Le football féminin au Nord-Cameroun face aux stéréotypes de genre et aux pesanteurs socio-culturelles
Nasser Madi
Introduction
Le Nord-Cameroun se distingue par une grande diversité géographique, culturelle, religieuse et linguistique, qui se reflète également dans les pratiques sportives locales. Toutefois, en raison d’une organisation sociale fondée sur un système patriarcal, la participation des femmes aux activités physiques et sportives y demeure très limitée. Souvent cantonnées à une vie relativement recluse, elles ont difficilement accès aux « loisirs extérieurs », notamment au football (Ndjah Etolo, 2012). Pourtant, le football, discipline sportive collective de notoriété mondiale, occupe une place centrale dans la société du Nord-Cameroun, où il s’impose comme le sport « numéro un » ou « majeur ». Dans ce contexte, la question de la place des femmes dans le sport suscite un intérêt particulier et ne laisse personne indifférent. Elle a d’ailleurs fait l’objet d’une abondante littérature à l’échelle internationale. Sans revenir sur les débats heuristiques liés à cette problématique, l’accent sera mis sur le cas du Cameroun, et plus spécifiquement sur sa partie septentrionale, où l’accès des femmes et des jeunes filles aux activités physiques et sportives constitue un enjeu majeur. À cet égard, l’engagement de l’État en faveur de la promotion du genre dans le sport se manifeste à travers deux lois promulguées en 1996 et 2018[1], traduisant ainsi la volonté de faire du sport une activité démocratique.
Parmi les disciplines sportives pratiquées au Nord-Cameroun, le football figure parmi les rares à bénéficier d’une popularité massive et à fédérer l’ensemble des couches sociales. Cette situation reflète la place centrale qu’occupe ce sport à l’échelle nationale. Introduit vers les années 1940 à Ngaoundéré, avant de se diffuser progressivement dans l’ensemble de la région (Taossi, 1992 : 56), le football a connu une évolution significative, marquée par la multiplication des joueurs et joueuses, des clubs, des infrastructures et des compétitions. Clubs, athlètes et promoteurs ont ainsi contribué à l’inscription du football nord-camerounais dans l’histoire sportive nationale, à travers des performances notables. Toutefois, la pratique féminine demeure confrontée à de fortes résistances, liées aux stéréotypes de genre ainsi qu’aux contraintes religieuses et culturelles qui limitent l’accès des femmes aux compétitions et à la reconnaissance sportive.
Depuis les années 1990, les sociétés africaines connaissent une redéfinition progressive du statut de la femme. Longtemps cantonnées à des rôles subalternes, les femmes occupent désormais des positions de premier plan dans les sphères sociale, politique, économique et sportive. Cheffes d’entreprises, administratrices, officières, ingénieures, médecins, entraîneuses ou dirigeantes sportives, elles participent activement à la transformation des rapports sociaux de genre. À travers leurs engagements, elles revendiquent l’autonomisation féminine, l’intégration de l’égalité de genre dans les politiques publiques et une meilleure représentativité dans tous les secteurs d’activités. Cependant, le football apparaît comme l’un des derniers espaces de résistance à cette dynamique d’émancipation (Terret, 2005). Bien que ce sport, objet de passion populaire, rassemble à l’échelle mondiale toutes les catégories sociales sans distinction de sexe, de religion ou de statut (Bromberger, 2011), il demeure, au Nord-Cameroun, difficilement accessible aux femmes. Dans l’imaginaire social local, la pratique féminine du football est perçue comme une transgression des normes culturelles, traditionnelles et religieuses dominantes. La conception islamique largement partagée, qui recommande aux femmes de demeurer au foyer (Coran, 33 : 33), contribue à renforcer leur mise à l’écart de l’espace public et sportif.
Dans ce contexte social, les femmes de la zone sahélienne grandissent le plus souvent dans des rapports marqués par l’infériorisation et la soumission. La crise sécuritaire liée à Boko Haram, qui a profondément affecté la région de l’Extrême-Nord, a toutefois constitué un facteur déterminant dans la mise en lumière, mais aussi la reconfiguration, de la condition des femmes sahéliennes. Si cette crise a parfois favorisé une prise de conscience sociale, elle a également accentué la vulnérabilité des femmes et des jeunes filles. Alors même que la promotion du genre occupe une place centrale dans les discours contemporains, l’élite féminine du septentrion camerounais demeure largement invisible sur la scène sociale et, par extension, dans le champ sportif national. Cette marginalisation s’explique notamment par la persistance de réticences parentales à autoriser les filles à pratiquer des sports socialement perçus comme masculins. À cela s’ajoutent les normes culturelles, en particulier le pulakuu[2] et les codes comportementaux qui lui sont associés, lesquels limitent l’accès des femmes à des espaces majoritairement fréquentés par les hommes, contribuant ainsi à leur exclusion des pratiques sportives telles que le football.
Au Nord-Cameroun, le football s’est imposé ces dernières années comme l’activité de référence pour de nombreux jeunes en quête de repères sociaux. Érigé en véritable « religion moderne », il dispose d’adeptes, de temples et de figures emblématiques élevées au rang de héros. Longtemps perçu comme un domaine d’exclusivité masculine (Mennesson, 2005), le football a néanmoins connu un processus de « démocratisation » favorisant progressivement l’accès et l’implication des femmes. Le nombre de pratiquantes et d’actrices du football ne cesse ainsi de croître, bien que cette évolution demeure inégalement répartie selon les régions. Malgré les politiques publiques de promotion du genre dans le sport au Cameroun, la représentation féminine reste particulièrement faible dans le Nord, où la pratique sportive demeure globalement défavorable aux femmes (Nasser Madi, 2020). Le pulakuu, le poids des traditions, l’influence de l’islam, ainsi que les représentations sociales et les cultures locales continuent de structurer les normes sociales et les rapports de genre, définissant le statut et la place des femmes au sein de la communauté. Dans ce contexte, la pratique féminine du football est souvent perçue comme une transgression des valeurs traditionnelles, culturelles et religieuses. Ces facteurs constituent autant de verrous à l’engagement des femmes dans le football, d’autant plus que l’espace social participe activement à la construction et à la diffusion de représentations sociales souvent défavorables. Les femmes sont ainsi fréquemment exposées à des stigmatisations et à des stéréotypes persistants, qui alimentent des discours caricaturaux à l’égard du football féminin. C’est dans cette perspective que s’inscrit l’enjeu de ce chapitre, qui se propose d’analyser les discours sociaux entourant la pratique du football féminin au Nord-Cameroun.
Méthode et théories
La réalisation de ce chapitre repose sur la mobilisation de sources écrites (textes juridiques, ouvrages scientifiques, revues), orales (entretiens) et iconographiques, en lien direct avec la problématique étudiée. Leur exploitation vise à identifier les cadres normatifs régissant la pratique sportive et la prise en compte du genre, les représentations sociales des footballeuses, les facteurs de blocage de leur épanouissement sportif, ainsi que l’influence de l’islam (Taossi, 1992; Bakary, 2009; Moksia Paka, 2010, 2016; Gadji, 2013; Manirakiza, 2010; Nasser Madi, 2020; Bertho et al., 2023). Les investigations de terrain ont permis de mener des observations et des entretiens auprès des acteurs et actrices du mouvement sportif et de la société civile, afin de saisir les mobiles, stéréotypes, pesanteurs socioculturelles et influences religieuses entravant l’engagement des femmes dans le football. Au total, 21 informateurs et informatrices issu·e·s du milieu sportif et 35 enquêté·e·s de la société civile ont été interrogé·e·s entre septembre 2018 et janvier 2023. Les données recueillies révèlent des faits sociaux situés historiquement et relevant de contraintes culturelles et religieuses locales. L’étude s’inscrit ainsi dans une perspective historico-sociologique et anthropologique visant à analyser les représentations caricaturales des femmes dans l’univers footballistique et dans l’imaginaire social du Nord-Cameroun. Elle cherche à comprendre les facteurs susceptibles de renforcer la césure sociale et les rapports complexes entre les genres, à travers des dimensions telles que la masculinité/féminité, la performance, la religion, la culture, le statut social et la place des femmes dans la société. L’espace social apparaît dès lors comme le socle de production et de diffusion de ces représentations.
