Gestion communicationnelle de la crise de la COVID-19 au Cameroun et enjeux de dominance dans l’action publique économique

Lydiane TSAYEM et Marie Christelle KOA OTTO

Introduction

Le 16 novembre 2019, une province de la Chine centrale, Hubei, fait face à un virus, le coronavirus SARS-CoV-2. Lorsque la ville est mise en quarantaine en janvier 2020, la maladie infectieuse a déjà traversé les frontières, conférant à l’épidémie une dimension mondiale. Au-delà des 6,9 millions de morts recensés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les États font désormais face à une crise sanitaire majeure dont les effets interrogent jusqu’aux formes de gouvernementalité politique (Foucault, 1954-1988), aussi bien passées que présentes.

Les premières initiatives dans le monde sont centrées sur l’urgence sanitaire, la communication et la sensibilisation pour l’adoption des mesures de contention, ou encore l’appel aux solidarités nationales. Peu à peu cependant, les mesures mêmes adoptées contre la crise sanitaire déclenchent une crise économique dont la nature et les contours ne sont visibles qu’a posteriori. Au plan international, le ralentissement simultané des échanges mondiaux fait entrevoir, selon la Directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), une importante récession[1]. À l’échelle régionale, la dépendance des économies d’Afrique centrale à certains secteurs économiques ou activités d’exportation a contribué à renforcer les effets économiques et sociaux de la crise Covid-19. C’est dans ce contexte que le ministre du Commerce au Cameroun révèle le 25 juin 2020, au cours d’un conseil de cabinet, que le volume global des échanges commerciaux a reculé de 16 % au cours du premier semestre[2]. Ce qui apparaît désormais comme une crise économique se laisse voir à travers les effets qu’elle génère d’une part, et d’autre part, par la médiation à laquelle elle donne lieu.

Relativement aux premiers, ils sont amplement scrutés et rendus visibles par les médias. Ainsi, le journal Le Monde Afrique évoque « la détresse des producteurs face au Covid-19 »[3]. Le magazine Actu Cameroun, lui, décrit le manque à gagner de commerçants spécialisés dans la revente de produits importés de Chine, dont l’activité est paralysée depuis le confinement[4]. L’accroissement de l’insécurité alimentaire du fait de la perturbation de la chaîne d’approvisionnement alimentaire, la flambée des prix des denrées alimentaires et la spéculation sur le marché comme conséquences directes de la crise, ou encore la difficile implémentation des mesures de contention de l’épidémie dans les marchés[5], constituent autant de thématiques traitées.

L’activité de médiation, quant à elle, rend davantage compte d’un malaise entre les opérateurs économiques et l’État à travers l’action mise sur pied par le gouvernement. Ainsi, le Groupement inter-patronal du Cameroun (GICAM[6]) produit, entre avril et juin 2020, deux rapports, qui décrivent une perception négative à court terme des effets de la Covid-19 par les dirigeants interrogés. Par la suite, il révèle que 69 % d’entre eux sont insatisfaits quant aux mesures prises par le gouvernement. Ainsi, en dépit des annonces faites par ce dernier depuis le début de la crise, les entreprises de taille moyenne, et plus spécifiquement certains secteurs d’activité (hébergement, informatique, restauration, télécommunications…) affirment attendre davantage de mesures relatives à la fiscalité (76,8 %), dans les domaines douanier et social.

C’est le double caractère conjoncturel et perturbateur des effets économiques induits par la crise Covid au Cameroun d’une part, et d’autre part, les tensions dont rend compte la perception des entrepreneurs relativement à l’action de l’État, qui ont servi de base à cette recherche. Ces traits dessinent en filigrane la dimension gestionnaire des crises, dans un contexte où l’évènement à l’origine du dysfonctionnement génère des incertitudes structurelles ainsi que des interactions, à l’origine elles-mêmes de nouvelles tensions. L’enchaînement en contexte camerounais de la crise sanitaire, et ensuite de la crise économique, constitue un ensemble d’évènements ouverts qui rendent visible par la suite une crise larvée, dont il n’est pas aisé de saisir les contours (Mayer, 1992). De fait, bien que considérant l’approche évènementielle de la crise comme explicative des dysfonctionnements observés, nous privilégions l’approche processuelle qui considère celle-ci comme un « processus de déstabilisation de l’organisation dans lequel vont s’engager brutalement plusieurs acteurs et plusieurs enjeux souvent éloignés du champ d’attention et de transactions habituel de l’organisation » (Roux-Dufort, 1999, p. 90). Cette recherche se donne ainsi pour objectif de décrire, de comprendre et d’analyser la gestion communicationnelle par l’État camerounais de la crise de la Covid-19 dans le champ économique. Ce faisant, elle interroge les médiations auxquelles cette crise a donné lieu. Enfin, elle tente de comprendre les tensions et stratégies discursives qu’elle a générées. Les questions sont dès lors les suivantes : comment se structure la communication de crise de l’État camerounais à l’endroit des opérateurs économiques durant la crise Covid-19? Quelles sont les formes de cette communication? Que révèle cette stratégie des rapports et interactions entre acteurs de l’écosystème économique camerounais?

