Introduction
Esther OLEMBE, Thomas Hervé MBOA NKOUDOU, Gilbert Willy TIO BABENA et Lydiane TSAYEM
La pandémie de COVID-19 a constitué l’un des événements les plus marquants du début du XXIe siècle. Si elle s’est d’abord imposée comme une crise sanitaire d’ampleur mondiale, ses effets ont très rapidement débordé le seul champ biomédical pour investir l’ensemble des sphères de la vie sociale. La circulation des discours, les formes de médiatisation, les modalités de l’action publique, les régimes de légitimité des savoirs, les pratiques religieuses, les institutions éducatives, les services documentaires et les conditions mêmes de production de la recherche se sont trouvés durablement affectés par cette séquence historique. En Afrique comme ailleurs, la pandémie a ainsi agi tout à la fois comme révélateur de vulnérabilités anciennes, accélérateur de transformations déjà à l’œuvre et opérateur de recomposition des rapports entre communication, pouvoir, savoir et société.
Six ans après : retour sur l’événement COVID-19
Le présent ouvrage ne prétend pas investir un espace de recherche vide, que l’on pourrait assimiler à une tabula rasa. Il s’inscrit au contraire dans un champ de recherche déjà nourri sur la COVID-19 en Afrique. Plusieurs travaux ont montré que la pandémie ne pouvait être réduite à une seule crise sanitaire, mais devait aussi être pensée comme un phénomène de publicisation, de médiatisation, de communication publique et de gouvernance. C’est notamment ce que soulignent Cabedoche et Ngono (2023) lorsqu’ils analysent la pandémie en Afrique comme un « fait social total » pris dans les mécanismes de communication et de médiatisation, tandis que le collectif qu’ils dirigent met en évidence la pluralité des productions discursives suscitées par la COVID-19 dans les espaces publics africains. Dans une perspective complémentaire, Adebisi et al. (2021) montrent, à partir de treize pays africains, combien les stratégies de communication du risque et d’engagement communautaire ont joué un rôle décisif dans la gestion de la crise, tandis que Talisuna et al. (2022) soulignent, à l’échelle continentale, l’importance des dispositifs de gouvernance, de coordination, de communication, de laboratoire et de logistique dans la réponse à la pandémie. De leur côté, Seytre et al. (2021) rappellent que l’efficacité des messages sanitaires dépend aussi des conditions locales de littératie en santé et des perceptions sociales de la maladie, invitant ainsi à penser la communication sur la COVID-19 à partir des contextes africains eux-mêmes.
Dans le même mouvement, d’autres recherches éclairent plus spécifiquement les dimensions discursives, médiatiques, éducatives et cognitives qui traversent notre volume. L’étude de Ndlovu et Nikabs (2023), consacrée aux constructions de l’Afrique dans les médias africains pendant la COVID-19, montre que les récits médiatiques ont contribué à produire certaines représentations du continent et confirme ainsi que la pandémie doit aussi être appréhendée comme un événement discursivement et médiatiquement construit. À cette littérature académique s’ajoutent des productions éditoriales africaines francophones particulièrement proches de notre terrain. Ainsi, l’ouvrage collectif Covid 19 au Cameroun : savoirs, imaginaires collectifs et complexification des habitus en post-pandémie (Ongolo Zogo et al., 2021) met en avant les transformations sociales, symboliques et cognitives induites par la crise dans le contexte camerounais, tandis qu’Edongo Ntede (2022), dans COVID-19 et numérique éducatif, éclaire les reconfigurations pédagogiques, numériques et culturelles provoquées par la pandémie dans les espaces éducatifs camerounais. C’est dans le dialogue avec cet ensemble de travaux (portant à la fois sur la communication, la gouvernance, les médiatisations, les imaginaires et les reconfigurations du savoir) que s’inscrit le présent ouvrage.
La notion de construction d’un événement
Parler dans ce volume de la construction d’un événement ne revient nullement à nier la matérialité de la pandémie de COVID-19 ni la réalité de ses effets sanitaires, sociaux et politiques. Il s’agit plutôt de souligner qu’un événement n’accède à une existence pleinement publique qu’à travers les opérations discursives, médiatiques, institutionnelles et sociales qui le nomment, le cadrent, le mettent en récit, le rendent visible et en orientent les interprétations collectives. En ce sens, la pandémie n’est pas seulement appréhendée ici comme un fait sanitaire, mais aussi comme un objet de discours, de médiation, de gouvernance et d’appropriation sociale. Les contributions réunies ici montrent alors comment médias, institutions, organisations, acteurs religieux, dispositifs documentaires, controverses numériques et pratiques locales participent, chacun à leur manière, à façonner l’intelligibilité publique de la crise et à en déterminer les significations, les usages et les effets.