Le recours à une approche qualitative s’est imposé afin d’analyser les représentations sociales des footballeuses dans un contexte marqué par l’exclusion des femmes d’un sport socialement connoté comme masculin. L’analyse s’appuie sur les théories des représentations sociales (Jodelet, 1994), de l’apprentissage social (Poulin-Dubois & Serbin, 2006) et de la domination masculine (Bourdieu, 1998), qui permettent d’appréhender les attitudes, perceptions, préjugés et mécanismes de stigmatisation à l’œuvre, ainsi que les rapports d’inégalités de genre. Certaines perspectives mobilisées soulignent également que les groupes victimes de discrimination peuvent parfois intérioriser et reproduire les schèmes de leur domination (Jost & Kay, 2005). Enfin, dans la logique des travaux de Norbert et Dunning (1994), le sport est envisagé comme un laboratoire privilégié d’analyse des rapports sociaux et de leurs transformations. À cet égard, l’approche dynamique de Balandier (1971), qui conçoit les sociétés comme des systèmes en constante évolution, permet de saisir les mutations sociales à l’œuvre dans les régions septentrionales, notamment les facteurs ayant favorisé l’émergence progressive des femmes dans la pratique du football et les recompositions sociales qui en découlent.
Contexte culturel et impact sur la pratique du football féminin au Nord-Cameroun
La région septentrionale du Cameroun est communément associée, dans l’imaginaire collectif, à une forte prégnance de l’islam. Dans cette partie du pays, cette religion occupe une place centrale dans l’organisation sociale et le fonctionnement des communautés. L’islam repose sur un ensemble de prescriptions normatives, regroupées sous le terme de charia, qui encadrent, orientent et régulent les comportements des fidèles. Ces prescriptions, fondées sur des sources religieuses de référence, véhiculent une conception spécifique de l’ordre social. Or, cette conception peut, dans certains contextes, entrer en tension avec les normes et valeurs qui structurent les pratiques sportives modernes. Dans ce cadre, l’influence de l’islam sur la pratique féminine du football apparaît particulièrement marquée.
Le poids des traditions et de l’islam dans les sociétés du Nord-Cameroun
Le Nord-Cameroun se caractérise par une prédominance de l’islam, dont l’implantation remonte historiquement à l’invasion islamo-peule du 19e siècle, conduite par Ousman Dan Fodio. Selon les récits historiques, cette conquête a favorisé la conversion des populations locales à l’islam, lesquelles ont progressivement intégré cette religion ainsi que les normes culturelles associées à l’univers islamo-peul. L’introduction de l’islam dans cette région a ainsi instauré des processus qualifiés de « puritanisme » et de « foulbéisation » (Boutrais et al., 1984 : 116), qui ont profondément restructuré les rapports sociaux et culturels. Dans ce contexte, la question de la pudeur[3], particulièrement chez les femmes, occupe une place centrale. Le modèle féminin valorisé est celui d’une femme soumise, respectueuse et conforme aux prescriptions islamiques. Dès lors, le poids de l’islam constitue l’une des principales contraintes religieuses pesant sur la pratique de nombreuses activités sociales au Nord-Cameroun (Schilder & Buijtenhuijs, 1991), notamment la pratique du football féminin. Deux dimensions essentielles sont mobilisées pour expliquer ces restrictions : le corps et la pudeur féminine. Occupant une place prépondérante dans les textes islamiques, la pudeur est un principe normatif qui vise la préservation du corps face au regard extérieur (Muhammad Al Hamad, 2013). Toutefois, cette notion dépasse largement la seule question corporelle, englobant également la parole, les attitudes, les comportements et les interactions sociales. La pudeur s’inscrit ainsi dans une conception globale de l’éthique individuelle.
Néanmoins, les prescriptions relatives à la préservation du corps varient selon le genre. Chez l’homme, la partie considérée comme pudique s’étend du nombril aux genoux, tandis que chez la femme, elle concerne l’ensemble du corps à l’exception, selon certaines interprétations, des mains et du visage. Dans des conceptions plus rigoristes, elle inclut l’intégralité du corps. En conséquence, la morale religieuse prescrit à la femme dite pudique une tenue vestimentaire décente, un comportement noble et une conduite moralement irréprochable dans l’espace social (Muhammad Al Hamad, 2013). Ces prescriptions visent à prémunir les femmes contre les dérives morales susceptibles de découler de l’exposition du corps, ce qui justifie l’adoption de pratiques vestimentaires telles que le voile, le foulard, le niqab ou la burqa. Dans les sociétés du Nord-Cameroun, la pudeur est étroitement associée à la notion de honte, ou semtendé[4], laquelle joue un rôle déterminant dans la définition des normes comportementales féminines. Cette conception peut conduire, dans certains cas, à la claustration des femmes, dans une logique de préservation de l’honneur individuel et familial. À cet égard, certaines familles fondent leur prestige social sur l’enseignement coranique, notamment celles des modibbés, ou maîtres coraniques.
Au regard des prescriptions islamiques, le football féminin entre en contradiction avec les normes vestimentaires, les valeurs religieuses et la symbolique du corps féminin. Le code vestimentaire propre à cette discipline, qui implique l’exposition de certaines parties du corps, est ainsi perçu dans l’univers islamique comme une atteinte aux bonnes mœurs. En effet, la pratique du football requiert un équipement adapté qui tend à mettre en évidence les formes corporelles des femmes, que l’islam cherche précisément à soustraire au regard public. La tenue sportive laisse apparaître des parties considérées comme pudiques chez la jeune fille et la femme (jambes, cuisses, bras, cheveux, etc.). Cette exposition corporelle inhérente au football a conduit certain·e·s auteur·e·s à affirmer que le sport est « une affaire de visibilité et de spectacles, donc d’hommes » (Terret et al., 2005 : 265). Plus largement, le sport peut être appréhendé comme un espace d’exhibition, de séduction et d’attractivité du corps humain, notamment à travers les dispositifs publicitaires. Or, dans la perspective islamique, le corps de la femme est conçu comme un espace hautement privatisé. Cette représentation trouve son fondement dans le Coran :
Dites aux croyantes : de baisser leurs regards, d’être chastes, de ne montrer que l’extérieur de leurs atours, de rabattre leurs voiles sur leurs poitrines, de ne monter leurs atouts qu’à leurs époux, ou à leurs pères, ou aux pères de leurs époux, ou à leurs fils, ou aux fils de leurs époux, ou à leurs frères, ou aux fils de leurs frères, ou aux fils de leurs sœurs, ou à leurs servantes ou à leurs esclaves, ou à leurs serviteurs mâles incapables d’actes sexuels, ou aux garçons impubères. Dites-leur encore de ne pas frapper le sol de leurs pieds pour montrer leurs atouts cachés. (Coran, sourate 24, verset 31)
Ce passage pourrait être un motif justifiant le rejet de la pratique du football féminin par la communauté musulmane. Le corps, objet de désir, s’expose par le code vestimentaire qu’impose le football, ce que proscrit le dernier passage de cette sourate. À côté du poids de l’Islam, les prêches et les interprétations religieuses contribuent à influencer les jeunes filles et à empêcher les femmes d’intégrer des structures footballistiques.
