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Réhabilitation de l’image féminine dans « Cœur du Sahel » et « Munyal, les larmes de la patience » de Djaïli Amadou Amal

Herman Dourga Djakdjing

Introduction

La littérature féministe africaine, affirme Dussault (2003 : 31), est longtemps demeurée « silencieuse et reléguée derrière la voix masculine où prédominait une vision du monde orientée autour de préoccupations sociales, coloniales et politiques ». Au Nord-Cameroun, ce silence s’est particulièrement manifesté par l’absence, avant et pendant les périodes coloniale et postcoloniale, de figures féminines engagées sur la scène littéraire. Toutefois, avec la démocratisation progressive du champ littéraire et l’essor des théories féministes en sociologie et en littérature, s’impose désormais « l’impérieuse nécessité, pour la femme africaine […], de prendre en charge ce discours où l’on parle d’elle et qui s’inscrit dans une démarche de revendication de la parole par la femme elle-même » (Dussault, 2003 : 31).

Les romans Munyal, les larmes de la patience (2017) et Cœur du Sahel (2022) de Djaïli Amadou Amal[1] s’inscrivent dans un contexte marqué par une relative accalmie de la crise Boko Haram, laquelle a entraîné une dislocation des systèmes de valeurs et des hiérarchies traditionnelles. Cette situation favorise l’émergence d’un nouveau paradigme social qui place désormais les femmes au centre de la gestion et de l’organisation de l’unité sociale et familiale.

Dans un contexte marqué par la remise en question des structures traditionnelles géronto-phallocratiques, imprégnées d’un substrat religio-culturel islamo-peul, Djaïli Amadou Amal mobilise sa plume afin d’insuffler une orientation idéologique forte à ses personnages. Les romans à l’étude retracent ainsi le parcours narratif d’héroïnes en quête d’émancipation et de reconnaissance sociale. Ils s’inscrivent, de ce fait, dans un projet de déconstruction des idées reçues et de reconstruction d’une nouvelle considération sociale de la femme. Ces œuvres constituent également une tribune privilégiée pour appréhender les mutations sociales et idéologiques induites par la crise, mutations qui s’articulent autour de la figure féminine dans les sociétés septentrionales du Cameroun.

Ce chapitre pose la problématique de l’image et des représentations sociales des femmes dans les deux romans de cette autrice, en interrogeant la vision du monde qui se dégage de Munyal, les larmes de la patience et de Cœur du Sahel. Une telle problématique repose sur l’hypothèse selon laquelle la forme scripturale de Djaïli Amadou Amal constitue une constante esthétique et idéologique visant à asseoir et à redéfinir le nouveau statut des femmes sahéliennes dans leur rapport au système patriarcal. Pour en vérifier la validité, l’étude se propose d’analyser ces textes à l’aune de l’approche sociocritique de Duchet (1971), laquelle admet le principe d’une interprétation systématique de la création littéraire à partir de son contexte social. La réflexion sociocritique inaugurée par ce dernier s’inscrit dans la quête des rapports et des médiations entre le social et le littéraire. Il s’agit ainsi de construire « une poétique de la société, inséparable d’une lecture de l’idéologie dans sa spécificité textuelle » (Duchet, 1971 : 11). Dans cette perspective, l’analyse procédera à un va-et-vient constant entre les œuvres de Djaïli Amadou Amal et leur contexte de production. L’accent sera particulièrement mis sur les stéréotypes véhiculés à propos des femmes dans le Sahel, ainsi que sur les mécanismes narratifs et discursifs mobilisés par l’autrice pour réhabiliter leur image.

Idées reçues et stéréotypes sur les femmes dans Munyal et Cœur du Sahel

Le statut des femmes occupe une place centrale dans la littérature féminine africaine. Les écrivaines du continent promeuvent en effet une vision dynamique des représentations sociales de la femme africaine, esquissant une vision du monde qui tend à peindre la figure idéale de femmes autonomes et indépendantes. Cette image, toutefois, véhicule en filigrane des valeurs largement héritées des sociétés occidentales. Dans la société des œuvres constituant le corpus, une représentation particulière, tributaire de la doxa locale, est attribuée à la gent féminine : celle de femmes kamikazes, ménagères, soumises et réduites au rôle de partenaires sexuelles. Il s’agit, comme le soulignent Ebehedi King et ses collègues (2021 : 39), de « stéréotypes et clichés observés dans [la quasi-totalité des] œuvres du Sahel [qui] montrent avec suffisance que la femme n’a pas droit à la parole, en raison des mécanismes de musellement mis en place par la société ». Certains de ces stéréotypes féminins, tels qu’ils s’expriment dans Munyal, les larmes de la patience et Cœur du Sahel, seront analysés dans les pages suivantes, en tenant compte du contexte de la crise Boko Haram, laquelle a contribué à accentuer, dans l’Extrême-Nord du Cameroun, les multiples « vulnérabilités » féminines.

L’image des femmes kamikazes

Depuis son avènement sur le territoire camerounais en 2013 (Bobbo, 2022), Boko Haram a accordé une attention particulière aux femmes, tant dans sa rhétorique idéologique que dans ses actions, en raison du débat aigu relatif à leur statut au sein des communautés musulmanes. À l’instar d’autres mouvements issus du renouveau islamique, la secte prône un durcissement des restrictions pesant sur les libertés féminines dans certains domaines, tout en encourageant leur accès à une éducation islamique conforme à son idéologie. Dans ce contexte dominé par le système patriarcal, la dépendance économique, les mariages précoces et l’analphabétisme, autant de facteurs qui empêchent l’épanouissement social des femmes, certaines d’entre elles ont perçu en Boko Haram une opportunité de faire avancer leurs revendications ou de surmonter l’adversité (International Crisis Group, 2016). Cœur du Sahel revient ainsi sur les ressorts de cette adhésion idéologique féminine à la secte et propose une scénographie de l’horreur entretenue par ces soldates de la nébuleuse. Le récit met également en lumière le profil des femmes kamikazes, figure féminine la plus marquante de l’œuvre :

