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Féminisation de la défense populaire face à Boko Haram dans l’Extrême-Nord du Cameroun

Babette Koultchoumi

Introduction

De nombreuses résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies placent les femmes au cœur du processus de maintien de la paix et de la sécurité internationales. La résolution 1325, adoptée en 2000, constitue la pierre angulaire de cet engagement. Elle vise à accroître la participation des femmes à la prévention et à la résolution des conflits, ainsi qu’à la consolidation de la paix. Elle insiste également sur la nécessité de protéger les femmes avant, pendant et après les conflits armés (ONU, 2000).

Les récentes crises survenues dans la région de l’Extrême-Nord ne font pas exception à la dynamique mondiale qui place les femmes au centre des enjeux de paix et de sécurité. Et ce, en dépit des multiples formes de violences physiques et psychologiques qu’elles ont subies, exacerbées par leur condition sociale et les inégalités de genre. Il importe néanmoins de souligner que ces crises ont également constitué un tournant dans la trajectoire de résilience des femmes, entendue ici comme leur capacité à faire preuve d’agencéité. Ce concept renvoie à l’aptitude d’un individu à contester le pouvoir — de manière consciente ou inconsciente — et à remettre en question les normes établies (Landry, 2010). Dans le contexte qui nous occupe, l’agencéité fait référence à la capacité des femmes à redéfinir leur rôle social, à se repositionner dans l’espace public et privé, notamment à la faveur de la fragilisation des figures masculines traditionnelles et de l’inefficacité croissante des approches patriarcales face à la crise. Les femmes vivant sur les rives du lac Tchad ont, pour protéger leur famille et leur communauté, développé des formes d’adaptation inédites face à la violence armée. Certaines ont ainsi négocié, dans le cadre d’un contrat tacite impliquant également les hommes, des arrangements avec le groupe armé « ISWAP » ou « EIAO » (État islamique en Afrique de l’Ouest). Par ailleurs, elles ont activement participé aux dispositifs locaux de sécurisation et d’autodéfense, en s’impliquant notamment dans les activités de renseignement et de profilage (Koultchoumi, 2020). Ces dynamiques s’inscrivent dans un contexte où Boko Haram mobilise de plus en plus les femmes dans ses actions — qu’elles soient kamikazes, combattantes ou recruteuses (Zenn & Pearson, 2014; Bloom & Matfess, 2016)[1]. Face à cette réalité, les communautés, premières victimes de cette violence, ont compris la nécessité d’intégrer les femmes dans leurs propres stratégies de résistance, en misant sur un « effet miroir » : seules d’autres femmes seraient en mesure de détecter les signes précurseurs chez leurs semblables (Koultchoumi, 2025). C’est à la suite des exactions perpétrées par des femmes membres de Boko Haram que les milices et groupes d’autodéfense communautaire ont saisi la nécessité d’impliquer également les femmes dans leurs propres stratégies de lutte contre la secte. Comprendre le rôle des femmes dans la défense populaire à l’Extrême-Nord du Cameroun, dans ce contexte de lutte, implique un exercice de contextualisation : il s’agit d’analyser leurs choix et comportements comme révélateurs d’une dynamique de genre féconde, ainsi que d’un mode de structuration, d’organisation et de fonctionnement des sociétés locales. L’étude de l’engagement féminin dans les dispositifs de défense face à Boko Haram met en lumière une reconfiguration des rapports de genre, bouleversant les imaginaires communautaires qui ont longtemps relégué les femmes en dehors des sphères de la sécurité, quelles qu’en soient les justifications[2].

La crise liée à Boko Haram constitue en effet un conflit asymétrique qui a mis en lumière l’efficacité de modes de guerre non conventionnels. Les stratégies de lutte mises en œuvre dans le bassin du lac Tchad révèlent une posture évolutive, souvent ambivalente et parfois contradictoire, de la part de l’État et des autres acteurs face aux menaces sécuritaires. Depuis la montée en puissance du groupe, les pays riverains du lac — Cameroun, Tchad, Nigeria et Niger — ont dû faire face à des attaques et attentats récurrents. Ils ont ainsi développé des réponses combinant la puissance militaire étatique avec le recours à des acteurs non institutionnels. Les comités de vigilance s’inscrivent dans cette logique de défense populaire contre Boko Haram. Or, cette dernière n’a pas été l’apanage des seuls hommes : elle s’est aussi féminisée, de manière variable, selon les communautés de l’Extrême-Nord[3]. Il convient toutefois de souligner que la féminisation de la défense populaire ne se limite pas à l’adhésion des femmes aux comités de vigilance. Elle renvoie également à une transformation plus profonde des moyens, des techniques et des armes de guerre mobilisés, tant par Boko Haram que par ceux qui les combattent.

La féminisation de la défense populaire s’exprime ainsi à travers deux dynamiques : d’une part, les méthodes d’attaque élaborées par la secte, notamment via la mobilisation ciblée des femmes; d’autre part, l’implication croissante de ces dernières dans les dispositifs communautaires de sécurité, selon des rôles et fonctions aussi bien directs qu’indirects. Cette adhésion se fait à travers la féminisation des stratégies de défense mobilisées. Il s’agit de l’usage des critères et des caractéristiques socio-culturelles de la féminité sous-tendu par la douceur, le tact, la fragilité, la discrétion, la vulnérabilité, la beauté, la séduction qui sont utilisés comme armes de guerre à la fois par les femmes et les hommes qui les mandatent. On assiste ainsi à une instrumentalisation stratégique des stéréotypes de genre dans la lutte asymétrique, où la féminité devient une ressource opérationnelle, exploitée à des fins de camouflage, d’infiltration ou de manipulation. Cette reconfiguration des rapports de genre dans les contextes de guerre et de sécurité montre à quel point les frontières entre civil et militaire, entre féminin et masculin, se redéfinissent en situation de conflit.