Prêches islamiques et interprétations religieuses : des barrières à la pratique du football féminin
Les régions septentrionales du Cameroun reposent sur une organisation sociale structurée par un système patriarcal. Ce mode d’organisation contribue à la marginalisation des femmes. Dans l’entrelacement islam-tradition (Hamadou Adama, 2004) et face aux dynamiques sociales tendant à accroître les responsabilités et le pouvoir accordés aux femmes, les hommes mobilisent les textes sacrés pour imposer leur vision de l’ordre social. Les prêches islamiques et les interprétations religieuses des modibbés participent ainsi au renforcement de la domination masculine. Ce recours à la légitimation religieuse du pouvoir des hommes sur les femmes est fréquent dans des sociétés africaines profondément patriarcales, telles que celles du Nord-Cameroun. Il entrave toute tentative d’émancipation et d’autonomisation féminine, les femmes demeurant soumises aux effets de la domination masculine (Sow, 2004; Mbow, 2010).
Certains prêches et interprétations religieuses de l’islam sont élaborés de manière à freiner l’essor des femmes dans le milieu footballistique. Il convient toutefois de préciser que ce phénomène ne constitue pas une spécificité camerounaise, mais s’observe également dans de nombreux pays à majorité musulmane. L’interprétation de certains principes islamiques fait l’objet de débats au sein du monde musulman, notamment entre sunnites et chiites. Cette divergence, ancienne, n’est donc nullement propre au Cameroun. Elle complexifie la compréhension des textes islamiques, dans la mesure où les prêches varient selon les courants religieux. Par ailleurs, les clivages entre partisan·e·s d’un islam modéré et d’un islam intégriste alimentent ces débats. Dans ce contexte, les prêches et interprétations religieuses ne font pas l’unanimité parmi les musulman·e·s, y compris au sein des élites religieuses camerounaises. Dans le Nord-Cameroun, les différents courants islamiques s’opposent parfois sur des questions telles que la pratique du football féminin. C’est notamment le cas de la confrérie Qadiriya ou du mahdisme, réputés pour leur intransigeance en matière de pudeur, de séparation des genres et d’émancipation féminine. Dans cet environnement, l’islam intégriste coexiste avec un islam dit moderne (Hamadou Adama, 2004). Les partisan·e·s de l’islam intégriste se caractérisent par des positions conservatrices, rejetant toute pratique jugée contraire aux normes islamiques. Le rôle traditionnel assigné à la femme entre alors en contradiction avec certains principes de la modernité, l’engagement féminin dans le football étant perçu comme une transgression de cet ordre social. Tandis que les oulémas réformistes prônent un islam modéré et conciliant, les courants intégristes s’opposent à toute initiative visant la promotion de la femme.
Dans la majorité des prêches islamiques observés et analysés, les rappels relatifs aux prescriptions concernant le statut de la femme, ses obligations et son comportement approprié sont récurrents. Il est fréquemment recommandé aux femmes de sortir voilées, conformément aux principes de pudeur et de modestie prônés par l’islam. Par ailleurs, la mixité entre hommes et femmes constitue un sujet sensible, voire tabou. Les prescriptions islamiques récusent généralement les situations de mixité sociale, hormis dans certains cas spécifiques, ce qui peut poser problème pour la pratique féminine du football. La mixité est ainsi perçue comme une valeur contraire à la pudeur et à la moralité. De nombreuses exhortations sont adressées aux femmes afin d’éviter toute forme de « déperdition » morale et de préserver leur chasteté, leur pureté et leur intégrité face au péché. C’est dans ce sens que Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh (2004 : 99) souligne que :
[…] un principe musulman prescrit aussi de fermer la porte aux prétextes qui peuvent conduire au vice et aux péchés. En apparence, le club sportif féminin est innocent, mais en réalité et dans son résultat, il conduit au vice et donne prétexte à la promiscuité entre les deux sexes à l’entrée, en allant ou en retournant du club. On constate déjà ce mal autour des écoles et des sections universitaires propres aux filles. Mais, comme l’enseignement est nécessaire, il nous faut supporter cet inconvénient. Le sport, par contre, n’est pas nécessaire pour les filles, et celles-ci peuvent le pratiquer dans leurs maisons, dans leurs familles, loin des yeux sournois.
Dès lors, la position des familles musulmanes rejoint celle véhiculée dans les prêches des érudits religieux, d’autant plus que l’éducation des jeunes filles repose largement sur les codes islamiques, où la piété occupe une place centrale. Toutefois, dans plusieurs pays musulmans, on observe une évolution marquée par la promotion de sports autrefois considérés comme interdits aux femmes (Héas et al., 2004). Au Maghreb, comme dans certains pays d’Afrique subsaharienne à tradition islamique, le football féminin connaît un essor notable. Des clubs et sections féminines voient le jour, des championnats sont organisés et des équipes nationales sont constituées. En 2022, le Maroc a accueilli la Coupe d’Afrique des Nations féminine, au terme de laquelle son équipe nationale s’est inclinée en finale. La performance des Lionnes de l’Atlas a suscité un fort engouement populaire et s’inscrit dans une dynamique de transformation de la société marocaine (Attab, 2023).
L’appropriation et l’ancrage de ces prêches constituent des facteurs explicatifs de l’exclusion de l’élite féminine musulmane de la pratique du football. Dans cette région, les footballeuses musulmanes sont de plus en plus rares au sein des équipes locales et, par extension, dans la sélection nationale féminine des Lionnes indomptables. Lamine Mana figure parmi les rares joueuses musulmanes d’élite originaires du Nord-Cameroun régulièrement convoquées en sélection nationale. En 2024, elle a intégré l’équipe des Lionnes indomptables U20, qui a atteint les huitièmes de finale de la Coupe du monde féminine de la catégorie. Toutefois, son parcours n’a pas été exempt de difficultés. De confession musulmane, sa pratique du football a suscité des rejets et de vives critiques, notamment de la part de sa mère (L’Œil du Sahel, 2022 : 4). Elle n’est pas un cas isolé, puisque Habiba Adjara Ousmanou, autre joueuse professionnelle, a connu des réactions similaires. En 2022, une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux montrait cette jeune fille, vêtue d’une tenue traditionnelle du Nord-Cameroun, jonglant avec aisance. À la suite de cette diffusion, elle a été invitée à un tournoi à Ngaoundéré, auquel assistait le sélectionneur des Lionnes indomptables, Gabriel Zabo. Revenant sur les contraintes liées à sa pratique du football au micro de TV5 Monde, la joueuse affirme :
Quand mon père me surprend en train de jouer au ballon, je prends le ballon et je m’en vais le cacher. Je lui dis que ce n’est pas pour moi. Il me chasse, je repars et, lorsque je rentre, il me demande pourquoi je lui ai désobéi. Je réponds : « pour rien ». Et lorsqu’il me voit avec des garçons, il dit toujours : « Voici une femme qui joue avec les garçons et ce n’est pas bien! Elle devrait aller en mariage ». Chose que moi je n’accepte pas. Moi, je veux jouer au ballon. (L’Œil du Sahel, 2022 : 12)
C’est souvent en bravant les interdits religieux que les jeunes filles parviennent à intégrer les structures sportives et à faire accepter leur passion pour le football. L’idée selon laquelle « la pratique sportive des femmes ne fait pas partie du mode de fonctionnement de la société, ni de la socialisation des individus et encore moins de la représentation du rôle des femmes » (Packer, 2019 : 127) demeure largement partagée dans ce contexte social. Par ailleurs, « l’appropriation de ce sport par les religions s’est diversement manifestée au Cameroun. […] Du côté de l’islam, une réticence notoire a été observée. On critique d’abord la tenue de ce sport qui laisse exposer des parties jugées pudiques aussi bien de l’homme que de la femme » (Abdoun Nassir, 2012 : 102).