Le lendemain, on avait appris qu’une fois de plus un attentat kamikaze avait eu lieu, perpétré par Boko Haram. Deux jeunes filles, dont l’une était à peine âgée de treize ans, s’étaient fait exploser, entraînant la mort de dizaines d’innocents. Un jeune homme du village, dont le seul tort avait été d’aller boire du bili-bili – la bière traditionnelle à base de mil fermenté – dans le quartier du Pont-Vert, se trouvait parmi les victimes. Des images horribles avaient circulé et tous avaient vu les corps mutilés, déchiquetés ou carbonisés. Il était impossible d’identifier toutes les victimes. (p. 98)

L’irruption de Boko Haram dans la région de l’Extrême-Nord, cadre spatial du récit de l’autrice, a contraint des milliers de femmes et de jeunes filles à quitter la sphère domestique pour endosser, de gré ou de force, de nouveaux rôles sociaux. Qu’elles aient été épouses, esclaves ou combattantes, nombre d’entre elles portent aujourd’hui les stigmates durables de leur association avec les insurgés et se voient rejetées par leurs communautés d’origine, en raison notamment du flou persistant entre leurs statuts de militantes, de sympathisantes et d’acolytes contraintes. Le narrateur de Cœur du Sahel souligne d’ailleurs, au fil du récit, la manière dont cette situation a engendré un climat de paranoïa généralisée, tout en favorisant un phénomène d’« aménagement linguistique local » à travers l’émergence de nouvelles expressions :

De nouveaux mots apparaissent, dont tous ignoraient la signification, comme « Boko Haram ». Il y a aussi des mots français qui ne peuvent être traduits dans aucune autre langue, tels que « secte », « attentat », « couvre-feu » ou « kamikaze ». La terreur s’est installée dans les cœurs. À chaque nouvelle information provenant des villages environnants, l’inquiétude submerge Faydé et ses amies. Il n’est plus question que de ça. (p. 99)

La stigmatisation des femmes et des jeunes filles soupçonnées d’avoir appartenu à la secte engendre des formes d’isolement social qui alimentent de nouvelles frustrations autour de la figure féminine. À ces stéréotypes issus du contexte de la crise Boko Haram s’ajoute, dans les deux œuvres, l’image récurrente et profondément ancrée de la femme ménagère.

La figure stéréotypée de la femme ménagère

La construction du stéréotype associé au statut de la femme ménagère repose, entre autres, sur divers facteurs qui entravent l’épanouissement socio-professionnel des femmes dans le Sahel. Dans Cœur du Sahel, par exemple, la conception dominante du rôle social féminin réduit la femme à un personnage essentiellement voué aux tâches domestiques. C’est cette phénoménologie du quotidien féminin dans le Sahel que Djaïli Amadou Amal s’attache à restituer à travers la description du rôle de Faydé au sein de sa famille d’accueil :

La fumée a envahi la cuisine. Elle lui [Faydé] pique les yeux, la fait larmoyer et dégage une odeur qui imprègne les vêtements. Diddi se tient sur le seuil et demande : « Y a-t-il du thé prêt, Faydé? Sers-le rapidement dans mon salon. J’ai des invités. Et mets de jolies tasses! » (p. 129)

L’extrait ci-dessus illustre avec acuité les fonctions domestiques assignées aux femmes dans la sphère sociale et familiale des sociétés islamo-peules du nord du Cameroun auxquelles l’autrice fait explicitement référence. L’image féminine qui s’en dégage est celle d’une exécutante des tâches domestiques, reléguée au service de l’homme.

Cette représentation se retrouve également dans Munyal, les larmes de la patience, où le statut des femmes dans l’espace domestique repose sur des normes patriarcales et des pesanteurs culturelles qui les privent de toute autonomie et les confinent à un rôle strictement ménager. L’extrait suivant de l’œuvre met clairement en évidence cette réalité :

En effet, les femmes se côtoient sans cesse au point de se sentir piégées aussi bien par les murs hauts qui nous entourent que par les étoffes de plus en plus sombres et lourdes que mon oncle Moussa nous oblige à revêtir. Il n’y a pas un jour où elles ne s’agacent, voire s’entredéchirent à force de tourner en rond comme des lionnes en cage. Quel ennui! La vie coule, et tous les jours se ressemblent. Nous n’avons rien à faire, sinon faire la cuisine et nous occuper des enfants. La monotonie nous assomme et nous tue du matin jusqu’au soir, et du soir au matin. (p. 68)

La tirade de ce personnage, Hindou, montre avec suffisamment de clarté à quoi se réduit le rôle social des femmes au sein des communautés islamo-peules. Au-delà de cette assignation sociale, le récit s’inscrit toutefois dans une dynamique de déconstruction de ce stéréotype de la femme ménagère, à travers le combat mené par les principales héroïnes du texte, notamment Ramla, Hindou et Safira. Le personnage de Ramla, figure féminine ambitieuse, instruite et aspirant à exercer la profession de pharmacienne, est ainsi construit comme un contre-modèle destiné à rompre avec les pratiques culturelles de son environnement et les traditions locales qui la prédestinent exclusivement au mariage. Cette stratégie de remise en cause des idées reçues relatives au statut des femmes s’exprime clairement dans la vision du monde portée par Ramla, telle qu’elle se donne à lire dans l’extrait suivant :

Quand j’expliquais aux femmes de la famille mon ambition d’être pharmacienne, elles riaient aux éclats, me traitaient de folle et vantaient les vertus du mariage et de la vie d’une femme au foyer. Quand je renchérissais sur l’épanouissement qu’il y aurait pour une femme d’avoir un emploi, de conduire sa voiture, de gérer son patrimoine, elles coupaient sévèrement que, de toutes les façons, peu importe à quoi je rêve, il valait mieux pour moi redescendre sur terre et vivre dans la vraie vie. Une vie différente de celle que je lisais dans mes romans ou de celle que je regardais dans les séries télévisées. (pp. 29-30)

