionnel, urgent et tragique, visant à mobiliser l’opinion contre l’agresseur. L’accent sur l’intentionnalité des actions et sur la dramatisation des conséquences humanitaires renforce la dimension accusatoire de la couverture.
En revanche, Al Arabiya adopte une approche différente. Le rôle humanitaire est présenté comme un outil de diplomatie et de soft power, il met en avant l’action des donateurs arabes (États du Golfe) et leur rôle dans la gestion de la crise. Le récit se concentre sur la logistique des aides et sur la capacité des États à intervenir efficacement, ce qui valorise leur leadership régional et leur rôle de médiateurs. Le ton est plus factuel et moins dramatique, minimisant l’indignation radicale et privilégiant les appels à la trêve et aux négociations.
Al Jazeera utilise ainsi l’indignation et l’émotion pour dénoncer et mobiliser, tandis qu’Al Arabiya valorise la gestion de la crise et le rôle diplomatique des États.
Répertoire thématique, histoire et droit
Cette étape de l’analyse vise à montrer comment les deux organes de presse inscrivent le discours dans des systèmes de légitimité diamétralement opposés. Les deux médias mobilisent des référentiels distincts, au sein desquels se joue une bataille des récits, entendue comme une concurrence pour l’imposition de cadres interprétatifs et de légitimités discursives.
Pour Al Jazeera, l’événement ne commence pas avec le conflit du 7 octobre 2023, mais s’inscrit dans une continuité historique. Le lectorat est ainsi placé en position de témoin d’une tragédie historique bien plus longue que l’événement lui-même. En utilisant des termes tels que déplacement forcé (tahdjir) ou nettoyage ethnique (tathir ‘rqi), Al Jazeera établit un lien sémantique avec la Nakba de 1948, qui a entraîné le déplacement de près de deux tiers de la population palestinienne. L’usage du néologisme seconde Nakba instaure un nouveau cadre interprétatif des événements, dans lequel le présent est systématiquement lu à la lumière d’un traumatisme historique ancien.
Al Jazeera rattache les événements de Gaza à un processus de colonisation de longue durée. L’organe transforme le conflit en une cause quasi sacrée, où tout acte de résistance est présenté comme une forme de légitime défense face à un projet d’effacement historique. Le recours au terme génocide (ibâda jamâ’iyya) constitue, sur le plan sémantique, la représentation d’un crime absolu, entraînant une rupture de nuance dans le discours. L’agresseur est alors représenté comme devant être mis au ban des nations pour ces crimes.
Al Arabiya met moins l’accent sur l’aspect historique du conflit et choisit de le situer dans un cadre institutionnel et contractuel. L’enjeu n’est pas le passé, mais l’avenir. Le répertoire sémantique est dominé par la question de « l’égalité internationale » (al char’iyya al-dawliyya). Pour cet organe de presse, la résolution du conflit repose sur le retour aux normes et aux résolutions de l’ONU. Al Arabiya privilégie des termes tels que solution à deux États ou encore sommet de la paix. Le média ne fait pas appel à l’émotion historique, mais met en avant la « rationalité » des acteurs étatiques, en particulier celle de l’Arabie Saoudite. L’organe favorise la posture du médiateur, en mobilisant un champ sémantique centré sur le « compromis » et la « négociation ». Dans cette perspective, le conflit est présenté comme une lutte pour l’équilibre régional.
Synthèse : la sémantique comme miroir des fractures géopolitiques
Le tableau suivant met en évidence les référentiels sémantiques et narratifs privilégiés par Al Jazeera et Al Arabiya dans leur traitement du conflit. Il illustre comment chaque organe de presse construit sa temporalité, ses concepts clés, la nature du récit et sa finalité en fonction de ses orientations idéologiques.
Tableau 3. Synthèse des référentiels sémantiques et narratifs

Al Jazeera se fait le relais d’une lecture identitaire et critique du conflit. En plaçant la symbolique de la résistance et de la mémoire au cœur de son récit, elle adopte une posture de contre-pouvoir. Loin d’un idéalisme pacifique, ce discours s’apparente à une forme de réalisme de libération : il postule que le rapport de force sur le terrain et la souveraineté populaire sont les seuls leviers de changement face à l’occupation.