La COVID-19 constitue également un événement au regard de ses régimes variables de visibilité médiatique. D’abord hypermédiatisée et omniprésente dans les espaces publics mondiaux, elle a progressivement vu sa centralité concurrencée par d’autres crises majeures, notamment la guerre en Ukraine, révélant ainsi que l’événement ne se définit pas seulement par son irruption, mais aussi par les logiques de hiérarchisation, de compétition et de réagencement de l’attention collective qui en modulent la présence dans l’espace médiatique mondial. Les travaux sur les dynamiques d’attention médiatique montrent, de ce point de vue, que le déclin de la visibilité de la COVID-19 peut être lié à la fatigue informationnelle autant qu’à l’émergence d’autres enjeux dominants sur l’agenda des médias (Harjuniemi, 2023; Pearman et al., 2021). L’attention massive portée, à partir de février 2022, à la guerre en Ukraine constitue à cet égard un exemple éclairant de la manière dont une crise géopolitique peut reconfigurer l’agenda informationnel international et reléguer d’autres enjeux pourtant toujours actifs au second plan (Eddy & Fletcher, 2022).
C’est à partir de cet ensemble de considérations (historiques, communicationnelles, médiatiques, épistémologiques et institutionnelles) que le présent volume déploie sa propre architecture analytique. L’ambition n’est pas d’additionner des études de cas juxtaposées, mais de proposer une lecture cohérente de la pandémie à partir de trois entrées complémentaires : les reconfigurations des cadres et des savoirs que la pandémie a révélés, les mises en discours par lesquelles elle a été construite comme événement public, les acteurs et les dispositifs de gouvernance à travers lesquels elle a été négociée, appropriée et contestée. C’est cette progression, allant des conditions d’intelligibilité de la crise à ses formes de médiatisation, puis à ses modalités de gestion sociale et institutionnelle, qui structure l’ensemble de l’ouvrage.
Architecture de l’ouvrage
La première partie de l’ouvrage propose sur une assise explicitement méthodologique, documentaire, épistémologique et institutionnelle. Le chapitre d’ouverture de Thomas Hervé Mboa Nkoudou revient sur l’impossibilité d’accéder physiquement au terrain dans le cadre d’une recherche qualitative menée auprès de femmes engagées dans des makerspaces d’Afrique subsaharienne. Il montre de manière particulièrement éclairante que la pandémie n’a pas seulement transformé les objets de recherche, mais aussi les conditions mêmes de production du savoir. À cette première réflexion répond celle d’Esther Olembe qui invite à penser la crise à partir des régimes de visibilité, des circulations documentaires et des zones d’ombre qui structurent l’espace informationnel. Le chapitre de Gilbert Willy Tio Babena complète ce tableau par une proposition théorique forte : l’« archéologie de crise », entendue comme cadre d’analyse des crises numériques, des régimes de vérité concurrents et des circulations virales d’artefacts discursifs dans l’espace public.
D’autres textes de la première partie s’intéressent, par ailleurs, aux institutions et infrastructures du savoir. Hervé Toussaint Ondoua interroge, pour sa part, les tensions entre la reconnaissance des savoirs endogènes africains et les exigences de validation scientifique, tout en plaidant pour une consolidation des laboratoires et des infrastructures de recherche capables d’évaluer, de systématiser et de légitimer ces connaissances. Alice Nga Minkala et Martin Galland Beyala montrent ensuite, dans leur étude sur le manuel scolaire au Cameroun, que la virtualisation des enseignements a profondément reconfiguré les pratiques éditoriales, les usages pédagogiques et les rapports entre éditeurs et éditrices, enseignant·es et apprenant·es. Clément Honoré Angoni Angoni, en s’intéressant à l’enseignement en « live », met en lumière les possibilités ouvertes par les dispositifs numériques pour assurer la continuité pédagogique, tout en soulignant les fortes inégalités d’accès qu’ils révèlent. Enfin, l’étude de Roseline Bawack et Louise Lutéine Ngo Kobhio Balock sur les bibliothèques publiques de Yaoundé révèlent que la pandémie a mis en relief la fragilité des politiques documentaires et la nécessité de repenser les services numériques et les coopérations institutionnelles. Dans son ensemble, cette première partie donne donc au volume une entrée particulièrement forte : la pandémie y apparaît comme une épreuve pour les cadres de recherche, les médiations documentaires, les institutions éducatives et les infrastructures du savoir.