Dans la vision du monde portée par les traditions islamo-peules, et largement intériorisée par une grande partie des femmes de cette sphère culturelle, l’horizon ultime du bonheur féminin se confond avec le mariage à un homme riche, garant de la sécurité matérielle. Celui-ci se traduit par la possession de nombreux pagnes, de bijoux et d’une vaste concession pourvue de domestiques, symbole d’une vie d’oisiveté confinée entre les murs de l’espace domestique. C’est précisément à cette conception du bonheur féminin que se réfèrent les mères et les tantes de Ramla pour s’indigner de son ambition d’exercer une profession et de se construire une carrière en dehors du cadre culturel et des fonctions sociales traditionnellement dévolues aux femmes.

Djaïli Amadou Amal donne ainsi à voir une condition sociale au sein des communautés islamo-peules de l’Extrême-Nord du Cameroun, dans laquelle l’épanouissement féminin ne peut être envisagé qu’à l’intérieur du cadre domestique, structuré par des normes communautaires à la fois phallocratiques et conservatrices. C’est précisément ce patriarcat fondamentaliste que Djaïli Amadou Amal s’attache à dénoncer dans l’ensemble de son œuvre romanesque.

Le statut de la femme soumise

Dans les romans de la première génération d’écrivaines africaines, notamment ceux relevant du mouvement de la négritude, les femmes noires ont été principalement érigées en symboles de la Terre-Mère et en gardiennes de la culture ancestrale. Elles y apparaissent également comme des figures de victimes, prisonnières de traditions sclérosées et soumises à un système patriarcal, en partie hérité de la période coloniale. Le discours romanesque de Djaïli Amadou Amal s’inscrit dans une logique de satire de cette condition féminine, en mettant en exergue les stéréotypes associés à la soumission des femmes. Cette satire s’érige contre les traditions locales qui assignent aux femmes une obéissance inconditionnelle aux normes sociales. Cet état de fait se donne à lire dans Munyal, les larmes de la patience à travers les propos de l’oncle Hayatou :

Respectez vos cinq prières quotidiennes.

Lisez le Coran afin que votre descendance soit bénie.

Craignez votre Dieu.

Soyez soumise à votre époux.

Épargnez vos esprits de la diversion.

Soyez pour lui une esclave et il vous sera captif.

Soyez pour lui la terre et il sera votre ciel. (p. 9)

Ainsi, malgré le fait que Moubarak[2], l’époux de Hindou dans Les impatientes, soit un alcoolique notoire, un drogué, un coureur de jupons, cela n’empêche pas le père d’Hindou de la lui donner en mariage. Tout ce que la communauté demande à la jeune fille, c’est de la patience, de la piété et la soumission totale à son partenaire en dépit de ses vices : « Moubarak a, sous mes yeux, des relations avec sa maîtresse dans la chambre conjugale. Mais c’est moi, la fautive. C’est moi qui manque de patience! » (p. 66).

La situation évoquée par Hindou découle de son appartenance sociale. Issue d’une famille peule traditionnelle, elle est ainsi promise, dès l’adolescence, à un homme qu’elle n’a pas choisi et qui pourrait avoir l’âge de son père, voire de son grand-père. Dans cette perspective, King Ebehedi (Mairama et al., 2021 : 25) soutient que « les confessions chrétienne et musulmane sous-tendant le substrat religieux central au Cameroun viennent renforcer le rôle de la femme en la contraignant à la soumission et au respect sans faille de l’homme ». Dès lors, toute tentative d’émancipation féminine est perçue comme une transgression des normes sociales établies. Marqué par une forte coloration autobiographique, le texte laisse ainsi apparaître la transposition littéraire d’une expérience personnelle de l’autrice.

Le statut de la femme objet sexuel

Dans les romans de Djaïli Amadou Amal, la sexualité est représentée comme un espace de tensions et de rapports de force entre les hommes et les femmes. Les personnages masculins y sont fréquemment représentés comme des figures de domination — tyrans domestiques, ivrognes ou alcooliques — qui abusent de leur pouvoir social et symbolique pour asservir les femmes. Ces dernières, en revanche, apparaissent comme des victimes expiatoires de cette domination masculine, réduites, dans bien des cas, au rôle d’objets d’assouvissement sexuel. En mettant en scène des personnages féminins occupant des positions sociales subalternes, fragilisés dans une société néocoloniale, l’autrice propose une réflexion critique sur les représentations du corps féminin, souvent associé à la sexualisation, à l’aliénation et à diverses formes de dévalorisation. Cette récurrence d’une sexualité omniprésente tend à suggérer que l’expérience quotidienne des femmes est largement structurée par cette assignation. La narratrice de Cœur du Sahel en donne une illustration explicite dans ce passage :

Les domestiques perdent leur emploi, car les patrons ne peuvent plus payer. Les filles, désœuvrées, se rendent rapidement compte qu’à défaut de vendre leurs services, elles peuvent vendre leurs corps. La prostitution est peut-être le seul secteur qui fonctionne encore, et le nombre de celles qui s’y adonnent augmente de jour en jour. Cela abaisse le prix de la passe jusqu’à des niveaux dérisoires, et il faut les multiplier pour pouvoir survivre. Les femmes doivent endurer les assauts brutaux des hommes, les coups, les insultes, et même accepter sans se plaindre que le partenaire retire le préservatif sans leur demander leur avis. Elles doivent parfois se résigner à ne pas être payées parce que celui qui a déjà consommé est toujours le plus fort. (p. 154)