Stéréotypes de genre associés au football dans le Nord-Cameroun
Au Nord-Cameroun, plusieurs facteurs limitent l’accès des femmes aux structures footballistiques dans des conditions d’égalité avec les hommes. Ces contraintes concernent la plupart des femmes, indépendamment de leur religion, de leur statut social, de leur profession ou de leur milieu social. La représentation caricaturale des footballeuses au sein de la société camerounaise s’inscrit ainsi dans l’ensemble des problématiques liées à la pratique du football féminin en Afrique. En effet, le football féminin est marqué par des discours stigmatisants et des idées préconçues qui freinent l’intégration des femmes dans ce champ sportif (Dieng, 2020). Dans ce contexte, le football féminin demeure confronté à de nombreuses difficultés dont il peine à se défaire. Cette situation participe au déficit de reconnaissance sociale et à la faible place accordée aux femmes dans une discipline historiquement construite comme masculine (Nasser Madi, 2020). Elle s’explique notamment par des préjugés liés à la supposée fragilité des femmes et par des stéréotypes fondés sur des représentations de la virilité et de la masculinité associées au football.
Préjugés sur les femmes et le football
Dans le Nord-Cameroun, la condition des femmes sahéliennes demeure préoccupante, malgré les dynamiques sociales engagées depuis les années 1990 avec la libéralisation de l’espace public et une reconnaissance accrue de la place des femmes dans la sphère sociale. Aujourd’hui encore, les femmes sahéliennes sont confrontées à des formes persistantes de discrimination, de marginalisation, de mariage précoce, de chosification, de violence, de préjugés, de stéréotypes et d’exclusion sociale[5]. Cet ensemble de facteurs contribue au déficit de considération dont elles font l’objet, en dépit de leur rôle central dans le fonctionnement de la société. Dans ce contexte d’oppression, les chants, les poèmes et les danses constituent d’importants vecteurs d’expression.
Dès le plus jeune âge, de nombreuses filles pratiquent des activités physiques et sportives, notamment dans les établissements scolaires. Toutefois, leur participation diminue à l’adolescence et recule davantage à l’âge adulte, comparativement à celle des garçons (Louveau, 2006). En raison d’une organisation sociale rigide, peu de jeunes filles et de femmes s’engagent durablement dans les pratiques sportives. Dans les régions septentrionales du Cameroun, l’accès des femmes au football se heurte ainsi à un plafond de verre. Les footballeuses sont fréquemment confrontées au mépris, demeurent peu nombreuses et voient leurs comportements constamment soumis à la critique.
En réalité, les footballeuses sont rarement valorisées, bien qu’elles affichent des performances notables sur le terrain. Au sein du mouvement sportif camerounais, les femmes se distinguent progressivement par l’excellence de leurs résultats, ce qui leur confère un statut particulier dans la société. Elles deviennent alors des figures de référence, des modèles et parfois des sources d’inspiration pour de nombreuses jeunes filles et femmes. Toutefois, dans les régions septentrionales, la pratique féminine du football demeure associée au mépris culturel et traditionnel, perçu de manière réprobatrice par les populations locales. Pourtant, le sport constitue un levier potentiel de visibilité sociale. Certaines sportives sont ainsi passées de l’anonymat à la reconnaissance à travers leur engagement sportif, intégrant une nouvelle forme d’« élite » et s’imposant comme des références du mouvement sportif féminin, à l’image de Françoise Mbango Etone, reçue par la plus haute autorité de l’État camerounais à la suite de son sacre olympique en 2004.
En dépit des transformations observées au sein du mouvement sportif camerounais et de la reconnaissance progressive de la place des femmes dans le sport, certaines disciplines demeurent peu favorables à leur intégration (Manirakiza, 2010). Cette situation s’explique par la persistance de représentations sociales selon lesquelles « la place de la femme est à la cuisine », une conception issue d’un système patriarcal largement dominant dans les sociétés du Nord-Cameroun.
Toutefois, la représentation de la femme au sein des sociétés varie selon le milieu, la culture et la religion. De manière générale, les femmes sahéliennes, bien que souvent reléguées au second plan, sont perçues comme les gardiennes des traditions, des cultures et des valeurs religieuses. À ce titre, elles constituent de véritables « courroies » de transmission des héritages culturels à travers les générations (Dacher, 1977). Ainsi, qu’elles soient chrétiennes ou musulmanes, rurales ou urbaines, mariées ou célibataires, âgées ou jeunes, lettrées ou analphabètes, actives ou ménagères, les femmes demeurent les principales détentrices des legs traditionnels (Konaté, 1975). La vie des femmes, en milieu rural comme urbain, est généralement rythmée par une routine quotidienne dominée par les tâches domestiques, l’accomplissement des devoirs conjugaux, l’éducation des enfants et la prise en charge du foyer. Toutefois, l’avènement de la crise liée à Boko Haram a profondément bouleversé la condition féminine. L’insécurité générée par la secte islamiste a placé les femmes au centre des préoccupations sociales, ouvrant ainsi un processus de renégociation de leur statut. La dynamique sociale induite par cette crise sécuritaire a contribué à les affranchir partiellement de leur rôle traditionnel et à les positionner comme des actrices de la construction d’une paix durable. À la suite de cette crise, les femmes ont vu leur rôle renforcé au sein des communautés du Nord-Cameroun, occupant désormais une place centrale dans les politiques publiques locales et les actions des organisations humanitaires présentes dans la région.
Depuis quelques années, on observe une atténuation progressive de la domination masculine, une évolution des formes de mixité des espaces et une meilleure prise en compte de la place des femmes dans la société (Kamdem & Ikellé, 2011). De nouveaux modes de gouvernance sociale se sont ainsi mis en place, sans pour autant rompre totalement avec les modèles antérieurs. Il en résulte une forme hybride de gestion sociale, où le traditionnel cohabite avec la modernité dans des rapports parfois conflictuels, notamment lorsque les enjeux sont majeurs. Avant l’institutionnalisation des pratiques modernes et de leurs corollaires, les sociétés du Nord-Cameroun fonctionnaient selon un modèle social fondé sur un ordre patriarcal, structuré autour d’une stricte séparation des pouvoirs, des fonctions, des espaces et des statuts. Dans ce schéma, l’homme, dont l’espace d’épanouissement se situait hors du foyer, assurait la subsistance et assumait les responsabilités familiales en tant que chef de famille. Toutefois, la présence de Boko Haram dans l’Extrême-Nord du Cameroun a profondément bouleversé la vie de nombreuses femmes et jeunes filles, projetées, parfois de gré ou de force, vers de nouveaux rôles sociaux les conduisant vers l’espace public (International Crisis Group, 2016). Pour échapper à des conditions de vie difficiles, certaines femmes ont rejoint volontairement le mouvement, tandis que d’autres ont été victimes d’enlèvements. La prise en charge des femmes affectées par leur enrôlement dans la secte islamiste est progressivement devenue une préoccupation nationale et internationale. Dans les camps accueillant des femmes réfugiées ou déplacées, certaines bénéficient désormais d’un accompagnement adapté et d’une reconnaissance sociale accrue. Diverses activités sont mises en œuvre afin de favoriser leur insertion sociale, leur autonomisation et leur épanouissement, notamment à travers des activités de loisirs à caractère sportif (Yamé, 2023). Les pratiques sportives jouent en effet un rôle déterminant dans le développement individuel et collectif, en procurant équilibre psychologique, reconnaissance sociale et valorisation statutaire à leurs pratiquant·e·s.