La deuxième partie, quant à elle, déplace le regard vers les formes de nomination, de représentation, de mise en récit et de médiatisation de la crise. Elle montre que la COVID-19 n’a jamais été un simple fait épidémiologique, mais qu’elle a toujours été également un fait discursif, symbolique et médiatique. Le texte d’Alain Assomo analyse ainsi la réorientation des discours publicitaires de plusieurs entreprises commerciales camerounaises – MTN Cameroun, Biopharma S.A. et le Crédit Communautaire d’Afrique – sous l’effet de la crise sanitaire. Son étude met en évidence le passage d’une communication centrée exclusivement sur la marque et sur une finalité commerciale à des messages associant désormais promotion du produit et participation à la lutte contre la pandémie. Dorothée Béatrice Ndoumbé étudie comment la presse camerounaise a contribué, dès les premiers épisodes de la crise, à construire la pandémie comme événement public, entre alerte sanitaire, discours de résilience africaine et circulation d’hypothèses complotistes. Yanick Hypolitte Zambo propose une relecture épidictique des discours produits autour de la COVID-19, révélant l’ambivalence d’un événement présenté à la fois comme menace et comme occasion de valoriser certains effets jugés positifs. Joséphine Nicole Abomo Essomba, à partir du cas de Cameroon Tribune, montre comment la photographie de presse participe à la mise en récit de la pandémie à travers des acteurs, des scènes et des significations spécifiques. Dans une perspective strictement linguistique, Mohamadou Ousmanou interroge les enjeux orthographiques et communicationnels d’une affiche de sensibilisation en fulfulde, rappelant que l’usage des langues camerounaises dans la communication de proximité ne garantit pas en lui-même l’efficacité des messages. Enfin, Priscylle Manuela Mepoui Abanda analyse la sécuritisation de la COVID-19 au Cameroun et montre comment le virus a été progressivement construit comme une menace existentielle pour la sécurité nationale. Ensemble, ces contributions donnent à voir la pandémie comme objet de discours, de représentation, de médiation et de cadrage, autrement dit comme événement publiquement construit.
La troisième et dernière partie du collectif traite, quant à elle, des dispositifs institutionnels, des médiations de proximité, des conflits d’interprétation et des pratiques sociales de gestion de la crise. Elle montre que la pandémie n’a pas seulement été racontée : elle a aussi été gouvernée, négociée, contestée et appropriée par une pluralité d’acteurs aux intérêts, aux ressources et aux registres de légitimité parfois divergents. Adrien Bitond examine ainsi les limites d’une communication gouvernementale centralisée dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun et plaide pour une communication de proximité fondée sur la participation communautaire. Lydiane Tsayem et Marie Christelle Koa Otto analysent les stratégies de communication de crise déployées dans le champ économique et mettent en évidence les enjeux de dominance qui traversent l’action publique économique en contexte pandémique. Le chapitre de Richard Bertrand Etaba Onana et Alain Assomo s’intéresse aux leaders religieux et à leurs stratégies de communication de crise pour maintenir le lien avec les fidèles et assurer la continuité de l’accompagnement spirituel malgré la fermeture des lieux de culte.
D’autres études proposées dans cette même partie approfondissent la question des réponses sociales, des résistances et des appropriations locales. Colette Djadeu Nguemedyam et Marie Christelle Koa Otto arrivent à la conclusion que les résistances à la vaccination anti-COVID-19 au Cameroun ne relèvent pas d’une simple défiance irrationnelle, mais doivent être comprises à partir de la discordance discursive entre organisations sanitaires, leaders d’opinion et espaces médiatiques concurrents. Georges Mbang Nsangou, Robert Marie Mba et Yves Bertrand Djouda Feudjio s’intéressent, de leur côté, aux rationalités locales de riposte et au rôle des savoirs endogènes dans les pratiques de prévention et de prise en charge. Enfin, Gaston Kone Tiègbe, à partir du cas d’Abidjan, souligne que les perceptions sociales des centres de dépistage ont été façonnées par l’infodémie, la politisation de la crise et la défiance envers les autorités. Dans son ensemble, cette troisième partie fait apparaître la gouvernance de la COVID-19 comme un processus relationnel, conflictuel et distribué, où se redéfinissent les frontières entre expertise, décision publique, confiance sociale et légitimité des acteurs.