Cette image réductrice des femmes est également contenue dans les propos du personnage Kondem : « En ville, elle est beaucoup plus en sécurité et Kondem se réjouit de l’avoir laissée partir. Les jeunes filles sont la cible préférée de ces hommes. Ils peuvent les bourrer d’explosifs et les transformer en bombes humaines ou les exploiter pour leur propre plaisir sexuel et en disposer à leur guise » (p. 11). Dans l’œuvre de Djaïli, la vie sexuelle des femmes est représentée de manière contraignante et les femmes, elles-mêmes, comme des êtres exploitables pour le plaisir sexuel :

Des jeunes, parfois en couple, entrent ou sortent des bars de nuit, avant de prendre une moto et de disparaître […] Même si, la nuit, tous les chats sont gris, les marques et plaques d’immatriculation des véhicules, elles, se reconnaissent au premier coup d’œil! Quand quelqu’un de la ville en majorité musulmane vient dans ce coin de Domayo à cette heure tardive, c’est généralement pour une raison inavouable. D’autant que ce coin est surnommé Ndara boddum, « Tiens-toi bien! », autrement dit « Bouge pas, je te baise! », ce qui le désigne clairement comme le quartier chaud de Maroua, où sévit la prostitution, aggravée par la précarité et l’insécurité. (p. 56)

Dans Munyal, les larmes de la patience, cette même perception de la sexualité est à l’œuvre. La narratrice montre que, dans la société peule du Nord-Cameroun, les femmes sont largement réduites à des objets de désir, la satisfaction conjugale constituant une obligation centrale de leur statut. Cette assignation est justifiée par une lecture normative du religieux, comme l’illustre la référence à un hadith du Prophète : « Le devoir conjugal! […] Malheur à une femme qui met en colère son mari, et heureuse est la femme dont l’époux est content d’elle! Je ferais mieux d’apprendre tout de suite à satisfaire mon époux » (p. 51). Dès lors, l’identité féminine semble se construire exclusivement autour de la fonction sexuelle et conjugale. Ramla incarne cette intériorisation poussée du rôle qui lui est assigné, celui d’objet et de réceptacle du plaisir masculin. Les structures sociales font d’elle une figure d’asservissement, comme le révèlent les métaphores employées par la narratrice pour qualifier la relation conjugale : « Soyez pour lui un champ et il sera votre ciel / Soyez pour lui un lit et il sera votre case » (p. 19).

Dans une posture résolument critique, Djaïli Amadou Amal soumet ainsi l’hypoculture (c’est-à-dire la culture populaire) à l’épreuve de la rationalité, tout en projetant les idéaux de libération et d’autodétermination de la jeune fille sahélienne, traditionnellement perçue comme un être sans droits, mais chargé de devoirs (Ngono, 2022). Sans occulter les souffrances et les frustrations des femmes enfermées dans la tradition, l’autrice remet en cause les idées reçues, dénonce les discriminations et les injustices, et inscrit son écriture dans une dynamique qui dépasse la seule dénonciation pour tendre vers la réhabilitation de l’image féminine.

De la dénonciation à la réhabilitation de l’image des femmes

Femmes : victimes de Boko Haram

Si la prise de parole des écrivaines camerounaises s’est manifestée plus précocement dans d’autres régions du Cameroun que dans les zones sahéliennes, en raison d’un contexte socioculturel particulièrement contraignant, il convient de reconnaître aujourd’hui l’émergence de certaines voix du Sahel, à l’instar de celle de Djaïli Amadou Amal. L’objectif de cette autrice est notamment de réhabiliter l’image de femmes longtemps réduites, dans les représentations sociales dominantes, à des figures d’« objets sexuels », de « ménagères », de « soumises » ou encore de « kamikazes ». S’agissant de l’adhésion des femmes à Boko Haram, Djaïli invite l’opinion publique à appréhender leur expérience du conflit en tenant compte de leur statut de victimes, et non uniquement de celui de protagonistes. Cette posture interprétative se donne à lire notamment dans le passage suivant :

À longueur de journée, elle entend des histoires qui l’horrifient. De jeunes filles enlevées, violées, qui ont beaucoup de peine à se reconstruire, de femmes qui ont perdu leurs enfants et ont été abandonnées. Chaque jour, elle voit aussi beaucoup d’enfants qui meurent du paludisme, de malnutrition, du choléra ou encore de fièvre typhoïde et de méningite. (Cœur du Sahel, p. 180)

Djaïli Amadou Amal s’inscrit en faux contre l’image réductrice et stigmatisante qui tend à faire des femmes sahéliennes des actrices principales du terrorisme dans la région. À travers cet extrait, elle cherche non seulement à déconstruire cette représentation dégradante, mais aussi à recentrer le regard sur les véritables responsabilités en jeu dans le conflit. L’autrice présente ainsi les femmes avant tout comme des victimes des stratégies de manipulation du groupe Boko Haram, identifié comme le principal responsable des violences, des exactions et des tueries perpétrées dans le Sahel. En exploitant la vulnérabilité sociale et la naïveté de certaines femmes, ou en recourant à des pratiques coercitives telles que l’enlèvement et l’endoctrinement forcé, le groupe instrumentalise les corps féminins à des fins idéologiques et militaires. Dans cette perspective, les hommes apparaissent comme les principaux instigateurs et exécutants des atrocités commises au nom de Boko Haram. Enlevées, violées, séparées de leurs époux et de leurs fils, enrôlées de force ou assassinées, de nombreuses femmes peinent aujourd’hui à se reconstruire après ces traumatismes. Le rapt de 276 lycéennes à Chibok en 2014 constitue l’épisode le plus médiatisé d’une violence systémique plus large exercée par le groupe (Bensimon, 2014). Boko Haram a ainsi enlevé des jeunes filles chrétiennes, puis musulmanes, dans le but de punir les communautés qui lui résistaient, d’affirmer symboliquement sa domination et de se constituer un capital stratégique et humain :

Des gens du village voisin ont été relâchés. Ils ont confirmé avoir été otages de Boko Haram. On les a fait travailler jusqu’à l’épuisement, on a abusé des femmes et des filles, et plusieurs sont revenues enceintes. Certains ont été tués et beaucoup sont encore retenus. Mais personne n’a été en mesure de me confirmer que Doubla en faisait partie. Maintenant, il faut dormir, Faydé! Tu es sûrement fatiguée du voyage. Il fait froid, ce soir. C’est une bonne chose pour le sorgho. On continuera à parler demain », conclut-elle en retirant une bûche du foyer. (Cœur du Sahel, p. 64)

Ainsi, comme le font remarquer Nissimaisou et ses collègues (2022 : 11), « les ex-associés, ex-combattants et personnes vulnérables de Boko Haram constituent des catégories sociologiques assez particulières. Car ce sont des personnes qui ont été directement ou indirectement associées à Boko Haram ».