Cadre théorique, conceptuel et méthodologique

Ce travail s’inscrit dans le champ de l’anthropologie critique des modes de pensée occidentaux, qui tendent à appréhender le genre selon des catégories binaires et figées. Cette approche critique rejette les fondements naturalisants de la différenciation sociale entre hommes et femmes, notamment lorsqu’ils sont rapportés de manière mécanique au biologique ou au sexe. Dans cette perspective, la théorie du genre développée par Oyèrónkẹ́ Oyěwùmí (1997) offre un cadre heuristique essentiel. Elle postule que, dans de nombreuses sociétés africaines, la construction du genre ne repose pas exclusivement sur le sexe biologique, mais s’articule aussi autour de critères contextuels tels que l’origine sociale, l’âge, l’appartenance ethnique ou les statuts relationnels. Pour Oyěwùmí, la femme est en constante réinvention : la féminité n’est pas une essence stable, mais une construction sociale mouvante, modelée par les rapports de pouvoir et les opportunités contextuelles. C’est dans cette optique que l’analyse de la féminisation de la défense populaire face à Boko Haram prend tout son sens. Elle s’inscrit dans une dynamique identitaire, où les femmes s’engagent dans la guerre ou les dispositifs de sécurité à l’échelle locale, non pas simplement en tant que femmes « biologiques », mais en fonction des rôles qu’elles souhaitent occuper à un moment donné, selon leurs convictions, leurs réseaux sociaux et familiaux, ou encore les alliances matrimoniales disponibles. Ainsi, leur présence dans les comités de vigilance relève d’un choix stratégique, ancré dans une agentivité plurielle et située.

Adoptant une posture féministe décoloniale, Rose Ndengue (2022) remet en cause une historicité du politique « mâle-centrée », occidentale et prétendument neutre, qui tend à invisibiliser la participation des femmes dans les sphères décisionnelles. En déplaçant le regard des institutions formelles vers les mobilisations situées aux marges, elle montre que les formes d’agir politique des femmes excèdent le cadre traditionnel des rôles subalternes. Cette agentivité hybride permet de comprendre la participation des femmes aux affaires sécuritaires comme une modalité alternative et inventive d’engagement dans la production du politique.

Dès lors, la féminisation de la défense populaire ne doit pas être comprise comme une simple mixité au sein des comités de vigilance, ni comme une substitution des femmes aux hommes. Elle renvoie plutôt à l’irruption de méthodes, de pratiques et de savoir-faire traditionnellement codés comme « féminins », mobilisés dans l’espace de crise — y compris à travers le corps des femmes — pour répondre à l’insécurité. On assiste à un processus culturel de réinvention de la figure féminine, où les référents genrés, loin d’être figés, sont activés de manière tactique dans la lutte contre Boko Haram.

Dans ce contexte, les femmes ne s’opposent pas aux hommes; elles coexistent avec eux tout en révélant les limites des réponses masculines classiques. Leur implication témoigne d’un déplacement des frontières du genre, où certaines adoptent — en toute conscience des risques encourus — des postures traditionnellement associées à une forme de masculinité opérationnelle. À Mora, par exemple, les rôles sociaux et l’organisation communautaire montrent que les femmes membres des comités de vigilance incarnent une nouvelle version de la masculinité, incarnée dans un corps de femme.

Le rôle des femmes dans les dispositifs de résilience sécuritaire, ainsi que les représentations qu’en ont leurs homologues masculins, doivent donc être analysés tant sur le plan physique que cognitif, dans un jeu de rôles où la féminité devient une réponse adaptée à la guerre d’usure. Dans ce théâtre conflictuel, la féminité — en tant que ressource sociale, tactique et relationnelle — est mobilisée aussi bien par Boko Haram que par les communautés elles-mêmes, révélant ainsi la centralité des rapports de genre dans la recomposition des dispositifs de sécurité locaux.

Au vu des données empiriques recueillies sur le terrain et de l’ancrage théorique mobilisé, le concept de défense populaire recouvre l’ensemble des initiatives de sécurité portées par les comités de vigilance, ainsi que d’autres formes de résilience locale face aux menaces sécuritaires. Dans ce cadre, la féminisation de la défense populaire désigne toute action sécuritaire ou de défense impliquant des femmes, mobilisant leur image ou initiée par elles.

Les rôles et statuts des femmes engagées dans les comités de vigilance varient sensiblement selon les localités. Leur participation est généralement de nature individuelle, encouragée par les autorités administratives et les chefs traditionnels. Toutefois, leur implication ne se limite pas à ces groupes structurés : d’autres formes d’engagement émergent à l’échelle communautaire.

La méthodologie adoptée repose principalement sur des récits de vie, des entretiens collectifs et des prises de vues – autant de techniques qui constituent le socle empirique de cette étude. L’objectif scientifique consiste à restituer les dynamiques féminines propres à la défense communautaire dans les zones frontalières de Mokolo et de Mora.

En l’absence d’une littérature scientifique substantielle sur cette question – les recherches existantes portant davantage sur l’intégration des femmes dans les forces armées classiques (Alexis et Dubois, 2010; International Crisis Group, 2010) – cette analyse adopte une approche inductive, nourrie par plus d’une décennie de séjours de terrain et d’observations directes[4].