À l’inverse, Al Arabiya s’inscrit dans un constructivisme international. Elle cherche à construire une réalité basée sur la normalité étatique. Elle veut que le monde arabe soit perçu comme un bloc de partenaires responsables et intégrés au système mondial. Sa norme suprême est la légalité internationale. En privilégiant le droit international et les cadres multilatéraux comme principaux moyens de résolution, elle adopte une posture de « Realpolitik » d’État. Son objectif est la stabilité régionale et la préservation de l’ordre diplomatique, percevant le conflit non pas comme une lutte existentielle symbolique, mais comme un différend politique devant être géré par les normes et les instances mondiales[7].
Cette divergence sémantique entre les deux organes de presse crée deux réalités parallèles. Le lectorat d’Al Jazeera perçoit dans ce conflit le triomphe de la résistance héroïque face à une volonté d’extermination préméditée, tandis que le lectorat d’Al Arabiya se concentre sur la crise humanitaire et sur la gestion diplomatique de l’urgence afin d’éviter un embrasement régional. Cette opposition illustre bien le manque de consensus dans le monde arabe sur la manière de représenter le conflit et sur la stratégie à adopter pour le résoudre.
D’un autre côté, Al Jazeera agit comme un levier de soft power pour le Qatar. Elle mobilise le lexique de la résistance pour se présenter comme le défenseur de « la rue arabe ». En revanche, Al Arabiya sert, dans sa couverture, les intérêts de l’Arabie Saoudite et de ses alliés dans le monde arabe. Le lexique utilisé met en avant la promotion d’un Moyen-Orient stable, tant sur le plan économique que sécuritaire, ainsi que l’importance de maintenir et de préserver les alliances internationales afin d’atteindre ses objectifs.
Il apparaît clairement que cette analyse de contenu révèle une opposition qui ne relève pas d’un simple traitement journalistique, mais d’une construction idéologique. Les articles et leurs titres ne se limitent pas à une description factuelle des événements : ils constituent une construction sémantique, une représentation qui offre au lectorat une vision spécifique du conflit dans le but de l’influencer.
L’analyse de la presse, notamment dans le monde arabe, invite à la considérer comme un vecteur d’influence, imposant des « normes culturelles » (anciennes et nouvelles). Lacoste souligne l’importance, dans l’analyse du discours, de prendre en compte les représentations spatio-temporelles des antagonistes lors de l’analyse du contenu médiatique. Chaque lecteur ou lectrice se « réfère aux situations et [/ou] aux conflits antérieurs remontant à plus ou moins longtemps », c’est-à-dire à l’Histoire et aux choix sélectifs des mémoires souvent « assortis de jugements de valeur ». Ils « se fonde[nt] [chacun] sur sa version de l’histoire, sur d’anciens tracés de frontières, sur des configurations spatiales dont le souvenir est entretenu ou non, selon les besoins de la cause » (Lacoste 1993, 28-29).
La presse contribue à consolider l’influence des États auxquels elle appartient. Cette stratégie participe à la diplomatie publique des États[8]. Les médias deviennent ainsi des acteurs des Relations internationales, en particulier lors des conflits, où ils peuvent être utilisés comme des armes efficaces (Laurens 1993, 331-332)[9].
Le discours est souvent destiné à un public déjà sensibilisé ou convaincu par son contenu. Dans ce contexte, la question de l’objectivité et de la subjectivité devient un objet privilégié d’étude, notamment dans le cadre des stratégies de communication mises en œuvre par la presse. Grize estime que « pour tenir un discours sur un thème donné, on doit [aussi] avoir ou se faire une représentation de celui à qui on s’adresse, et de se figurer la façon dont il perçoit et comprend le sujet traité » (Grize 1990, 35). Autrement dit, le message médiatique s’adresse souvent à un public déjà convaincu, voire à des militant·es.
Le discours politique s’appuie sur les médias pour influencer les comportements individuels et collectifs, ainsi que la manière de recevoir ce discours, où « l’objectivité des uns peut être perçue comme une subjectivité par les autres. Cette confusion dichotomique devient ainsi une stratégie de communication et contribue à la construction des représentations. Cela met en question aussi bien le rapport langue/parole/espace que celui du sens et des inférences sociolinguistiques présents dans le discours » (Charaudeau, cité par Lachkar 2010).
Pour Charaudeau, le discours dépasse sa simple dimension langagière pour se penser comme une « façon d’agir pour, dans et sur la société », ce qui lui confère une dimension pragmatique visant à convaincre et fédérer, à travers « la manière de dire et d’agir » (Charaudeau, cité par Lachkar 2010, 270).