Il convient de souligner que la production littéraire féminine africaine se caractérise par une écriture traversée par le désir de révéler et de réaffirmer la féminité. Elle se distingue par une volonté renouvelée de dire et d’écrire la femme dans son milieu social, tout en légitimant sa présence et sa place dans le monde. Cette écriture se déploie à travers des voix féminines qui mettent en scène des personnages s’érigeant contre l’ordre établi, contre les lois et les codes sociaux qui les cantonnent aux rôles de ménagères ou de partenaires sexuelles. Comme le montre Ndinda (2002), l’émergence de ce « label féminin » est également indissociable des révolutions, tant internes qu’externes, qui traversent la condition féminine :

Au fil de la lecture, nous voyons surgir l’Ève primordiale, à la fois la mère et celle qui insuffle l’esprit de l’insoumission à son fils/époux. Le chant des amazones vient parachever, au bout du compte, l’importance de la femme et la place qu’elle occupe en période révolutionnaire, par le biais d’une métamorphose intérieure » (Ndinda, 2002 : 10).

Dans cette perspective, Djaïli Amadou Amal développe une écriture qui s’emploie à redéfinir l’image des femmes dans leurs rapports aux hommes, tant au sein des communautés sahéliennes en général que des sociétés islamo-peules en particulier. Les figures féminines cantonnées aux rôles de femmes au foyer ou de ménagères cèdent progressivement la place à des personnages de femmes révoltées, subversives et engagées dans une dynamique d’émancipation.

Figures féminines révoltées

Les conditions de vie déplorables auxquelles sont confrontés les personnages féminins dans les textes de Djaïli Amadou Amal constituent un puissant moteur de révolte. Cette révolte s’exerce à la fois contre l’ordre phallocratique et contre la rigidité des traditions qui les oppriment. Elle se manifeste dans les attitudes et les prises de position des personnages féminins, qui rompent avec le silence complice et s’érigent en véritables « porte-paroles » des « sans-voix », dénonçant sans détour les injustices dont elles sont victimes. Par cette prise de parole, elles esquissent également des voies de résistance et de transformation face à ce qu’elles perçoivent comme un abus social.

Dans Cœur du Sahel, cette posture s’illustre notamment lorsque Faydé s’assied sur le tapis et entreprend de relater son expérience. Bien que le fait de tout revivre lui soit insupportable, le regard à la fois indigné et bienveillant de Diddi l’encourage et la rassure :

Un voyou, ce Haman. Il déconne de plus en plus! s’écrie cette dernière, révoltée. Il exagère et je pense que, s’il continue, je le dirai à son grand-frère. Écoute, ne t’inquiète surtout pas. Je vais l’appeler et lui parler. Il ne le refera plus. Quant à balayer son studio, ce n’est pas ton travail. Il n’a qu’à le demander à Biri. Tu as compris? (p. 123)

Faydé est issue d’un viol. Sa mère, Kondem, était tombée sous le charme de son employeur à Maroua, relation marquée par un profond déséquilibre de pouvoir. De cette union contrainte est née Faydé. Lorsque l’employeur prit conscience de la grossesse, il renvoya Kondem sans ménagement, la contraignant à retourner au village, accablée de honte. Si la naissance de l’enfant aurait pu être perçue comme une disgrâce, la grand-mère de Faydé se réjouit pourtant d’accueillir cette petite-fille « tombée du ciel ». Toutefois, cette joie n’empêcha pas une longue période de reproches et d’humiliations infligées à Kondem par sa propre mère :

Kondem se replonge dans ces souvenirs qu’elle a tellement voulu oublier. Mais, chaque trait du visage de sa fille les lui rappelle. Jusqu’à son nom. Quelle idée a eu sa propre mère de la nommer Faydé, « trouvaille » en fulfuldé, la langue peule. Faydé! Une trouvaille. Une de celles qu’on gagne à la suite d’un bienheureux hasard. Fayderé! Ironique comme nom pour désigner le fruit d’un viol auquel sa mère n’a jamais cru. (p. 16)

La situation vécue par Faydé et sa mère, conjuguée à la vie harassante des domestiques au sein des familles musulmanes aisées, aux humiliations répétées et aux pesanteurs sociales issues des traditions et de la religion, constitue le terreau de la révolte de Faydé. Cette révolte s’oriente contre les comportements masculins qui assignent les femmes aux seules tâches domestiques et leur imposent une soumission inconditionnelle.

Dans Munyal, les larmes de la patience, Djaïli Amadou Amal retrace le parcours de trois femmes engagées dans une lutte pour leur indépendance. Longtemps contraintes à la patience, elles atteignent le seuil de l’intolérable. Parmi elles, Hindou est promise en mariage à son cousin Moubarak, dont le lien de parenté n’entrave en rien les violences qu’il lui inflige. Cette situation insoutenable conduit la jeune femme à une révolte ouverte, comme l’exprime son cri de refus : « Je ne veux plus patienter, criait-elle, éclatant en sanglot. J’en ai marre! Je suis fatiguée d’endurer, et j’ai essayé de supporter comme je le pouvais. Je ne veux plus entendre munyal encore. Ne me dites plus jamais munyal! Plus jamais ce mot! » (p. 123). À travers cette prise de parole, Hindou rompt avec le silence auquel la société la confine et affirme son refus de se soumettre aux rôles et aux injonctions que la tradition impose aux femmes.