Des prises de vues et un film documentaire ont été réalisés sur le quotidien de plusieurs femmes engagées dans la défense communautaire. Certaines de ces trajectoires féminines seront mobilisées ici comme études de cas. Les récits de vie de deux femmes originaires de Mora feront par ailleurs l’objet d’un examen approfondi.

Si les données de terrain révèlent une forte mobilisation des femmes dans les comités de vigilance officiellement reconnus, leur absence quasi totale dans les bases de données institutionnelles est frappante. Le journal L’Œil du Sahel, dans son numéro 896, évoque pourtant l’existence d’une centaine de femmes engagées. L’enjeu analytique est alors de comprendre comment ces femmes, bien que peu visibles dans les espaces officiels, ont su renforcer les capacités d’action des hommes au sein des comités de vigilance, jusqu’à devenir des actrices clés de la sécurité locale, selon les témoignages recueillis sur le terrain et ceux rapportés dans L’Œil du Sahel.

Leur invisibilité contraste avec la mobilisation masculine, davantage reconnue et médiatisée. Ce déséquilibre s’explique en partie par la recrudescence des femmes kamikazes dans la région, qui a paradoxalement stimulé un intérêt – encore timide – des femmes pour intégrer les dispositifs de défense communautaire.

L’analyse comparative des formes de participation et des stratégies féminines dans le projet local de défense, en fonction des villages, constitue ainsi la trame de cette réflexion. La féminisation de la défense populaire doit dès lors être comprise comme une réponse féminine aux violences de Boko Haram – un groupe qui, en menant sa guerre « au féminin », a bouleversé les rapports de genre dans les dynamiques sécuritaires locales.

Planche 1 : Les protagonistes du film s’initient à la manipulation de la caméra pendant les séances de prise de vues effectuées sur le terrain. [Source : Babette Koultchoumi, Mora, décembre 2022]

Ambivalence stratégique des femmes dans la crise Boko Haram : actrices ou victimes? 

Le 11 juillet 2015, un attentat-suicide frappe le marché de N’Djamena. Le kamikaze, déguisé en femme, sème la terreur. Des attaques similaires ont été recensées dans l’État du Borno (Nigéria). En février de la même année, deux femmes transportant des grenades et des mines antipersonnel dissimulées dans des bidons recousus avec du fil de fer sont arrêtées à Toubia, près de N’Djamena, après avoir traversé le Cameroun en provenance du Nigeria (Tisseron, 2015). Ces événements illustrent deux modalités fondamentales d’instrumentalisation de la femme dans cette guerre : l’implication directe, par une participation physique aux actes de violence, et l’usage indirect, par l’exploitation des représentations sociales associées à la féminité. Ces deux logiques composent ce que l’on peut appeler une dynamique stratégique genrée au sein de la crise liée à Boko Haram.

L’« invite » de la femme par Boko Haram

La présence des femmes dans la crise Boko Haram est à la fois centrale et ambivalente. Le recours à des figures féminines commence avec l’arrestation, par les autorités nigérianes, d’épouses de leaders du mouvement, dont celles d’Aboubakar Shekau. À partir de là, Boko Haram intègre les femmes dans ses stratégies de guerre asymétrique, tant dans la conduite des négociations avec l’État (où elles servent de monnaie d’échange), que dans ses opérations militaires. Les femmes sont massivement enlevées pour des raisons diverses. De 2013 à aujourd’hui, les formes de ces enlèvements ont évolué. Initialement, seules les femmes chrétiennes étaient ciblées, soumises à l’esclavage sexuel et converties de force à l’islam, tandis que les femmes musulmanes étaient épargnées et les hommes systématiquement tués (Anyadike, 2016; Sherwood, 2014; Zenn & Pearson, 2014). Progressivement, cette distinction confessionnelle a disparu. Désormais, les femmes et les filles de toutes origines religieuses peuvent être enlevées, leur sort étant déterminé par l’usage qui sera fait d’elles : mariage forcé pour assurer la cohésion du groupe, combat, travail domestique, esclavage sexuel, embuscades, transport de charges, etc. (Anyadike, 2016). L’enlèvement spectaculaire de 276 lycéennes à Chibok (2014), puis de 400 femmes et enfants à Damasak (2015), a cristallisé l’attention internationale sur cette stratégie. Par la suite, l’image de la femme dans le conflit est largement associée aux attentats suicides : elle devient une bombe humaine. Cette mobilisation stratégique dépasse la simple vengeance contre l’État. Elle constitue une transformation structurelle du rôle de la femme dans cette guerre. La représentation dominante de la femme dans cette crise est celle de la victime passive. Les travaux de recherche comme les médias mettent peu en lumière les femmes ayant activement rejoint Boko Haram. Certaines le sont depuis les débuts du mouvement. D’autres ont été motivées par la perte de proches tués par les forces armées nigérianes. Cette catégorie regroupe les épouses, recruteuses, logisticiennes, voire responsables de la gestion des captives. Toutefois, il demeure difficile de distinguer les femmes engagées volontairement de celles qui ont été enrôlées de force et qui, à travers une forme d’adaptation psychologique (syndrome de Stockholm[5]), finissent par développer de l’attachement à leurs ravisseurs (Martin Du-Pan, 2009). Ce brouillage des rôles montre comment Boko Haram a su ajuster sa stratégie militaire à travers une lecture fine des rapports sociaux de genre. L’organisation a compris que les pesanteurs sociales liées à la féminité – supposée douceur, passivité, non-dangerosité – pouvaient être détournées comme levier tactique. En exploitant les stéréotypes qui entourent les femmes et le crime féminin, Boko Haram crée un effet de surprise, manipule les dispositifs sécuritaires et bouleverse les lignes de front. Ainsi, la femme devient miroir, arme, et espace stratégique dans cette guerre. Elle incarne un territoire symbolique que Boko Haram investit pour frapper là où on s’y attend le moins.