Limites de l’analyse de l’orientation médiatique par l’analyse de contenu
La méthode d’analyse de contenu, qui constitue une approche d’analyse sémantique, a permis, dans cette étude, de mettre en évidence les tendances thématiques ainsi que l’orientation des médias étudiés. Il est cependant essentiel de souligner ses limites.
Les unités de sens ou unité d’information mises en évidence par l’analyse de contenu confirment l’existence d’une ligne éditoriale systématique propre à chacun des deux organes étudiés. La systématisation de cette méthode permet également d’éviter l’écueil des lectures sélectives.
La fréquence du vocabulaire révèle les choix politiques délibérés. Par ailleurs, se concentrer uniquement sur le texte écrit fait passer à côté de certains éléments essentiels, notamment le rôle de l’image dans les médias audiovisuels, qui peut véhiculer un sens équivalent ou complémentaire à celui du texte. Une analyse complète devrait idéalement combiner une analyse sémantique textuelle et une analyse sémiologique de l’image.
Enfin, l’analyse de contenu permet de visualiser ce que les médias cherchent à communiquer à leur public, mais ne nous renseigne pas sur la manière dont ce public reçoit le message. Une même information, qu’il s’agisse d’un mot, d’une phrase, d’un paragraphe ou d’un article, peut être perçue positivement par certains et négativement par d’autres. Il serait donc intéressant d’élargir cette étude à un corpus plus vaste et à des périodes plus longues, afin de mieux cerner les forces des tendances du discours médiatique.
Conclusion
Au terme de cette étude, il apparaît clairement que la guerre à Gaza s’accompagne également d’une guerre sémantique dans l’espace médiatique arabe. Le discours des deux organes étudiés Al Jazeera et Al Arabiya produit des vérités distinctes.
Al Jazeera choisit d’utiliser un vocabulaire valorisant l’héroïsme des Palestiniens et Palestiniennes, soulignant l’inhumanité des Israéliens et Israéliennes et la culpabilité de l’inaction arabe et internationale. En revanche, Al Arabiya adopte une distance émotionnelle vis-à-vis du conflit, privilégiant le constat tragique à l’indignation politique. La couverture des deux organes met en évidence l’absence de neutralité linguistique dans le contexte du conflit asymétrique israélo-palestinien.
Sur le plan géopolitique, cette recherche souligne encore une fois la présence de deux doctrines de communication dans le monde arabe : une doctrine de mobilisation et une doctrine de stabilisation reflétant les choix diplomatiques de soft power. Le cadre géographique du conflit dépasse désormais Gaza, pour englober le monde arabe dans son ensemble et le Machrek en particulier, contribuant ainsi à la construction de récits partagés. Le récit sémantique affirme l’existence d’agendas étatiques divergents, où l’opinion publique est mobilisée pour servir certains intérêts. Ce type de récits divergents rend la résolution des crises régionales de plus en plus complexe.
En définitive, cette étude permet de mieux comprendre les dynamiques de pouvoir et de puissance au Moyen-Orient, où la guerre entrecroise les mots utilisés et les armes.
Références
Barral, Pierre Emmanuel. 2015. Les grands théoriciens des relations internationales. Levallois-Perret : Studyrama.
Berelson, Bernard. 1971. Content Analysis in Communication Research. New York: Hafner Publ.
Bloom, Amélie et Charillon, Frédéric. 2001. Théories et concepts des relations internationales. Paris : Hachette Supérieur.
Charaudeau, Patrick. 2009. « Dis-moi quel est ton corpus, je te dirai quelle est ta problématique ». Corpus 8. http://corpus.revues.org/index1674.html
Charillon, Frédéric. 2022. Guerres d’influence. Les États à la conquête des esprits. Paris : Odile Jacob.
De Bonville, Jean. 2006. L’Analyse de contenu des médias : de la problématique au traitement statistique. Bruxelles : De Boeck Supérieur.
Ghiglione Rodolphe et Blanchet Alain. 1991. Analyse de contenu et contenus d’analyses. Paris : Dunod.
Grize, Jean-Blaize. 1990. Logique et langage. Paris : Ophrys.