Il convient de souligner que Djaïli Amadou Amal puise largement dans son vécu de femme pour nourrir son écriture. Sa plume ne se limite ni à la simple description des faits sociaux ni à la mise en valeur de son génie créateur; elle s’inscrit plutôt dans une démarche de prise de parole, de dénonciation et de rupture avec un silence complice qui contribue à perpétuer la dévalorisation de l’image des femmes sahéliennes. Dans cette perspective, les personnages, façonnés par les traditions, adoptent des postures ambivalentes, leurs actions oscillant entre soumission intériorisée et élans de révolte.

Figures féminines subversives

Issu du latin subversio (« renversement », « destruction »), le concept de subversion renvoie à l’« action de bouleverser ou de détruire les institutions et les principes, de renverser l’ordre établi par une action exercée sur l’opinion, à travers laquelle les valeurs d’un système dominant sont remises en question, contredites ou combattues » (Merkle, Collombat & Fayza, 2022 : 10). La pensée subversive s’inscrit ainsi à rebours des idées établies, en instaurant le doute dans ce qui est tenu pour acquis, et en œuvrant à la remise en cause des valeurs et des vérités préétablies afin d’imposer de nouvelles manières de penser et d’agir. Dans les œuvres à l’étude, l’autrice met en scène des personnages féminins évoluant dans des espaces sociaux hostiles à leur épanouissement. Cette adversité les conduit à revendiquer une éthique de vie nouvelle, fondée sur la transgression des normes et des règles socialement instituées. À ce propos, Sarr (2012 : 4-5) souligne que « l’écriture féminine africaine du sud du Sahara a été dès le berceau une écriture de revendication. À l’instar de presque toutes les écritures féminines du monde, elle est subversive en ce sens que, par elle, les femmes se réapproprient la parole; parole dont la confiscation est intervenue au cours de l’histoire ». Cette dynamique explique la subversion des codes culturels et religieux à l’œuvre dans ces textes.

La subversion des codes culturels et religieux

La subversion à l’œuvre dans les textes de Djaïli Amadou Amal peut être qualifiée de transgressive dans la mesure où, au sein de la société représentée, toute faute est systématiquement imputée aux femmes. Les hommes y apparaissent comme détenteurs exclusifs des droits, et leur méfiance à l’égard des femmes émancipées est constante. Cette domination masculine enferme les femmes dans un mutisme quasi absolu, contre lequel luttent des figures telles que Faydé, Ramla et Hindou en transgressant les normes et en renversant l’ordre phallocentrique établi. Par cette posture de résistance, ces personnages féminins contribuent à l’élaboration d’un nouveau statut de la femme, qui « ne serait plus maintenue dans un statut social proche de celui de l’enfant, du primitif ou du colonisé » (Têko-Agbo, 1997 : 42). Les romans de Djaïli Amadou Amal donnent ainsi à voir, à travers le recours à des ethnostylèmes, les contraintes et les pratiques sociales qui structurent les conditions de vie des jeunes filles et des femmes dans le Sahel. Le récit qui en résulte se présente au lectorat comme un rapport sur une situation de désastre social. Les expériences relatées par Faydé, Hindou, Ramla et Safira prennent la forme de témoignages qui participent à la référentialisation du milieu. De ce point de vue, l’écriture de Djaïli Amadou Amal s’apparente à une écriture réaliste, fortement ancrée dans l’hypoculture. Ce travail stylistique, marqué par l’art de la phrase et par des tournures expressives traduites sous forme de calques, demeure fidèle au terroir et permet de questionner, de l’intérieur, les pratiques hypoculturelles du Sahel (Ngono, 2022).

La subversion à laquelle se livrent les personnages féminins de Djaïli Amadou Amal se caractérise par une transgression radicale des normes sociales et religieuses, au point de frôler, voire d’assumer, le blasphème. Dans la culture peule à laquelle ils appartiennent, toute relation entre une jeune fille et un étranger — en l’occurrence un non-musulman — est strictement proscrite, de même que toute grossesse hors mariage. Or, Bintou contrevient à ces interdits en tombant enceinte. Incapable de supporter la violence symbolique et sociale exercée par la tradition, elle met fin à ses jours :

Elle s’est suicidée, et ce n’est pas la même chose. Par amour, Bintou a insulté la vie et fait le sacrifice ultime. Elle a osé commettre le pire des blasphèmes, celui qui la bannit de sa propre tribu, au-delà de la mort même! Bintou ne sera pas célébrée dignement – et même son souvenir sera effacé. Selon les traditions, on évitera de prononcer son nom à jamais. Les ancêtres eux-mêmes ne la reconnaîtront pas et son âme errera pour l’éternité. (Cœur du Sahel, p. 153)

À la suite de cette déclaration, la narratrice rapporte les propos des tenants de la tradition qui confirment la gravité de cette transgression : « On lui aurait tout pardonné, sauf ce qu’elle a fait! » (p. 153)

Nous sommes ici loin de l’image de la femme vertueuse, soumise et résignée telle que le voudrait la tradition. Dans Munyal, les larmes de la patience, la transgression des codes culturels est également de mise. Dans cette société peule, il est strictement interdit à une femme de quitter son foyer pour se rendre où que ce soit sans le consentement de son époux. Quelle que soit la raison, quelle que soit la situation que les femmes vivent dans leur foyer, elles doivent supporter. À défaut, elles sont soupçonnées d’infidélité, ou pire encore, elles courent le risque d’être répudiées. Mais le personnage de Hindou refuse de se plier à ces règles traditionnelles et transgresse allégrement ces interdits en fuguant : « Ce jour où je désertai la maison conjugale, sans destination précise, je n’avais guère imaginé les conséquences de ma fugue, ni pour moi et encore moins pour le reste de la famille » (p. 120).