Le Cameroun compte une constellation de figures emblématiques dans le domaine sportif, dont le statut leur confère une notoriété et une reconnaissance à l’échelle internationale. Dans cet univers de célébrité, les femmes occupent également une place de premier plan. Championnes dans leurs disciplines respectives, elles bénéficient d’une visibilité comparable à celle de leurs homologues masculins. Aujourd’hui, les sportives constituent également des sources d’inspiration au sein des sociétés, notamment par leur engagement humanitaire en faveur des populations vulnérables, à l’image d’Ajara Nchout Njoya, footballeuse de confession musulmane originaire de l’Ouest du Cameroun. Par son implication dans l’action humanitaire, elle renforce son capital symbolique et participe à la valorisation de la discipline qu’elle pratique. Cette représentation de la Lionne indomptable aux côtés des réfugié·e·s revêt ainsi une forte portée symbolique.

Le choix d’Ajara Nchout pour la promotion du football féminin auprès des femmes réfugiées ne relève pas du hasard. La joueuse exerce une influence notable dans l’espace social. Cette représentation symbolise la cohésion sociale et l’enthousiasme d’une jeunesse féminine passionnée par le « ballon rond ». Par la pratique sportive, ces jeunes femmes parviennent à atténuer les effets des traumatismes liés à la guerre et à s’évader. La figure de l’élite sportive féminine se trouve ainsi incarnée par des joueuses d’exception, à l’image d’Ajara Nchout Njoya.
La question de la féminité et de la masculinité dans le football au Nord-Cameroun s’inscrit dans un débat d’ordre académique, politique et social portant sur les inégalités de genre dans le sport. La domination masculine observée dans le football s’explique en partie par les charges et les obligations socialement assignées aux femmes. Or, le sport constitue un droit fondamental reconnu à tout individu par la Charte des Nations Unies. À ce titre, les femmes disposent du droit de pratiquer les disciplines sportives de leur choix, au même titre que les hommes. Toutefois, les inégalités entre hommes et femmes persistent dans le milieu footballistique (Dumith, Gigante, Domingues & Kohl, 2011). Cette discrimination à l’égard des femmes demeure ainsi au cœur des enjeux du mouvement sportif, tant au niveau national qu’international.
Stéréotypes associés à la pratique du football
Les stéréotypes sont des espaces de production et de reproduction de croyances socialement partagées entre les membres d’une communauté sur les traits caractéristiques des membres d’une entité sociale. D’après Morfaux (1980 : 34), les stéréotypes désignent des « images préconçues et figées, sommaires et tranchées, des choses et des êtres que se fait l’individu sous l’influence de son milieu social ». Ils revêtent un caractère discriminatoire en ce sens que les individus ou groupes stéréotypés et stigmatisés éprouvent un sentiment d’exclusion ou de rejet (Goffman, 1963 : 41). En effet, les stéréotypes se construisent généralement sur la base des idées reçues, des expériences, des informations et des savoirs acquis et transmis de génération en génération. Bref, ils sont des procédés de reproduction des opinions faites sur des individus et des groupes sociaux. Dans cette perspective, le Nord-Cameroun est présenté comme un espace favorable à la construction des clichés : il existe plusieurs espaces susceptibles d’alimenter la production ou la reproduction des stéréotypes. La volonté de séparer les « espaces masculins » des « espaces féminins », les fonctions « masculines et féminines », les devoirs « féminins et masculins », les rôles « masculins et féminins » sont des sources de production de stéréotypes sur les genres. Ainsi, les structures sportives font partie de ces espaces et objets stéréotypés. Contrairement à l’idéal féminin enraciné dans l’imaginaire collectif autour de la maternité (Frontisi Ducroux, 2003), les footballeuses sont généralement décrites comme des femmes ayant brisé les barrières socioculturelles, bafoué les règles de la convenance pour parvenir à leurs fins (Bertho et al., 2023). Cette représentation influence la réputation du football féminin. Par ailleurs, elle constitue l’une des multiples raisons pour lesquelles cette discipline peine à s’épanouir véritablement dans le Nord-Cameroun. La convenance sociale jouerait par ailleurs un rôle fondamental dans la saisie du retard de la discipline dans ce contexte. De l’avis de Pierre Mayol (De Certeau et al., 1994, 28-29) :
La convenance s’impose d’abord à l’analyse par son rôle négatif : elle se trouve sur le lieu de la loi, celle qui rend hétérogène le champ social en interdisant d’y distribuer dans n’importe quel ordre et à n’importe quel moment n’importe quel comportement. Elle réprime ce qui « ne convient pas », « ce qui ne se fait pas »; […] elle se charge d’édicter les « règles » de l’usage social, en tant que le social est l’espace de l’autre, et le médium de la position de soi en tant qu’être public. La convenance est la gestion symbolique de la face publique de chacun de nous dès que nous sommes dans la rue. La convenance est simultanément le mode sous lequel on est perçu et le moyen contraignant d’y rester soumis; en son fond, elle exige que toute dissonance soit évitée dans le jeu des comportements, et toute rupture qualitative dans la perception de l’environnement social.
À la lumière de ce commentaire, il apparaît que la convenance sociale occupe une place centrale dans l’orientation des comportements individuels au sein des sociétés traditionnelles et patriarcales du Nord-Cameroun. Elle influence de manière significative les choix d’activités, toute transgression étant susceptible d’engendrer des préjugés et stéréotypes. Dès l’enfance, les individus, à travers le processus de socialisation, intériorisent les normes de conduite sociale, les rôles attribués aux sexes, ainsi que la division sexuelle des tâches et des attributs. Ce même processus contribue également à l’apprentissage et à la reproduction des stéréotypes et des préjugés liés aux différents domaines de la vie sociale. Parmi ces stéréotypes figurent ceux relatifs au genre, fondés sur la croyance selon laquelle certaines activités seraient naturellement réservées aux hommes, tandis que d’autres seraient exclusivement dévolues aux femmes. Dans le Nord-Cameroun, de nombreuses footballeuses ont ainsi été contraintes d’abandonner leur passion, soit en raison du mariage, soit pour se conformer aux attentes sociales et familiales (Entretien avec Mohammadou Bassirou Yaya, le 17 août 2020). Initialement perçu comme une pratique dérisoire lors de son émergence dans les années 1980, le football féminin est progressivement devenu un objet de stigmatisation sociale. Il est jugé indécent et considéré comme une activité taboue, moralement répréhensible et socialement dévalorisée, car associée à la perte de la féminité et à la dépravation des femmes. Tolérée, voire valorisée chez les garçons, cette pratique sportive est, chez les filles, interprétée comme un signe d’immoralité et assimilée à une atteinte à la virginité (Goudoum, 2005 : 26).