Genre et terreur : l’instrumentalisation stratégique des femmes par Boko Haram

Le corps féminin devient le vecteur d’une terreur renouvelée[6]. En 2016, le Cameroun subit 38 attentats-suicides perpétrés par des filles venues du Nigeria. Entre 2015 et 2016, 114 kamikazes sont arrêtés, dont 72 jeunes filles ou femmes (L’Œil du Sahel, 2016). Boko Haram cible particulièrement la phase transitoire de la jeune fille à la femme adulte, exploitant les jeunes nubiles à la fois comme objets de guerre, actrices armées et outils de propagande. Comme le souligne Éric Bertrand Lekini (2016), ces jeunes femmes constituent une catégorie stratégique vulnérable que Boko Haram instrumentalise avec efficacité.

Tableau 1 : Catégories d’âge des filles privilégiées par Boko Haram. [Source : Lekini, 2016]

Selon Lekini, la catégorie la plus mobilisée par Boko Haram est celle des jeunes filles âgées de 10 à 20 ans. Ce constat traduit un renversement des catégories traditionnellement associées aux attentats-suicides, érigeant la jeune fille en figure centrale d’une stratégie qu’il convient désormais de prendre au sérieux. Cette option tactique distingue le groupe d’autres organisations criminelles qui, dans plusieurs conflits en Afrique, privilégient davantage les tranches d’âge de 14 et 15 ans (Ntuda Ebodé, 2006).

Les témoignages et observations recueillis au fil de nos enquêtes de terrain confirment cette tendance : Boko Haram cible prioritairement les filles âgées de 10 à 20 ans, l’enrôlement, le mariage forcé et l’assignation conjugale s’inscrivant au cœur de son projet stratégique. Plusieurs jeunes hommes ont été attirés par cette promesse matrimoniale, qui représentait pour eux une issue à la précarité économique et sociale. En contexte local, le coût croissant de la dot limitait leur accès au mariage, tandis que l’adhésion à Boko Haram leur offrait une « dot sociale » alternative et une promesse d’établissement familial (Koultchoumi, 2020).

Pour comprendre la stratégie de Boko Haram vis-à-vis des femmes, il convient de la penser en deux étapes majeures, correspondant à une progression des rôles féminins au sein de l’organisation. La première étape commence avec l’enlèvement de femmes, initié par Boko Haram en réaction aux arrestations d’épouses de chefs du groupe par le gouvernement nigérian. À ce stade, les femmes et filles – chrétiennes comme musulmanes modérées – sont intégrées dans les dispositifs du groupe en fonction des représentations sociales et culturelles du genre. La division sexuelle du travail et les stéréotypes de genre en temps de guerre, notamment l’hypersexualisation des femmes, façonnent leur traitement (Zenn & Pearson, 2014; Bloom & Matfess, 2016). Les femmes sont alors perçues et utilisées comme objets sexuels, récompenses guerrières ou vecteurs de reproduction idéologique.

Mais Boko Haram opère un glissement stratégique : les rôles traditionnellement domestiques des femmes sont progressivement transférés dans l’espace public militarisé. Les femmes sont formées, intégrées aux tactiques de guerre, utilisées comme appâts dans des embuscades, ou mobilisées pour achever les exécutions perpétrées par les hommes (Anyadike, 2016).

Ce déplacement du rôle féminin vers le champ de bataille – physique et symbolique – témoigne d’une reconfiguration profonde des logiques de genre dans la guerre. La féminisation de la guerre menée par Boko Haram, qui instrumentalise le corps des femmes à des fins de terreur et de stratégie, éclaire sous un jour nouveau la féminisation parallèle de la défense populaire.

C’est dans cette dialectique stratégique, où la femme devient à la fois cible, arme, terrain et actrice de la guerre, que s’inscrit la féminisation de la défense populaire. La guerre n’est plus exclusivement masculine, ni cantonnée au champ de bataille. Elle s’incarne désormais sur le corps des femmes, devenues le nouvel espace de la terreur et de la résistance (Vounsia, 2016).

Féminisation de la défense populaire : un rachat de l’image de la femme ou un engagement supplétif?

La transformation du corps des femmes en armes par Boko Haram, notamment à travers l’usage des kamikazes, a paradoxalement contribué à l’implication accrue des femmes dans la lutte armée contre la secte. Le journal Mutations du 20 février 2015 rapporte qu’au cours de ce même mois, une dizaine de femmes fusiliers de l’air étaient déployées derrière les lignes ennemies sur les hauteurs des monts Mandara, dans la localité de Mabass. Armées de fusils AK‑47, munies de boîtes de chargeurs, casques lourds vissés sur la tête, elles défendaient l’intégrité territoriale aux côtés de leurs homologues masculins. Si l’armée camerounaise a rapidement compris l’importance stratégique de la présence de femmes soldates dans la guerre contre Boko Haram, la défense populaire, bien qu’adossée à d’autres logiques et dispositifs, n’est pas restée à la traîne.

Depuis 2020, les zones frontalières du Cameroun et du Nigeria sont ponctuées de postes de contrôle tenus par les populations locales, surveillés de jour comme de nuit. Pour les voyageurs pressés, ces barrages sont d’abord perçus comme une contrainte, avant qu’ils et elles ne réalisent leur nécessité sécuritaire. Lors d’un déplacement dans le Mayo‑Tsanaga, la surprise a remplacé la frustration lorsque nous avons été interpellés par deux femmes en uniforme, suivies, un peu plus loin, par un duo mixte arborant fièrement gilets et sifflets : des agents de la défense, nous a-t-on dit, communément appelés comités de vigilance. Cette scène s’est déroulée à Koza.