Hammami, Sadock. 2009. « La communication publique dans le Monde arabe. Essai d’analyse de son émergence et de son développement ». Communication et organisation 35 : 182-190. https://doi.org/10.4000/communicationorganisation.820
Lachkar, Abdenbi. 2010. « Discours politique, médias et représentations : quelle (s), stratégie(s) pour quel(s) effet(s) ». Dans Les Voix des Français. Volume 1 : à travers l’histoire, l’école et la presse. Sous la direction de Abecassis, Michaël et Ledegen, Gudrun, p. 269-280. Berne : Peter Lang.
Lacoste, Yves. 1993. Dictionnaire de géopolitique. Paris : Flammarion.
Laurens, Henry. 1993. L’Orient arabe : arabisme et islamisme de 1798 à 1945. Paris : Armand Colin.
L’Écuyer, René. 1990. Méthodologie de l’analyse développementale de contenu : méthode GPS et Concept de Soi. Québec : Presses de l’Université du Québec.
Leray, Christian. 2008. L’Analyse de contenu : de la théorie à la pratique, la méthode Morin-Chartier. Québec: Presses de l’Université du Québec.
Nye, Joseph. 2011. The Future of Power. New York: Public Affairs.
Annexes


Mention de la source du contenu multimédia
- Tableau des titres des deux journaux étudiés
- Tableau 2. Fonctions sémantiques et narratives dominantes dans Al Jazeera et Al Arabiya
- Tableau 3. Synthèse des référentiels sémantiques et narratifs
- Corpus non exaustif Al Jazeera
- Corpus non exhaustif Al Arabiya
- Voir aussi Charillon 2022 au sujet de la puissance du soft power des États. ↵
- Al Jazeera, « Miʾāt al-shuhadāʾ ʿaqiba tajaddud al-ʿudwān al-isrāʾīlī ʿalā Ghazza » (Des centaines de martyrs après la reprise de l’agression israélienne contre Gaza), www.aljazeera.net, 18/03/2025. ↵
- Al Jazeera, « Ḥamās: awlawiyyatunā al-waqf al-fawrī li-ʿudwān al-iḥtilāl wa-ḥarb al-ibāda ʿalā Ghazza » (Hamas : « notre priorité est immédiat de l’agression sioniste et de la guerre d’extermination contre la bande de Gaza »), www.aljazeera.net, 07/10/2025. ↵
- Voir aussi L’Écuyer 1990 : 6-7; Ghiglione, Blanchet 1991 : 6. ↵
- Cité par Leray 2008 : 5 et De Bonville 2006 : 9. ↵
- Le lexique de la « résistance » (al-muqawama) apparaît dans le corpus de dix articles choisis une seule fois, le 07/10/2023, où le titre est réservé à l'impact de l'événement. En revanche, sa fréquence est plus importante dans les textes, 35 occurrences au total. La désignation sert à qualifier l'action militaire et les factions armées. Quant au lexique du « martyre » (al-shahid/shuhada), il apparaît une seule fois de manière explicite dans les titres, le 17/10/2023. Il est, en revanche, omniprésent dans les textes, avec 70 occurrences au total. Il est utilisé pour souligner l’ampleur du nombre de morts civils et pour dénombrer les victimes palestiniennes, avec des pics lors des attaques contre les hôpitaux ou les convois humanitaires. Dans le positionnement d’Al Jazeera, la « résistance » définit l’acteur politique et militaire dans le récit des faits, tandis que le « martyre » désigne systématiquement la victime palestinienne. Cette terminologie transforme le bilan comptable des morts en un statut sacré et politique constant. Enfin, l’apparition de ces deux lexiques dans la couverture du conflit est bien plus importante que dans le corpus étudié, objet du présent article. ↵
- Voir notamment (Bloom et Charillon 2001, 13), (Barral, 2015). Le cadre théorique des relations internationales permet de comprendre l’origine idéologique de l’action des États et sa représentation dans le discours médiatique des organes représentatifs. ↵
- Voir notamment Hammami 2009, en ligne, au sujet de la diplomatie d'influence dans le monde arabe. ↵
- Laurens montre que la communication des grandes puissances entre les deux guerres, puis pendant la Seconde Guerre mondiale, était essentielle pour fédérer les Arabes autour d’elles. L’objectif était de les détourner de l’ennemi et de les mobiliser contre lui. Ce qui vaut pour les grandes puissances de l’entre-deux-guerres demeure pertinent pour expliquer les stratégies mises en œuvre par les États arabes lors des conflits qui traversent la région. ↵