Dans le mouvement sportif du Nord-Cameroun, la participation des femmes aux compétitions sportives nationales et internationales apparaît désormais comme un processus irréversible. Toutefois, cette présence demeure fortement marquée par des stéréotypes ancrés dans les rapports sociaux de genre. À ce propos, Prudhomme-Poncet (2003 : 125) souligne que « s’adonner au football, c’est donc pour les femmes risquer de perdre leur grâce et leur charme, c’est renoncer à l’image traditionnelle de la femme et à ses principaux attributs de beauté et de maternité ». Néanmoins, plusieurs courants s’opposent à cette représentation. Les personnes attachées aux idéaux féministes revendiquent une reconnaissance pleine et entière des femmes dans la pratique du football, au même titre que les hommes, tant en termes de statut que de légitimité. Ce débat suscite de vives controverses, mobilisant les attentions et cristallisant les positions. Dans cette perspective, Broucaret (2012 : 19) affirme que « le sport est un droit pour chacune et chacun, au même titre que l’accès à la culture ou aux savoirs. Il constitue un facteur d’épanouissement humain dont rien ne saurait justifier qu’il soit réservé à une seule moitié de l’Humanité ». Par ailleurs, la domination numérique des hommes dans le champ footballistique contribue à la perception de cette discipline comme essentiellement masculine. À l’échelle régionale, les taux de participation révèlent d’importantes disparités entre les sexes. La forte présence masculine, tant au niveau des joueurs que des clubs et du personnel technique, est particulièrement significative. À titre illustratif, dans la région du Nord-Cameroun, on dénombre deux équipes masculines de football évoluant en première division contre aucune équipe féminine[6] (CENAJES-Garoua, 2024). Cette sous-représentation des femmes dans le football constitue ainsi un indicateur révélateur des obstacles à leur intégration, liés notamment à l’organisation sociale et à l’influence prégnante de la religion islamique.
La dynamique sociale autour du football au Nord-Cameroun
Les espaces de pratique du football connaissent une évolution remarquable. Dans la partie septentrionale du Cameroun, le football s’impose comme un sport populaire contribuant activement à la dynamique sociale. La création des clubs masculins, tout comme l’organisation de compétitions nationales et internationales, constitue des moments privilégiés d’expression des sentiments d’appartenance aux symboles, aux couleurs et à l’identité communautaire. Dans ce contexte, le football participe à la socialisation des individus, indépendamment de leur sexe ou de leur appartenance sociale. Progressivement, les femmes sont ainsi passées du statut de simples spectatrices à celui d’actrices à part entière de la dynamique sociale liée au football. La cohésion sociale générée par le « ballon rond » a favorisé leur intégration au sein des mouvements sportifs camerounais. Bien que la pratique du football féminin demeure encore en phase de construction dans cette région, elle résulte néanmoins d’initiatives locales et institutionnelles visant à promouvoir l’inclusion des femmes dans les activités sportives en général, et dans le football en particulier.
Football : facteur de promotion sociale de la femme
Dans le système d’organisation des sociétés du Nord-Cameroun, l’instrumentalisation des traditions et des religions au service de la domination masculine a contribué à renforcer la légitimation de la suprématie des hommes sur les femmes, engendrant ainsi une véritable crise sociale du genre. Dans ce contexte, la promotion du football féminin constitue un espace privilégié d’expression, de reconnaissance et d’émancipation pour des femmes longtemps marginalisées par l’ordre patriarcal. Le parcours de Thècle Mbororo, gardienne de but du club Panthère Security Fille de Garoua, illustre de manière significative cette dynamique. Originaire de la région de l’Extrême-Nord, elle s’est révélée sur la scène sportive nationale en 2012 au sein de cette formation. C’est à travers ce club qu’elle a intégré la sélection nationale féminine et pris part à plusieurs compétitions internationales avec les Lionnes indomptables. Son palmarès comprend notamment deux médailles d’argent à la Coupe d’Afrique des Nations féminine en 2014 et 2016, une médaille d’argent aux Jeux africains de 2014, ainsi qu’une participation remarquée à la Coupe du monde féminine organisée au Canada en 2015. L’image ci-après présente la joueuse lors de la finale de la Coupe de la Femme en 2014, saluant la ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille (MINPROFF).

Cette image symbolise l’engagement de l’État camerounais dans la recherche de stratégies visant l’autonomisation de la femme. La présence d’une haute autorité gouvernementale, en l’occurrence la ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille (MINPROFF), lors de cette finale, ne relève nullement du hasard. Depuis les années 1980, ce département ministériel figure parmi les institutions étatiques ayant activement œuvré à la promotion des femmes dans le domaine sportif, notamment à travers l’organisation de compétitions féminines dans les établissements secondaires, la mise en place de la Coupe de la Femme et la création de clubs féminins. À cet effet, le MINPROFF dispose de sa propre équipe féminine de football, créée en 1989, laquelle est présentée comme une vitrine emblématique de l’émancipation et de l’autonomisation de la gent féminine dans le champ sportif.
Le football féminin s’impose aujourd’hui comme un spectacle sportif majeur, capable de mobiliser un public de plus en plus large et diversifié. Au Cameroun, son essor s’est particulièrement affirmé à la suite de l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations féminine de football en 2016, événement qui a marqué un tournant significatif en matière d’autonomisation des femmes et de promotion de l’égalité des sexes. Les performances de l’équipe nationale féminine, les Lionnes indomptables, ont contribué à susciter des vocations et à encourager de nombreuses filles et femmes à s’engager dans cette discipline, renforçant ainsi la visibilité et la reconnaissance des sports féminins dans l’espace sportif national. Dans le même temps, l’organisation de la CAN féminine 2016 a créé des opportunités nouvelles pour les femmes, tant sur le plan du développement des compétences sportives que sur celui de la valorisation symbolique de leurs trajectoires. Ces dynamiques ont favorisé l’émergence de figures féminines inspirantes, participant à la redéfinition des normes de genre dans le champ sportif. Par ailleurs, la crise sécuritaire liée aux exactions de Boko Haram a paradoxalement favorisé une reconfiguration des rôles sociaux des femmes musulmanes. Dans ce contexte d’insécurité, celles-ci ont progressivement investi l’espace public, rompant avec une logique de réclusion et de discrétion traditionnellement associée à leur statut. Elles s’aventurent désormais au-delà des espaces qui leur étaient socialement assignés, fréquentent des lieux jusque-là dominés par les hommes et, dans certains cas, entrent en concurrence symbolique avec eux.
En effet, c’est autour des années 1980 que le football féminin fait son apparition au Nord-Cameroun. L’idée de la promotion de ce sport serait issue de la volonté des autorités locales, des acteurs du mouvement sportif, des passionnés et des fans de football féminin. Cette ambition correspond à la volonté de la FECAFOOT, de la CAF et de la FIFA engagée à promouvoir les femmes dans le circuit du foot. Dès lors, le Nord-Cameroun enregistre peu à peu des clubs féminins, des footballeuses et des compétitions pour la mise en visibilité des femmes. Ces clubs féminins ont réalisé des performances grâce aux footballeuses pétries de talents. Lors des différentes compétitions nationales et internationales, ces joueuses ont séduit plus d’un promoteur, des fans, des supporteurs et ont contribué à la visibilité de la région (Nasser Madi, 2020). La région captive à cet effet l’attention du reste du pays par les exploits sportifs et la qualité des joueuses qui sont présentées à chaque saison sportive.
Le soccer est de plus en plus présenté comme un sport qui aide à briser les barrières sociales et à favoriser l’inclusion des femmes dans la société. La conception de cette discipline sportive reste du moins mitigée dans les sociétés sahéliennes du Cameroun. Toutefois, la promotion du football féminin par les différents acteurs du mouvement sportif international et national ont permis d’avoir des femmes en équipe nationale féminine des Lionnes Indomptables. Cependant, les femmes musulmanes issues des régions septentrionales sont très peu représentées dans les clubs locaux et les sélections nationales. Néanmoins, dans la pléthore des joueuses formées, quelques-unes ont pu se démarquer sur le plan local, régional, national et à l’international. Ainsi, dans la gamme des footballeuses ayant intégré l’équipe nationale féminine du Cameroun, sans pour autant être exhaustif, on peut citer à juste titre Henriette Michelle Akaba, Thècle Mbororo, Jumboné Julienne (Nasser Madi, 2020). Cette initiative de promotion de la femme dans le milieu footballistique a permis de rassembler autour des équipes féminines des femmes des différents milieux sociaux, ethniques, culturels et religieux. Ce qui contribue à promouvoir la diversité culturelle, l’intégration nationale, la socialisation, et à renforcer les liens sociaux. L’image qui suit est une traduction de la faible implication des femmes musulmanes dans les clubs ou les structures sportives.