Koza, à l’instar de nombreux villages de l’Extrême‑Nord, compte un nombre significatif de femmes au sein des comités de vigilance. Ces dernières sont intégrées à des groupes majoritairement masculins, encouragés par les autorités traditionnelles et administratives. Leurs rôles et leurs responsabilités varient selon plusieurs facteurs : la proximité du village avec les zones de crise, le statut matrimonial des femmes, les appartenances ethnico‑religieuses et les traditions locales. Ainsi, leur participation éclaire à la fois les formes contemporaines de la guerre et les pratiques sociales qui l’accompagnent.

Les motivations qui poussent ces femmes à s’engager sont diverses, souvent liées à des trajectoires personnelles marquées par la violence et les exactions de Boko Haram. Toutefois, le recours massif aux femmes kamikazes constitue le véritable déclencheur de la dynamique de féminisation de la défense populaire dans la région étudiée. À partir d’une approche ethnosociologique, et en comparant les situations observées dans les départements du Mayo‑Sava, du Logone‑et‑Chari et du Mayo‑Tsanaga, nous analysons les rôles assignés aux femmes dans les comités de vigilance et la portée de leur implication dans les stratégies de défense communautaire.

Femmes membres des comités de vigilance : des chiffres controversés de la féminisation de la défense populaire

La répartition des femmes au sein des comités de vigilance, telle qu’indiquée dans le tableau suivant, apparaît d’abord noyée dans les chiffres globaux, qui ne distinguent pas explicitement les membres masculins et féminins. Il a donc fallu recouper diverses sources d’information pour identifier avec précision le nombre de femmes impliquées. Ces statistiques correspondent uniquement aux femmes officiellement enregistrées par les circonscriptions administratives, mais invisibilisées dans la masse masculine. En moyenne, on recense environ huit femmes membres de comités de vigilance par village dans les deux départements étudiés. Toutefois, ce chiffre reste en‑deçà de la réalité, car de nombreuses femmes participent de manière volontaire sans être formellement inscrites. Elles sont néanmoins reconnues dans leurs fonctions par leurs chefs traditionnels ou par les responsables locaux des comités de vigilance, que ce soit à l’échelle du village ou du quartier. Cette faible représentativité officielle s’explique par plusieurs facteurs, selon les autorités administratives et traditionnelles. D’une part, elle obéit à des logiques stratégiques de sécurité : limiter l’exposition des femmes pour mieux les protéger dans un contexte de menace constante. D’autre part, elle relève aussi d’une volonté de dissimulation partielle, destinée à ne pas dévoiler l’ampleur réelle de l’implication féminine dans la défense populaire.

Tableau 2 : Membres des comités de vigilance dans quelques localités du Mayo-Sava et du Mayo-Tsanaga. [Source : Koultchoumi, Mora, décembre 2022]

Le tableau ci‑dessus met en évidence de fortes disparités entre le nombre de femmes et d’hommes dans les comités de vigilance, où les hommes sont de loin majoritaires. Cette grande marge entre les genres paraît contredire l’idée d’une féminisation des comités de vigilance. Pourtant, ce paradoxe révèle un rôle féminin discret, difficilement quantifiable, mais bien visible à travers son impact.

En effet, chaque femme membre d’un comité de vigilance mobilise autour d’elle un petit groupe de femmes avec lesquelles elle se déploie quotidiennement. Ainsi, le nombre réel de femmes actives pourrait atteindre la centaine. S’arrêter sur ce tableau pour apprécier le rôle et l’impact des femmes dans la défense populaire de ces différentes localités est une erreur dans la mesure où, loin d’illustrer l’impertinence de la place de la femme dans les groupes de comités de vigilance, il suscite plutôt l’envie qu’on s’y attarde, vu l’insistance sur le rôle quasi incontournable des femmes dans la défense populaire. Il convient également de rappeler que la mobilisation des femmes ne se limite pas aux comités de vigilance. En définitive, ce sont le sexe, les rôles et les attributs sociaux qui modèlent les pratiques féminines de résilience sécuritaire. Comprendre la féminisation de la défense populaire passe donc par l’analyse des récits de vie des femmes, qu’elles soient membres officielles des comités de vigilance ou volontaires non enregistrées, lesquelles redéfinissent sans cesse la notion même de défense populaire. 

Femmes, renseignement, détection, profilage et infiltration

Cette section s’intéresse à la phase active de la défense populaire et à l’implication directe des femmes au sein des comités de vigilance. Les motivations exprimées par les femmes interrogées sont globalement similaires, mais leurs rôles diffèrent selon plusieurs facteurs : la culture dominante des villages, la proximité avec les zones de crise, le statut matrimonial, la religion, ainsi que le fait de résider en milieu urbain ou rural. L’extrait de notre film sur la défense populaire, réalisé en décembre 2022 à Mora, s’inscrit dans la continuité d’un projet amorcé en août 2016. Celui-ci visait à présenter, à travers le regard des femmes elles-mêmes, leurs perceptions de leur rôle en tant que membres des comités de vigilance. Le dialogue qui suit est une transcription des interviews et séquences filmées à Mora avec deux protagonistes : Fadimatou et Awa, respectivement musulmane mandara et chrétienne podoko. Toutes deux sont mariées et âgées de 34 ans.