Le deuxième acte de transgression est celui qu’effectue Hindou en quittant sa concession pour se rendre chez ses parents, alors qu’elle n’a pas encore atteint les six mois d’attente qu’exige la tradition pour une jeune mariée avant d’aller rendre visite à ses parents. C’est ce qui explique d’ailleurs la colère de son père lorsqu’on lui annonce la présence de Hindou à la maison parentale : « Quoi? En plein jour? Avant un an de mariage! Que dis-je, avant six mois! C’est bien ta fille! Aucune patience! » (p. 120). Par cet acte, le personnage transgresse plusieurs interdits qui régissent la vie des femmes mariées et de la jeune fille en milieu islamo-peul.

L’autrice brosse le portrait de personnages féminins marqués par un fort anticonformisme, lequel traduit leur refus de se résigner à la fatalité. Cette posture leur permet de nourrir l’espoir d’un avenir meilleur. Par la transgression de l’ordre établi, elles s’affranchissent progressivement de la domination masculine et accèdent à un statut de femmes engagées dans un processus d’émancipation.

Figures féminines émancipées

La femme émancipée est représentée, dans les romans de Djaïli Amadou Amal, comme une figure qui transgresse un ensemble de valeurs traditionnelles. C’est du moins l’impression qui se dégage de la lecture et du suivi du parcours narratif des héroïnes. L’autrice brosse ainsi le portrait de personnages féminins évoluant dans des milieux hostiles et sans perspectives, où la prostitution apparaît souvent comme l’unique moyen de survie. Toutefois, Faydé, personnage central de Cœur du Sahel, parvient à s’extraire de cet univers aliénant pour se frayer un chemin alternatif, fondé sur le travail et la dignité. Elle s’érige dès lors en modèle de femme tel que le projette l’autrice, refusant la misère et choisissant de sortir sa mère de la précarité par des moyens honnêtes :

Justement! Si je ne vais pas travailler comme les autres, où trouveras-tu de l’argent? Qui s’occupera de mon trousseau quand je serai prête à me marier? Dada, je n’ai déjà plus de quoi m’habiller. Mes frères vont presque nus. Nous croulons sous la misère. Les greniers sont vides. Dis-moi, Dada, si je n’y vais pas, qui t’aidera à nourrir les enfants? Qui paiera pour qu’ils aillent aussi à l’école, au moins pendant quelques années? Et le savon? Et le sel? Les allumettes? Le pétrole? Sans compter la quinine? Comment survivre sans tout ça? (p. 15)

En effet, Faydé évolue au sein d’une famille paysanne plongée dans une extrême précarité. Sa mère s’épuise à cultiver une terre de plus en plus aride et à subvenir seule aux besoins de ses enfants, tandis que le beau-père a été enlevé par Boko Haram. Face à cette situation, l’adolescente envisage un départ vers la ville afin de gagner de l’argent. Toutefois, dans un contexte particulièrement défavorable, son aspiration première demeure l’accès à l’instruction, qu’elle perçoit comme un levier d’émancipation susceptible de sortir sa famille de la misère. Ce projet traduit un refus explicite du destin d’épouse assigné aux femmes par la norme sociale et participe à la construction d’une identité alternative : celle d’une femme émancipée, autonome et résolue, prête à défendre ses convictions.

Par ailleurs, Djaïli Amadou Amal formule une critique sévère des comportements masculins au sein de sa communauté ethnico-religieuse, notamment à travers la représentation des abus dont sont victimes les jeunes filles dans les villes sahéliennes en général, et à Maroua en particulier. Violences sexuelles, mauvais traitements et mépris de classe caractérisent les rapports entre employeurs et domestiques, révélant une stratification sociale fortement marquée. Cette réalité transparaît d’ailleurs dans les propos d’un personnage qui, s’adressant à Faydé sur un ton moralisateur, déclare :

Tu es domestique, Faydé. Et tu ne peux pas être amie avec ceux qui t’emploient ou qui pourraient t’employer. Tu n’es ni de leur ethnie, ni de leur religion. Ils n’ont pas de considération pour toi. Alors, un conseil : si tu veux te préserver, profite simplement de ce qu’ils peuvent t’apporter. Mais ne crois jamais qu’ils vont t’aimer. C’est d’autant plus vrai avec leurs hommes. Débarrasse-toi de cette crédulité. Ou elle te jouera de vilains tours. (p. 77)

Dans Munyal, les larmes de la patience, le personnage de Ramla incarne la figure de la femme émancipée et audacieuse. Elle se distingue par son niveau d’instruction, rare dans son environnement, ayant obtenu le baccalauréat et nourrissant l’ambition de devenir infirmière. Toutefois, son projet de vie est brutalement contrarié lorsque son père accorde sa main à un homme qu’elle n’aime pas. Cette situation illustre le quotidien de nombreuses femmes placées sous l’autorité absolue de figures masculines — pères, oncles ou maris — et maintenues dans une forme d’assignation sociale qui limite leur accès à l’éducation et à l’autonomie. Dans un tel contexte, l’obtention du baccalauréat relève presque de l’exception. Malgré ces contraintes, Ramla refuse le mutisme imposé par la tradition et s’efforce, par divers moyens, de poursuivre son idéal : accéder à une formation professionnelle, exercer un métier choisi et vivre une relation fondée sur l’amour et le consentement. Son parcours traduit ainsi une volonté de rupture avec l’ordre social établi et participe à la reconfiguration du modèle féminin proposé par Djaïli Amadou Amal :

