Introduction
Pauline Lydienne King Ebehedi, Warayanssa Mawoune et Babette Koultchoumi
La question du genre, notamment en ce qui concerne les femmes et leur statut social, constitue un enjeu majeur dans le bassin du lac Tchad, surtout depuis la crise liée à Boko Haram, qui a ébranlé les structures sociales traditionnelles et redéfini les rapports de genre. Elle trouve son ancrage dans la multitude des travaux scientifiques récents réalisés sur les conditions, les stéréotypes, les stigmatisations et représentations sociales des femmes dans la littérature, les arts et l’espace public. L’essor de Boko Haram dans la région du lac Tchad a ravivé les débats sur le genre, la vulnérabilité des femmes et leur autonomisation, dans un contexte où des idéologies salafistes hostiles à l’égalité et à l’émancipation des femmes ont émergé. Le présent ouvrage, en résonance avec les travaux sur la problématique du genre dans le Nord-Cameroun, explore l’évolution des discours et des représentations sociales des femmes à l’aune de multiples facteurs liés aux crises ayant profondément transformé leur statut et leur condition dans divers domaines : social, sécuritaire, culturel et communautaire . Il essaie notamment de mettre en lumière les mécanismes de résilience et les pratiques sociales locales par lesquelles les femmes essaient de s’en sortir, en créant une passerelle entre leur statut d’antan, assujetti aux pesanteurs socioculturelles, et celui de maintenant, résultant d’un travail de longue haleine à la fois sur les mœurs, l’imaginaire et les pratiques sociales locales.
Les différentes contributions qui structurent l’ouvrage s’inscrivent, à différents paliers, dans la logique d’une valorisation de l’image et du statut social des femmes impulsée, de manière générale, par les crises ayant marqué le Nord du Cameroun ces dernières décennies (Boko Haram principalement). Cette revalorisation, présente dans différents domaines socioculturels, est étudiée par des spécialistes en sciences du langage et en sciences humaines et sociales. Elle s’appuie notamment sur des facteurs conjoncturels ayant permis aux femmes de faire valoir leur potentiel socio-culturel, économique, sécuritaire et politique dans le rétablissement de l’équilibre social et l’édification d’une paix durable au sein des communautés meurtries par des crises socio-politiques et identitaires qui s’enlisent depuis plus d’une décennie déjà.
Dans cette logique thématique, le chapitre de Babette Koultchoumi sur lequel s’ouvre la réflexion s’intéresse à la féminisation de la défense populaire à l’Extrême-Nord du Cameroun, en focalisant l’étude sur le cas spécifique des femmes membres des comités de vigilance. Partant de la théorie du genre développée par Oyèrónkẹ́ Oyěwùmí (1997), l’autrice parvient à montrer comment, dans le contexte de la crise Boko Haram, le statut et la place des femmes dans la société ont été utilisés à la fois pour servir les intérêts de la secte et pour lutter contre elle. Par les récits de vie et les données empiriques recueillis sur le terrain, l’analyse parvient à établir comment cette crise participe à la redéfinition du statut des femmes, en les plaçant au cœur du processus sécuritaire et de maintien de la paix dans les zones impactées par la crise. Par cette participation à la défense de leur territoire, les femmes se réinventent un nouveau statut et réinventent leur féminité. Elles bousculent ainsi les stéréotypes et idées reçues et se positionnent, sur le plan stratégique, comme des actrices essentielles du maintien et de la construction d’une paix durable.
Warayanssa Mawoune étudie, d’un point de vue linguistique, comment les femmes sont perçues socialement parmi les personnes déplacées musulmanes touchées par la crise de Boko Haram à Maroua. L’approche argumentative (Ruth Amossy, 1994) que l’autrice convoque pour analyser les données empiriques permet de dégager et de mettre en relation les constructions stéréotypées sur les femmes, telles qu’elles s’expriment au travers du discours social et des verbatims des personnes déplacées internes de la crise. L’analyse permet ainsi, d’une part, de déduire les éléments de la doxa[1] relatifs aux idées reçues et aux stéréotypes sur les femmes. Elle permet, d’autre part, de dégager, au travers des lieux communs multiples répertoriés dans les discours d’informateurs et d’informatrices, les facteurs et le processus d’élaboration de cette dynamique doxique telle qu’elle s’opère dans l’imaginaire et les croyances, bref la doxa locale construite autour des femmes et de ses attributions sociales.
Le chapitre de Safiatou Saïdou s’inscrit dans la même veine thématique et contextuelle. Il aborde la question de l’autonomisation économique des femmes survivantes de Boko Haram, en la mettant en relation avec l’émergence du leadership féminin dans la région de l’Extrême-Nord Cameroun. Ce faisant, les analyses s’intéressent aux cas spécifiques des départements du Logone-et-Chari et du Mayo-Sava qui ont été extrêmement touchés par la crise et ont enregistré un effectif considérable de femmes déplacées et survivantes de Boko Haram. La théorie du leadership adaptable de Gary Yukl (2002), convoquée par l’autrice, permet d’apprécier et de comprendre les stratégies d’élaboration et d’adaptation de ce leadership féminin aux différentes épreuves que les femmes traversent dans le processus de leur autonomisation socio-économique. Ainsi, les analyses menées débouchent-elles sur le constat selon lequel, pour surmonter le déséquilibre instauré par la crise Boko Haram, les femmes développent des mécanismes de résilience qui passent par la saisie des opportunités économiques locales favorisées par des organisations humanitaires et par l’État qui leur offrent des formations de soutien dans divers domaines d’activités. Elles sont désormais regroupées en GIC[2], en coopératives, en associations où elles produisent des ressources leur permettant d’assurer leur survie au quotidien.