À l’occasion de la coupe du Cameroun de football féminin 2004, Express Football Filles de Garoua, finaliste de l’édition, a classé, lors de cette rencontre, les footballeuses sur cette photographie. Ainsi, debout de la gauche vers la droite : Bassirou, Julienne Jumboné, Homock Christ, Patricia, Nafissatou, Mocks, Bahané, Nanga. Agenouillées de la gauche vers la droite, Germaine Eyenga, Michelle, Florence Assiam (Entretien avec Mohamadou Bassirou Yaya, le 17 août 2020, à Garoua). À partir des noms des footballeuses figurant sur cette image, on se rend à l’évidence qu’elles ne sont pas de confession musulmane, à l’exception de Nafissatou. Au-delà, cette photo montre une forte présence des filles originaires du Sud devant un effectif négligeable des filles sahéliennes. Cela est dû notamment à des pesanteurs culturelles et religieuses qui influencent et empêchent toujours l’intégration des femmes musulmanes dans le sport.
De nos jours, les femmes pratiquent toutes sortes d’activités physiques et sportives sans distinction de sexe, de milieu et de religion. De plus, au-delà de la participation aux compétitions scolaires et universitaires, elles participent aux compétitions internationales où elles engrangent des lauriers en sport collectif ou individuel. Pour ce faire, de nombreux clubs civils de football féminin ont vu le jour dans la partie septentrionale depuis 1990. Cette date est une année charnière pour l’histoire du football féminin camerounais. Elle marque le lancement officiel du championnat national de ladite catégorie par la commission chargée du football féminin à la FECAFOOT. Dans ce contexte, Garoua a connu l’émergence de « Soleil de Garoua ». Dès lors, de la décennie 1990 à 2022, le Nord-Cameroun a connu une pléthore de clubs féminins qui ont participé au championnat de football féminin (Nasser Madi, 2020). La dernière en date est la montée en Guinness Super League du Ngadeu FC de Ngaoundéré qui vient fermer la liste des trois régions ayant présenté au moins une équipe féminine de football dans le cadre du championnat national de ladite catégorie.
Les initiatives pour la pratique du football par tous et toutes
La pratique du sport par les femmes de la partie septentrionale camerounaise est la conjonction de plusieurs facteurs qui sont plus ou moins liés, et qui ont contribué à l’essor des femmes dans le mouvement sportif local et national. Loin d’être une utopie, les femmes font preuve de talents et de passions pour le sport. Celles-ci développent le goût pour le sport de tradition « masculine » comme le football (Héas et al., 2004). À cet effet, l’institutionnalisation de la pratique sportive à l’école, l’influence des promoteurs et la « sportivation » des familles ont joué un rôle majeur dans l’intégration et la socialisation sportive de la gent féminine sahélienne. Par ailleurs, la mise à disposition des infrastructures de sport pour tous par le président de la République a galvanisé la pratique des activités physiques et sportives dont l’un des rôles est la préservation de la santé chez les hommes et les femmes.
L’avènement de l’école dans les sociétés du Nord-Cameroun a permis l’accès des filles et des garçons aux savoirs, savoir-faire et savoir-être. Cependant, la fonction de l’école n’est plus simplement de participer au développement intellectuel des hommes/femmes, mais aussi de contribuer au développement physique à travers la pratique des activités physiques et sportives. Dès lors, conscient de l’importance du sport pour l’éducation et l’émulation de la jeunesse camerounaise, le président Ahmadou Ahidjo avait mis en place un certain nombre de structures étatiques chargées de la formation des cadres de sports dans cinq villes camerounaises que sont Dschang, Bamenda, Bertoua, Garoua et Yaoundé. Il s’agit respectivement des Centres Nationaux de la Jeunesse et des Sports (CENAJES) et de l’Institut National de la Jeunesse et des Sports (INJS). La mission de ces structures est la formation des cadres de jeunesse et de sport qui sont affectés dans les établissements primaires, secondaires et universitaires pour l’éducation des apprenant·e·s à travers le sport. Cette initiative de développer le sport au sein des établissements scolaires se résume dans le discours du président Ahmadou Ahidjo : « Assurer la formation physique et morale des jeunes doit être une préoccupation de l’État. Dans ce but, l’éducation physique doit être développée non seulement dans le cadre scolaire, mais également à l’intention de ceux ou celles qui ont quitté l’école de bonne heure » (Ndzie, 1975 : 20). La pratique du sport à l’école a permis de sortir les femmes de l’isolement dans lequel elles ont vécu pendant longtemps. Par ailleurs, elles ont acquis de nouvelles expériences et passions.
La déconstruction des stéréotypes sur l’EPS a favorisé l’accès de nombreuses filles au sport. Soucieux de l’éducation sportive des jeunes et de leur épanouissement, le Cameroun crée, en 1952, l’Office National des Sports Scolaires et Universitaires du Cameroun (OSSUC) dont la mission est d’organiser et de développer la pratique des sports scolaires et universitaires (Bwele, 1981). Pendant longtemps, l’OSSUC a été le creuset de la détection de nombreux talents. C’est le cas aujourd’hui avec les Jeux des Fédérations Nationales des Sports Scolaires (FENASSCO) et de la Fédération Nationale des Sports Universitaires (FENASU). Au-delà d’organiser et de développer le goût de la pratique du sport au sein des établissements, ces structures ont favorisé l’inclusion des femmes dans les compétitions sportives au même titre que les hommes. Cette volonté manifeste des pouvoirs publics permet ainsi l’intégration de la gent féminine dans les pratiques sportives. Contrairement à la décennie 1960 à 1990, où il était difficile de retrouver un nombre assez conséquent de femmes dans les sports scolaires et universitaires (Taossi, 1992), de nos jours, leur nombre s’est amélioré. Bastion de nombreux talents, le sport scolaire a pendant longtemps été et continue d’être la source de sélection des joueuses par les promoteurs des clubs civils au Nord Cameroun (Entretien avec Mohamadou Bassirou Yaya, le 17 août 2020, à Garoua). Ces derniers, dans leurs campagnes de promotion, ont enrôlé de nombreuses joueuses dans leurs clubs civils.
L’introduction du « ballon rond » autour des années 1940 au Nord Cameroun a impliqué de nombreux promoteurs qui sont à l’origine de la diffusion de ce sport dans l’ensemble de la région (Taossi, 1992 : 57). Leurs apports dans l’adhésion des jeunes filles et des femmes autour des pratiques sportives et l’émergence des clubs féminins ont été primordiaux. Ces promoteurs sont dans une moindre mesure des personnes physiques et des personnes morales (Nasser Madi, 2020). Celles-ci font face à un espace social conservateur qui rejette la pratique du football par les femmes. Ce qui justifie d’ailleurs le retard de l’introduction des filles dans les cours d’EPS et les compétitions scolaires. Tout semble montrer que les parents sont responsables de cette invisibilité féminine. Cette situation s’explique par le fait qu’ils ne trouvaient dans les sports, « aucune valeur positive » (Abdoun Nassir, 2012 : 101).