Ramla était partie avant l’aube. Elle avait affronté les dangers de la nuit et s’était évanouie dans la nature. Plusieurs rumeurs ont alimenté sa fuite au cours des semaines qui ont suivi. Il paraît qu’elle entretenait, depuis des mois, des liens étroits via internet avec son frère Amadou, qui travaillait depuis un moment à la capitale, ainsi qu’avec son ancien fiancé. Elle aurait aussi suivi en cachette des cours par correspondance. Elle avait emporté ses bijoux en or et se trouverait à présent à Yaoundé chez son frère. (p. 127)

La rancœur de Ramla atteint son paroxysme à l’issue de son expérience du mariage polygamique, expérience au cours de laquelle elle a affronté les souffrances et les épreuves propres à ce type d’union. Toutefois, loin de la briser, cette épreuve devient un moment de reconfiguration identitaire. La citation suivante traduit cette dynamique de résilience et d’affirmation de soi : « En même temps, je profitais enfin de mon honneur retrouvé. Je m’étais battue et j’avais gagné. Du moins, cette bataille-là. Elle me redonnait confiance en moi et de l’espoir pour l’avenir. J’avais fait l’expérience de la polygamie et m’en étais sortie la tête haute. Je n’avais plus peur qu’il se remarie. » (p. 127). Ce passage marque un tournant dans le parcours du personnage, qui ne se perçoit plus uniquement comme victime du système patriarcal, mais comme une femme capable de résistance et de reconstruction.

Dans l’œuvre de Djaïli Amadou, l’ordre patriarcal se heurte à l’insoumission de Ramla. En transgressant le caractère sacralisé du mariage et en s’enfuyant avec son amour d’enfance, elle oppose une résistance explicite au mariage arrangé. À travers ce geste de rupture, l’autrice met en scène, par le biais d’un personnage soumis aux pesanteurs sociales, une revendication féminine fondée sur une prise de conscience individuelle appelée à devenir collective, visant à remettre en question les abus légitimés par la tradition.

Le constat est sans équivoque : dans une société phallocratique où la parole et le pouvoir décisionnel demeurent largement monopolisés par les hommes, les personnages féminins se constituent en véritables actrices de la défense des leurs droits. Elles incarnent ainsi les attributs d’une féminité émancipée, qui renvoie à un prototype de femme en émergence au sein des communautés de l’Extrême-Nord du Cameroun, dans un contexte de profondes recompositions sociales accentuées par la crise de Boko Haram. Comme Djaïli Amadou (2019) le fait savoir lors d’un entretien :

Les discriminations à l’encontre de la femme sont un frein certain pour l’émancipation et l’épanouissement de tous! Toute attitude tendant à discriminer la femme, tend à fragiliser et rendre vulnérable la société tout entière. Ce n’est pas un hasard si les sociétés les plus évoluées sont celles qui accordent une place importante à la femme. La femme doit pour ainsi dire occuper la place majeure qui est la sienne au sein de sa propre société, et elle l’a mérité aussi grandement que l’homme le mérite.

Les propos de Djaïli Amadou témoignent du fait que la lutte pour l’émancipation des femmes, fondée notamment sur l’éducation et l’instruction, s’inscrit également dans une dynamique plus large de développement et d’épanouissement social. Son écriture relève ainsi d’un registre combatif, en ce qu’elle s’attaque aux discriminations infligées aux femmes au nom de la tradition. À ce titre, Djaïli Amadou peut être rattachée à la catégorie des « amazones des temps modernes qui s’inscrivent dans les batailles pour les libertés individuelles avec leur cachet propre » (Ndinda, 2000 : 32).

Conclusion

Ce chapitre avait pour objectif d’interroger la réhabilitation de l’image des femmes dans Cœur du Sahel et Munyal, les larmes de la patience de Djaïli Amadou Amal. L’analyse s’est ainsi attachée à mettre en évidence une écriture singulière, articulant révolte, subversion et émancipation. Les lectures menées ont permis de dégager les représentations sociales et les idées reçues sur les femmes, telles qu’elles se manifestent à travers des lieux communs largement diffusés dans l’imaginaire sahélien, tout en révélant les stratégies narratives et symboliques de réhabilitation littéraire et sociale de la figure féminine.

Djaïli Amadou Amal esquisse ainsi le portrait d’un nouveau profil de femmes émergentes dans le nord du Cameroun en contexte de crise Boko Haram. En s’opposant aux stéréotypes réducteurs de femmes « kamikazes », « ménagères » ou « partenaires sexuelles », l’autrice confère à ses héroïnes une identité renouvelée — celle de femmes libres, audacieuses et indépendantes — qui rompt avec les représentations rétrogrades héritées de la tradition. Cette reconfiguration identitaire se traduit par une dynamique de révolte, perceptible à travers les attitudes subversives adoptées par les personnages féminins tout au long de leur parcours narratif.

Les romans étudiés, en retraçant l’itinéraire d’héroïnes en quête d’émancipation et de reconnaissance sociale, s’inscrivent ainsi dans un projet global de déconstruction des idées reçues et de construction d’une nouvelle identité sociale de la femme sahélienne. Ils constituent, à ce titre, une véritable tribune pour lire les mutations sociales et idéologiques contemporaines, dont l’un des foyers majeurs se cristallise autour des femmes dans les sociétés septentrionales du Cameroun.

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  1. Djaïli Amadou Amal est une romancière camerounaise et une militante féministe. Lauréate du Prix Goncourt des Lycéen·ne·s en 2020 et du Choix Goncourt de l’Orient pour son roman Les impatientes, elle a également reçu de nombreuses distinctions, notamment le Prix Orange en 2019 ainsi que les insignes du Doctorat Honoris Causa de l’Université Sorbonne Nouvelle. L’ensemble de son œuvre romanesque s’articule autour de la problématique des discriminations faites aux femmes, en particulier celles découlant des traditions, de la religion et de la polygamie.
  2. Personnage du roman Les impatientes, Moubarak est l’époux de l’une des héroïnes. D’un point de vue idéologique, ce personnage représente le modèle d’homme sahélien irresponsable auquel les adolescentes peules sont souvent données de force en mariage.