Juvintus Guimaye aborde la résilience sociale des femmes survivantes de Boko Haram, en s’intéressant au cas spécifique des déplacées internes de Tada-Mokolo dans le département du Mayo-Tsanaga à l’Extrême-Nord Cameroun. Les analyses de l’autrice révèlent les difficultés (socio-économiques, relationnelles et d’insertion) auxquelles ces femmes sont confrontées dans la localité de Tada. Ce faisant, Guimaye procède à une phénoménologie des mécanismes de résilience de ces déplacées internes. Elle parvient à diagnostiquer et à catégoriser les différents facteurs crisogènes (accès au foncier et aux ressources naturelles, accès à l’eau, aux soins médicaux, à l’éducation) qui fragilisent leur intégration sociale dans le Mayo-Tsanaga. L’étude, qui s’appuie sur l’analyse anthropologique des données numériques (film ethnographique), des sources orales et iconographiques, parvient à établir un modèle de résilience féminine qui pourrait inspirer diverses actrices des zones de crise dans le bassin du lac Tchad.
Une autre contribution qui sort des sentiers battus des études sur la résilience et la valorisation communautaire des femmes est celle d’Herman Dourga Djakdjing dont les analyses reposent sur un corpus littéraire. En effet, publiés en 2019 et en 2022, les romans de Djaili Amadou Amal, Munyal, les larmes de la patience (réédité sous le titre Les impatientes en 2020) et Cœur du Sahel, s’inscrivent dans un contexte de relative accalmie de la crise Boko Haram. Ce contexte est marqué par la dislocation des systèmes de valeurs et de hiérarchie traditionnels et par l’émergence d’un nouveau paradigme qui place la femme au centre de la gestion et de l’organisation de l’unité sociale et familiale. Cette remise en question des structures géronto-phallocratiques traditionnelles, imbibées du substrat religio-culturel islamo-peul, va inspirer Djaïli Amadou Amal pour donner vie et orientation idéologique à ses personnages. Les romans Cœur du Sahel et Munyal relatent ainsi le parcours narratif d’héroïnes en quête d’émancipation et de reconnaissance sociale. Ils visent à déconstruire les idées reçues et à promouvoir une nouvelle manière de considérer les femmes dans la société. L’œuvre constitue dès lors une tribune pour lire les mutations sociales et idéologiques qui s’opèrent autour de la figure féminine dans les sociétés septentrionales. Herman Dourga Djakdjing analyse cette dynamique de stéréotypes et d’idées reçues en reliant, dans une approche sociocritique, le contenu des textes à leur contexte social. Il parvient par ailleurs à montrer comment l’image des femmes est mise en valeur, en s’appuyant sur les parcours narratifs de Ramla, Hindou, Safia et Faydé.
La question du corps féminin et de sa perception sociale est aussi un enjeu actuel dans les débats sociaux et scientifiques sur le genre au Nord-Cameroun. L’article de Nasser Madi, qui rattache cette problématique à celle de la pratique du football féminin, s’intéresse aux pesanteurs culturelles liées à la préservation du corps féminin. Ces pesanteurs entrent en profond conflit avec les principes du sport en général, et du football en particulier. Adoptant une approche historico-sociologique et anthropologique, l’auteur montre que certains stéréotypes liés aux normes culturelles et à la stigmatisation de genre freinent la pratique du football féminin au Nord-Cameroun. Toutefois, son regard sur l’évolution historique révèle une transformation progressive de la perception des femmes sportives. Cette évolution a un effet positif sur le développement du football féminin dans la région. Elle contribue aussi à l’épanouissement et à la reconnaissance sociale des femmes comme des individus dotés de droits et de compétences, dans les domaines socioculturel, économique et sportif.
De façon générale, les analyses présentées dans cet ouvrage dressent un premier état des lieux des conditions socio-culturelles et économiques des femmes dans le Nord-Cameroun. Cette description tient compte des transformations sociales provoquées par la crise Boko Haram et d’autres événements marquants du début du 21e siècle. Les analyses des auteurs et autrices soulignent, tour à tour, les différents facteurs qui ont ébranlé la structure patriarcale traditionnelle caractérisée par un effacement systématique des femmes sur la scène publique. Une nouvelle configuration sociale des rapports de force entre les genres s’installe donc. En résumé, les données empiriques et littéraires utilisées dans cet ouvrage montrent une valorisation sociale croissante des femmes, qui redéfinit la reconnaissance de leur rôle dans les communautés du Nord-Cameroun. Grâce à une approche diachronique, la plupart des contributions mettent en lumière les profondes transformations du statut des femmes, visibles dans les régions sahéliennes en général et au Nord-Cameroun en particulier.
Bibliographie
Amossy, R. (1994). « Stéréotypie et argumentation », in Goulet, A. (dir.), Le Stéréotype. Presses Universitaires de Caen, en ligne : https://doi.org/10.4000/ books.puc.9695
Provenzano, F. (2014). « Doxa », in Glinoer, A. & Saint-Armand, D. (dir.) Le lexique socius, en ligne : http://ressources.socius.info/index.php/lexique/21-lexique/57-doxa
- Pour François Provenzano (2014 : 1), il s’agit de l’« ensemble des opinions couramment admises, des croyances largement partagées, des savoirs informels diffusés au sein d’une communauté socio-historique et culturelle donnée ». Elle a pour synonyme les préjugés, la rumeur et englobe en son sein, les stéréotypes, les clichés. ↵
- Groupement d’Initiative Commune. ↵