Planche 2 : Awa en situation de travail, Mora, décembre 2022. [Source : Koultchoumi, 2022]

Une adhésion marquée par la période criarde des exactions de Boko Haram

Fadimatou et Awa sont membres des comités de vigilance depuis 2014, année qui correspond au pic des exactions de Boko Haram dans l’Extrême-Nord du Cameroun (Koultchoumi, 2022). À cette époque, la région ne servait plus seulement de base arrière pour les adeptes du groupe. Elle était devenue la cible d’attaques répétées, notamment par des kamikazes (Mbarkoutou, 2021).

Face à cette escalade de violences, l’État camerounais a encouragé la mise en place et la mobilisation des comités de vigilance afin de prévenir les attentats et incursions de la secte, en zones rurales comme urbaines. Conscient des limites de l’armée nationale à contenir des attaques meurtrières récurrentes aux frontières nigérianes, le gouverneur de l’Extrême-Nord ordonne officiellement, en 2014, la création des comités de vigilance[7]. Dans leurs propos liminaires, Fadimatou et Awa reviennent sur ce contexte de crise et expliquent les raisons qui ont motivé l’adhésion des femmes aux comités de vigilance. 

Autrice : Depuis quand êtes-vous devenues membres du comité de vigilance?

Fadimatou et Awa : Depuis 2014.

Autrice : Quelles sont les raisons qui vous ont poussées à intégrer les groupes de comité de vigilance de Mora?

F : À cause du traumatisme que m’a causé le phénomène de Boko Haram. En effet, j’ai des connaissances qui ont rejoint les rangs de Boko Haram. La récurrence des femmes kamikazes est ce qui m’a le plus motivée. J’ai voulu le faire depuis bien longtemps, mais l’occasion ne s’est pas présentée. Toutefois, je n’ai pas la force physique nécessaire, je ne maitrise pas les techniques de défense et on ne peut porter aucune arme.

Autrice : Quelles sont vos « armes » en tant que femmes?

F et A : L’observation et le renseignement en particulier, parce que nous sommes en ville. En effet, notre quartier est très vaste. De nombreuses personnes, depuis le début de la crise, viennent s’y installer. Nous infiltrons les groupes de femmes et observons les mouvements des populations. Nous rapportons des cas suspects au chef du quartier ou Blama qui, à son tour, consulte ou saisit les soldats. Les militaires viennent sur place s’enquérir de la situation. Si ces personnes suspectes sont reconnues « coupables », ils les embarquent avec eux.  

Dans les localités situées sur la ligne de front, aux frontières du Nigéria et du lac Tchad, l’organisation des comités de vigilance adopte une structure quasi militaire. Ce fonctionnement s’observe également dans certaines zones de la région du Nord, notamment dans le département du Mayo-Rey, où des bandes armées sèment la terreur à travers des enlèvements, kidnappings et razzias de bétail. Exposés aux incursions des assaillants de Boko Haram, ces groupes d’autodéfense demeurent équipés d’un armement rudimentaire et traditionnel. Les femmes membres portent généralement des gilets jaunes floqués de l’inscription « COVI MORA » ainsi qu’un numéro d’identification unique (comme le montre la photo ci-dessus d’Awa répondant à nos questions). Elles disposent également d’un badge personnel, d’une paire de jumelles et d’un sifflet. L’usage d’armes blanches leur est interdit. Leur rôle consiste principalement à s’infiltrer, observer et transmettre des informations.

[Source : Koultchoumi, Mora, décembre 2022]

À Mora, les rôles des femmes au sein des comités de vigilance varient selon la localisation des quartiers. Dans les zones périphériques ou à l’entrée de la ville, elles se positionnent à des points d’accès stratégiques. Souvent, elles y tiennent de petits commerces, ce qui leur permet de rester sur place tout en observant discrètement les mouvements. Leur mission consiste à surveiller les entrées de la ville et à repérer les individus suspects sans attirer l’attention. Toute personne étrangère au quartier est systématiquement identifiée et signalée[8].

Les prouesses des comités de vigilance sont à la fois nombreuses et significatives. Le 25 mars 2016, les membres des comités de Limani-Centre, Bama, Djakana et Amchidé ont intercepté deux jeunes femmes kamikazes portant des charges explosives. Quelques jours plus tard, à Mozogo, une autre jeune femme équipée d’une bombe artisanale a été arrêtée. À Djakana, dans l’arrondissement de Kolofata, une adolescente a même été maîtrisée, alors qu’elle tentait d’actionner son détonateur : un membre du comité s’est jeté sur elle, empêchant l’explosion in extremis[9]. Il convient de souligner que bon nombre de ces interventions réussies sont rendues possibles grâce à l’implication discrète des femmes dans la surveillance, l’alerte et le renseignement. Pourtant, leurs contributions demeurent largement invisibilisées, les mérites étant la plupart du temps attribués aux hommes. 

Rapports et regards sociaux : une présence efficace, mais toujours ignorée 

Le quotidien des femmes membres des comités de vigilance s’est profondément transformé depuis leur engagement dans la défense populaire. Elles sont désormais à la fois craintes et redoutées, mais rarement respectées. Alors que leurs homologues masculins sont célébrés et acclamés[10], elles sont souvent dénigrées et insultées. Malgré cette stigmatisation sociale, elles ne regrettent pas leur engagement, affirmant être animées par une motivation essentielle : protéger leur communauté. À Mora, où la menace des kamikazes demeure particulièrement forte, Fadimatou et Awa témoignent de leur participation à plusieurs interventions décisives. L’une de leurs opérations les plus marquantes a été l’arrestation d’une femme chargée de fournir du crédit téléphonique aux membres de Boko Haram. Elle transportait plus de 2 000 000 FCFA au moment de son interpellation. Elles ont également contribué à la capture de plusieurs suspects et à la neutralisation de potentielles attaques suicides. Pourtant, ni les rapports officiels ni la presse locale ne mentionnent ces réussites. Cette invisibilisation met en évidence la dimension genrée de la défense populaire. Si les femmes jouent un rôle actif dans la détection, l’alerte et le renseignement, leurs actions demeurent reléguées dans l’ombre. La féminisation de la défense populaire s’exprime également de manière indirecte : nombreuses sont celles qui encouragent leurs époux, fils ou frères à rejoindre les comités de vigilance, consolidant ainsi un dispositif sécuritaire auquel elles participent déjà de manière décisive, mais silencieuse.