Cette présence effective de la gent féminine sahélienne dans les équipes féminines de football est la résultante de l’influence des promoteurs à l’instar de Boubakary Yérima Iya Bano, Abdoul Karim, Yag Bayang Jean-Jacques, Ahmadou Roufai (Nasser Madi, 2020 : 40). Ces acteurs de la promotion de cette discipline ont joué un rôle déterminant dans l’inclusion des femmes, des filles et dans l’émergence des clubs féminins. Ainsi, l’impact de la promotion du football féminin peut être saisi à travers quelques figures féminines du Nord-Cameroun qui ont représenté la région au plan national et international. À juste titre, on peut citer quelques Lionnes indomptables du football féminin issues de la partie septentrionale camerounaise, à l’instar de Jumboné Julienne, Thècle Mboro, Claudia Dabda, Yvette Kammietta, Lamine Mana (Nasser Madi, 2020). Par ailleurs, les clubs féminins du Nord-Cameroun ont réalisé un parcours honorable dans le championnat national de ladite catégorie. Le club « Panthère Security Fille » de Garoua a été, en 2014, vice-champion au niveau national et vainqueur de la coupe de la femme la même année. De plus, « Express Football Filles » de Garoua a été à trois reprises vice-champion du Cameroun des éditions de 1998, 1999 et 2000 et finaliste de la coupe de la femme à deux reprises, en 2001 et 2004 (Nasser Madi, 2020 : 51). L’influence des promoteurs du football féminin dans le Nord-Cameroun a été consolidée par la « sportivation » des familles.
Au Cameroun, l’environnement familial joue un rôle mitigé dans le développement de la passion sportive (Guillet et al., 2000). Les membres d’une famille sont souvent pris comme des modèles, des sources d’inspiration et de soutien (Moraes et al., 2004). Dans ce contexte, l’environnement familial et social est ainsi présenté comme la source de motivation et d’engagement des filles et des femmes dans les sports scolaires, universitaires et civils. En effet, que ce soit dans le choix sportif, l’engagement vis-à-vis d’un sport, l’abandon d’une discipline sportive ou la réussite dans un sport, la famille joue toujours un rôle majeur (Todisco & Melchiorri, 1998). L’accompagnement parental dans les terrains de sport est souvent un facteur de motivation pour les enfants (Bloom, 1985; Moraes et al., 2004). Par ailleurs, l’achat du matériel sportif et la valorisation de leur activité sportive constituent des sources d’engagement des jeunes filles et garçons dans le sport. Dès lors, on comprend à cet effet que la pratique sportive est une question de tradition sportive familiale. Au sein des familles, les pères sont souvent présentés comme ceux qui transmettent la passion d’une discipline sportive en intéressant ou en amenant très jeunes leurs filles et fils sur le terrain de compétitions (Mennesson, 2004). Dans ce contexte, le père porte en lui, « […] le poids d’un déterminisme familial » (Lecocq, 1996 : 128). Dès lors, il y a lieu de comprendre que le choix sportif d’un enfant est le plus souvent fonction de la tradition sportive d’une famille (Golay & Malatesta, 2012). Dans la partie septentrionale camerounaise, l’environnement familial joue un rôle mitigé. Très rarement, les footballeuses attestent de l’accord de leur environnement familial dans le choix de leur pratique sportive (Entretien avec Fanta Douri, le 20 septembre 2020 à Garoua). Dans la plupart des cas, c’est l’environnement familial qui est à l’origine de l’exclusion des filles et des femmes de la sphère sportive. La plupart des footballeuses interrogées sont issues de familles plus ou moins sportives.
Conclusion
Les femmes de la partie septentrionale font face à un environnement social réfractaire à la pratique du football féminin. En dépit de nombreuses mutations et des politiques d’inclusion de la gent féminine dans le domaine sportif au Cameroun, les discours, les représentations, les clichés, la stigmatisation, les préjugés sur les femmes dans les mouvements sportifs au Nord-Cameroun façonnent les esprits des populations locales et s’érigent en entraves à la pratique de ce sport. Ceci s’explique par les inégalités sociales fondées sur la répartition sociale des genres. Ces éléments constituent des sources de production de nombreux préjugés et stéréotypes sur le genre et participent à cet effet à l’exclusion sociale de la femme du secteur public. Ces agrégats renseignent sur le milieu auquel les femmes n’ont pas accès. La pratique du football féminin au Nord-Cameroun est confrontée à de nombreux défis, notamment de genre, du poids de l’Islam et des contraintes sociales. Cependant, malgré ces obstacles, les femmes continuent de s’engager dans le football et de travailler pour surmonter les barrières qui les empêchent de participer pleinement à leur épanouissement physique. Les initiatives locales pour encourager la pratique du sport pour tous, ainsi que les impacts positifs du football sur la vie des femmes dans la société locale, sont des signes encourageants pour l’évolution du football féminin au Nord-Cameroun.
Les représentations caricaturales des footballeuses au Nord-Cameroun constituent une préoccupation majeure qui contribue à l’exclusion sociale de la femme des mouvements sportifs. Devant la crise des valeurs et des mœurs, les footballeuses sont présentées comme des « agents » de la destruction de l’ordre social. Elles sont à l’origine de la remise en cause des valeurs sociales et des normes qui régissent l’organisation et le fonctionnement de la société. L’histoire socioculturelle des trois entités septentrionales a été marquée par une grande « invisibilité féminine » sur la scène footballistique locale. La crise Boko Haram est un facteur majeur qui a impacté la condition sociale de la femme sahélienne, dans la mesure où elle a permis une redéfinition du statut de celle-ci par la prise en compte de sa place dans les mécanismes de résolutions des conflits et de quête d’une paix durable.
Cette crise sociale, vécue dans les sociétés dans la décennie 2010, se répercute dans le milieu sportif. Elle est à l’origine de l’accentuation des inégalités sociales et de l’exclusion de la femme. Celle-ci émane de l’organisation sociale des sociétés fondée sur un système patriarcal qui est la source de fragmentation des rapports sociaux entre genres. De plus, la diversité des religions et des cultures est le creuset de la construction des discours stéréotypés sur le genre. Dans ce contexte, les inégalités sociales homme-femme constituent un défi pour les acteurs de la promotion du football féminin dans un contexte social marqué par l’exclusion de la femme des mouvements sportifs. Par ailleurs, les pesanteurs socioculturelles et les représentations sociales du football féminin sont des plafonds de verre pour une inclusion de la femme dans le milieu footballistique.
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- La loi n°96/009 du 08 août 1996 fixant la Charte des Activités Physiques et Sportives (APS) et la loi n°2018/014 du 11 juillet 2018 relative à l’organisation et à la promotion des activités physiques et sportives au Cameroun. ↵
- Il s’agit d’une philosophie et d’un code de conduite morale peul qui prône la réserve et la patience, le courage, l’intelligence et la pudeur absolue dans tous les actes posés par un·e Peul·e. ↵
- Hayan en arabe est synonyme de pudeur. ↵
- Il s’agit d’un principe du code de conduite morale peule (le pulaaku) qui prône la pudeur dans tous les actes posés par l’individu. ↵
- À propos des stéréotypes et idées reçues sur les femmes dans notre espace d’étude, voir les chapitres 2, 3 et 4 de cet ouvrage. ↵
- Ce ratio s’établit à 16 équipes masculines de football de première division contre 12 équipes féminines. Ces dernières sont majoritairement implantées dans les régions du Centre, du Sud et du Littoral. C’est au sein de ces formations féminines, situées dans d’autres régions du Cameroun, que les joueuses originaires du Nord poursuivent leur carrière sportive. ↵