Que retenir?
En substance, le livre analyse la centralisation des dispositifs de gestion qu’il oppose à la nécessité de médiations de proximité mieux ajustées aux réalités locales. Il propose ensuite une lecture des rapports complexes entre savoirs institués, expertises scientifiques, croyances ordinaires et savoirs endogènes. En fin de compte, il revient sur la question de la transformation des espaces publics sous l’effet des circulations numériques, de l’infodémie, des controverses médiatiques et des régimes de vérité concurrents. Il tient son intérêt de son pluralisme théorique et méthodologique dans la mesure où les contributions mobilisent l’analyse du discours, les sciences de l’information et de la communication, la sociologie, l’ethnométhodologie, la sociologie visuelle, l’analyse narratologique, la réflexion méthodologique et la théorie de la sécuritisation. Loin de disperser le propos, cette diversité disciplinaire renforce au contraire la portée du volume en permettant de saisir la pandémie dans sa multidimensionnalité.
L’ouvrage entend ainsi contribuer à une mémoire critique de la pandémie, mais aussi, et plus largement, à une réflexion sur les conditions contemporaines de la vie collective en Afrique. Il s’adresse aux chercheuses et chercheurs, aux étudiantes et étudiants, ainsi qu’à toutes celles et ceux qui souhaitent comprendre comment une crise globale, loin d’effacer les contextes, en révèle au contraire les tensions, les ressources, les inégalités et les singularités. Les contributions réunies ici présentent la COVID-19 non comme une parenthèse close, mais comme un événement critique dont les effets continuent d’éclairer les manières de communiquer, de documenter, de gouverner, d’enseigner, de croire et de produire du savoir dans les sociétés africaines contemporaines.
Références bibliographiques
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Cabedoche, B., & Ngono, S. (Dirs.). (2023). Communication et Covid-19 en Afrique : Action publique, médiatisation, croyances populaires. L’Harmattan.
Eddy, K., & Fletcher, R. (2022, 15 juin). Perceptions of media coverage of the war in Ukraine. Reuters Institute for the Study of Journalism. https://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/digital-news-report/2022/perceptions-media-coverage-war-Ukraine
Edongo Ntede, P. F. (2022). COVID-19 et numérique éducatif : La mise à jour de la culture. Les Éditions Monange.
Harjuniemi, T. (2023). A topic among others-Examining the attention dynamics of the COVID-19 pandemic through interviews with Finnish journalists. Journalism, 24(12), 2723-2740. https://doi.org/10.1177/14648849221138431
Ndlovu, M., & Nikabs, M. (2023). COVID-19 and the constructions of Africa in African news media. Journal of African Media Studies, 15(2). https://doi.org/10.1386/jams_00099_1
Ongolo Zogo, P., Zoung-Kanyi Bissek, A.-C., Nsangou, M. M., Batibonak, S., Bonono-Momnougoui, C. R., & Bitouga, B. A. (2021). Covid 19 au Cameroun : savoirs, imaginaires collectifs et complexification des habitus en post-pandémie. Les Éditions Monange.
Pearman, O., Boykoff, M., Osborne-Gowey, J., Aoyagi, M., & Ballantyne, A. G. (2021). COVID-19 media coverage decreasing despite deepening crisis. The Lancet Planetary Health, 5(1), e6–e7. https://www.thelancet.com/journals/lanplh/article/PIIS2542-5196(20)30303-X/fulltext
Seytre, B., Barros, C., Bona, P., Fall, B., Konaté, B., Rodrigues, A., Varela, O., & Yoro, M. B. (2021). Revisiting COVID-19 communication in Western Africa: A health literacy-based approach to health communication. American Journal of Tropical Medicine and Hygiene, 105(3), 708-712. https://doi.org/10.4269/ajtmh.21-0013
Talisuna, A., Iwu, C., Okeibunor, J., Stephen, M., Musa, E. O., Herring, B. L., Ramadan, O. P. C., Yota, D., Nanyunja, M., Mpairwe, A., Banza, F. M., Diallo, A. B., Wango, R. K., Massidi, C., Njenge, H. K., Traore, M., Oke, A., Bonkoungou, B., Mayigane, L. N., … Gueye, A. S. (2022). Assessment of COVID-19 pandemic responses in African countries: Thematic synthesis of WHO intra-action review reports. BMJ Open, 12(5), e056896. https://doi.org/10.1136/bmjopen-2021-056896
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