Planche 3 : Fadimatou et Awa dans leur vie quotidienne. [Source : Koultchoumi, Mora, décembre 2022]

Des situations similaires se retrouvent chez les femmes de Kerawa, Bonderi, Koza, Mayo-Moskota et Mogodé, qui excellent toutes dans le renseignement, la détection, le profilage et l’infiltration. Toutefois, leurs stratégies varient selon les contextes locaux. À Mogodé et à Koza, par exemple, les femmes effectuent des contrôles, des fouilles et des patrouilles, et procèdent même à des arrestations dans les quartiers, de jour comme de nuit. Il est important de préciser que chaque femme membre d’un comité de vigilance a sous sa responsabilité de nombreuses autres femmes impliquées dans la défense populaire. Celles-ci interagissent directement ou indirectement selon leurs compétences et selon les directives stratégiques des chefs de groupe, souvent formulées de manière subtile. Symboliquement, toutes les femmes sont considérées comme des membres potentielles des comités de vigilance, en fonction de leurs activités quotidiennes et de leur position sociale. 

Féminisation de la défense populaire : une action collective, mais davantage individuelle

Le rôle des femmes dans la défense populaire a évolué avec la dynamique même de la crise sécuritaire Boko Haram. Dans ce conflit, le corps féminin est devenu un espace de terreur à la fois stratégique et tactique pour la secte. Ce qui a conduit les populations locales à mobiliser une féminisation des méthodes et des stratégies de guerre comme forme de riposte. Sur le plan diachronique, deux grandes phases permettent de saisir cette féminisation. La première correspond à la période où les forces militaires détenaient un rôle central et intervenaient presque seules sur le terrain, dans une logique de guerre symétrique. La seconde s’ouvre avec l’émergence des comités de vigilance comme acteurs locaux incontournables dans la lutte contre Boko Haram. Cette phase se caractérise par une « récupération » locale de la défense, offrant une réponse asymétrique à une guerre elle-même asymétrique. Dans ce cadre, ce sont surtout les épouses des membres des comités de vigilance qui participent activement à ce projet de résilience sécuritaire, leur statut matrimonial conférant à leurs actions une valeur et une légitimité sociale particulières.

Avant même d’intégrer formellement les comités de vigilance, les femmes jouaient déjà un rôle essentiel auprès de leurs homologues masculins et, plus largement, au sein de la communauté. Elles encourageaient et réconfortaient les hommes, préparaient les repas et approvisionnaient les postes de contrôle en eau potable. Cette contribution s’inscrivait dans un projet collectif d’épouses dévouées, solidaires de leurs maris membres des comités de vigilance. L’essor des femmes kamikazes – qui a augmenté le nombre de victimes et élargi le spectre des cibles potentielles en comprimant l’espace de crise – a profondément bouleversé cette organisation. La défense communautaire, autrefois fondée sur un projet collectif, s’est fragmentée en une vigilance individuelle, nourrie par la suspicion généralisée envers toute personne. L’ennemi étant devenu diffus, pouvant frapper quiconque, partout et à tout moment, la femme est passée de son rôle collectif, hérité de son statut d’épouse, à un rôle plus individuel et actif. Désormais, elle devient actrice à part entière. Membre des comités de vigilance, elle soutient les hommes tout en impulsant une nouvelle dynamique de guerre au féminin. Dans ce contexte, elle cesse d’être définie uniquement par son rôle d’épouse pour incarner ce que Bereni et al. (2008) désignent comme le « sexe social », une entité devenue incontournable dans la lutte contre Boko Haram. Cette transformation rejoint l’analyse d’ Oyèrónkẹ́ Oyěwùmí (1997), pour qui la femme est sans cesse « inventée » à travers ses rôles et choix sociaux. Face à la déshumanisation imposée par Boko Haram, la figure féminine se redéfinit ainsi en dehors de sa trajectoire « normale », socialement prescrite.

Peut-on interpréter ces choix comme l’expression d’une volonté de corriger la représentation que la société se fait d’elle? Ne témoignent-ils pas aussi d’une forme d’exaspération face à la place périphérique qui lui est constamment assignée, même dans des dynamiques qui la concernent au premier chef? En réalité, les motivations individuelles apparaissent fragmentaires et étroitement liées aux trajectoires de vie de ces femmes, elles-mêmes façonnées par les violences et les stratégies d’exactions de Boko Haram dans leur environnement quotidien.

À Kerewa, Bonderi et Mogodé, les femmes membres des comités de vigilance devancent souvent les hommes dans la stratégie de lutte par l’infiltration et le renseignement. Elles s’aventurent dans les zones contrôlées par Boko Haram, voire à l’intérieur de leurs camps, avant que les hommes ne se déploient sur le terrain. Leur mobilité, perçue comme moins suspecte, leur permet de traverser les frontières et de circuler dans les villages assiégés sans être inquiétées. Les informations qu’elles recueillent servent alors de base aux attaques ciblées menées par les hommes. Ainsi, les femmes agissent sur deux principaux fronts. D’une part, elles opèrent dans les villages et quartiers pour filtrer la population, particulièrement depuis l’afflux de déplacé·e·s et de réfugié·e·s. D’autre part, elles se déploient en territoire ennemi pour anticiper et contrer les stratégies d’attaque. Leur participation à la défense populaire ne se limite donc pas à une présence physique et visible. Elle s’exerce surtout dans la discrétion, parfois de manière insidieuse, à travers des actions de renseignement et d’infiltration qui sont déterminantes pour la sécurité collective.

L’action des femmes se déploie à la fois à l’intérieur et à l’extérieur, tandis que celle des hommes reste majoritairement orientée vers l’extérieur. Cette répartition des rôles révèle à la fois les stratégies opératoires de la défense populaire et la hiérarchisation des menaces, lesquelles se déploient différemment selon les espaces. Les récits et trajectoires de vie des femmes, la diversité de leurs fonctions et la manière dont elles se positionnent au sein de leurs groupes – notamment en relation avec les hommes – traduisent également des projets de vie individuels. Une fois de plus, le corps féminin et le symbole social qui lui est attaché sont mobilisés dans des initiatives individuelles qui, mises en réseau, consolident une résilience sécuritaire collective.

Conclusion : Le corps féminin, un objet stratégique et tactique

Le phénomène des « femmes soldates » s’est largement répandu en Afrique, au point de devenir un indicateur de l’engagement féminin en faveur de la paix. Dans le contexte de l’Extrême-Nord camerounais, si les femmes locales ne sont pas des soldates à proprement parler, elles ont considérablement accru l’efficacité opérationnelle de la défense populaire à travers leur participation aux comités de vigilance. Le revirement stratégique de Boko Haram, qui a fait du corps féminin un vecteur de terreur, démontre que, dans une guerre asymétrique, les femmes peuvent remplir certaines fonctions sécuritaires au même titre que leurs homologues masculins. Leur implication discrète mais déterminante illustre la place centrale que le corps féminin occupe désormais, à la fois comme ressource stratégique et comme outil tactique, au cœur de la résilience sécuritaire communautaire.

Le déploiement des femmes sur le terrain dépend étroitement de leur statut matrimonial ainsi que des considérations ethnico-religieuses. Dans le bassin du lac Tchad, les modes de lutte contre Boko Haram montrent que la posture de l’État et celle des autres acteurs face aux menaces sécuritaires sont à la fois évolutives, ambivalentes et parfois contradictoires. Aujourd’hui, le corps féminin inspire et dicte les règles stratégiques et tactiques des deux camps. La féminisation de la défense populaire ne se limite pas à l’intégration des femmes dans les comités de vigilance. Elle se traduit également par la féminisation des moyens, des techniques et même des armes de guerre, mobilisées à la fois par Boko Haram et par l’armée régulière. Cette dynamique fait de la féminisation de la défense populaire un indicateur des transformations profondes des rapports de genre dans le champ sécuritaire et criminel. La participation accrue des femmes à la défense populaire révèle qu’un changement irréversible est à l’œuvre dans la culture et l’imaginaire collectif. La crise Boko Haram ne se contente pas de bouleverser l’ordre social : elle façonne et redéfinit les relations de genre dans les communautés du Nord-Cameroun, bien au-delà des stéréotypes hérités.

Bibliographie

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  1. Les femmes apparaissent dès lors comme des actrices stratégiques de la tactique de guerre contre Boko Haram quasi féminisée.
  2. Entretien réalisé avec Awa en décembre 2022 à Mora.
  3. Il est important de souligner que les rôles et fonctions des femmes engagées dans la défense populaire dans l’Extrême-Nord du Cameroun ne sont ni uniformes ni figés. Ils varient selon les aires culturelles, qu’il s’agisse des zones montagneuses, des plaines ou des rives du lac Tchad (Koultchoumi, 2024).
  4. L’étude s’est précisément déroulée dans les localités de Mayo-Moskota, Koza, Mogodé, Bonderi, Mora et Kerawa, situées respectivement dans les départements du Mayo-Tsanaga et du Mayo-Sava.
  5. Le syndrome de Stockholm est une pathologie psychologique qui pousse une personne captive ou otage à développer un sentiment de sympathie, de compassion, voire d’affection envers son ravisseur ou son geôlier. Le syndrome se caractérise, par exemple, par le développement d’un sentiment de confiance des otages vis-à-vis de leurs ravisseurs, dans la mesure où ils parviennent à justifier leurs actes.
  6. L’évaluation des attaques perpétrées par Boko Haram dans l’Extrême-Nord du Cameroun entre 2013 et 2017 révèle que les femmes, en particulier les jeunes filles, ont été les principales actrices des attentats-suicides. Selon un rapport de l’International Crisis Group publié en février 2017, la répartition des attaques est la suivante : 3 dans le Diamaré, 147 dans le Logone-et-Chari, 250 dans le Mayo-Sava, 88 dans le Mayo-Tsanaga et 3 dans le Mayo-Danay, pour un total de 491 attaques.
  7. Archives de la région de l’Extrême-Nord, « Arrêté régional N°00000016/AR/K/SG/DPOA du 02 juin 2014 portant création des Comités locaux de Vigilance dans la région de l’Extrême-Nord », Maroua.
  8. Entretien réalisé avec Fadimatou et Awa en décembre 2022.
  9. Archives de la Région de l’Extrême-Nord, « Rapports divers sur les agissements des éléments des comités de vigilance contre Boko Haram à Maroua, Mokolo, Mora », mars-novembre 2016.
  10. Entretien réalisé avec Fadimatou et Awa en décembre 2022.