L’hypothèse centrale de ce travail est que la communication de crise de l’État camerounais à l’endroit des opérateurs économiques s’est structurée autour de trois phases, qui n’ont pas permis de rendre lisible l’action de celui-ci. Par ailleurs, elle s’est caractérisée par des cadres et des formes de communication top-down, qui visent à légitimer l’accès de l’État aux ressources politiques, symboliques et financières générées par le contexte de crise. Enfin, nous postulons que la polarisation à laquelle cette communication a donné lieu rend compte d’un transfert socio-culturel (Delanoë et Moro 2016). Ainsi, dans la négociation de l’accès aux ressources sur lesquelles l’État agit en situation monopolistique (Bayart, 1999; Dufour, 2010; Bourdieu, 2010), les acteurs institutionnels transposent dans la crise présente des représentations tributaires des grands affrontements idéologiques qui traversent la sphère économique camerounaise.

Divers travaux ont fait état de la gestion de la crise Covid -19 au Cameroun (Noubiap, 2020; Tsanga, 2020; Mboua et al., 2021; Ndibnu-Messina et Kouankem, 2021; Kuete et al., 2021). Ils abordent diversement la problématique avec des perspectives issues de la psychologie, de la santé et plus particulièrement des pratiques médicales, de l’éducation, de la gestion, etc. Dans le champ économique, les recherches existantes se sont intéressées à l’impact économique de la Covid-19 (Abe 2021; Kemajou Njatang 2021), aux solutions fiscales implémentées (Kouam 2021), ou aux incidences économiques et sur l’emploi de la crise (Biwole, 2021; Eka, 2021). Dans le champ des SIC enfin, les travaux se sont structurés autour du rôle des dispositifs médiatiques ou publicitaires en période de crise (Djofack et Bien A Ngon, 2020; Anaba A. D., et Anaba V. A., 2022). L’adaptabilité des stratégies mises en œuvre par les acteurs économiques face à la crise ou à ses épiphénomènes (Eva’ah, 2020; Amang A Ngon, 2023), la pertinence des choix de communication en matière de communication publique (Biboum et Essono, 2020; Mbassi et Nkene Ndeme, 2023), ou encore le traitement médiatique de l’action gouvernementale (Ndoumbe, 2022). Cette recherche se différencie cependant des précédentes, dans la mesure où, plutôt que de s’intéresser à la crise et ses corollaires en tant qu’évènement, nous pensons que la crise s’origine, se construit et se transforme au gré de processus latents dans l’organisation. Ainsi, plutôt qu’une approche linéaire des crises qui ne sauraient rendre compte de la transformation d’une crise mondiale en problème local ainsi que des tensions que celle-ci a générées, nous privilégions une approche processuelle et systémique (Roux-Dufort, 1999; Forgues, 1996; Pündrich et al., 2009).

Méthodologie

Nous nous sommes appuyées pour ce faire, dans un premier temps, sur un corpus constitué de 15 documents publiés (communiqués, rapports de conseils de cabinets, déclarations spéciales, allocutions) par les institutions étatiques ou leurs représentants à destination des acteurs économiques dans le cadre de la crise. Nous y avons associé l’observation des sites web, et des pages sur les réseaux sociaux numériques (Facebook, Twitter) d’institutions telles que le ministère des petites et moyennes Entreprises, de l’Économie sociale et de l’Artisanat (MINPMEESA), du ministère du Commerce (MINCOM), du ministère des Finances (MINFI), du Secrétariat du Premier ministère (SGPM), ou encore du ministère de la Santé (MINSANTE) alors en charge de la mise en œuvre des stratégies visant à endiguer la crise sanitaire. Cette observation s’est faite dans la période délimitée du 1er janvier 2020 au 1er janvier 2021. Nous nous sommes également appuyées sur dix entretiens semi-directifs, dont 5 adressés à des institutionnels en charge de l’accompagnement d’entrepreneurs, et 5 réalisés avec des chefs d’entreprise de la ville de Yaoundé.

Ces documents et contenus, ainsi que l’observation des plateformes digitales de communication de ces institutions, nous ont ainsi permis de saisir les objectifs, les stratégies et les destinataires de la communication de l’État. L’ensemble du corpus ainsi constitué a été soumis d’une part à l’analyse de contenu manuelle afin de faire ressortir les associations opérées par les émetteurs, d’une part. D’autre part, nous avons effectué une analyse thématique afin de mettre en perspective les différentes phases, stratégies et thématiques de la crise, visibles dans les discours organisationnels (Oger et Ollivier-Yanniv, 2006).

Résultats

Les résultats de cette recherche mettent en évidence l’articulation de trois phases qui structurent l’étude. Ainsi, dans sa première phase, la communication de crise de l’État est centrée sur la crise sanitaire, et moins sur les effets économiques de celle-ci. Malgré l’extériorité de la crise, les membres du gouvernement tentent avec plus ou moins de succès, d’occuper l’espace communicationnel, en informant les citoyen·ne·s sur les actions des institutions dont ils ont la charge. Néanmoins, l’agenda de la crise dominé par les institutions internationales, les actions par à-coups et a posteriori de l’État, et enfin la(les) mise(s) en scène de l’action gouvernementale, génèrent dans la deuxième phase, de nombreuses autres crises internes. L’État tente alors, à travers une communication parfois adossée à une communication politique, de contrôler les prises de parole et ce faisant, de restaurer la légitimité politique et institutionnelle de la figure du Chef de l’État, comme principal ordonnateur de l’action publique. Dans la troisième phase enfin, si cette tentative de contrôle donne lieu à l’énonciation d’un ensemble de mesures assignées au but de réorganiser l’activité économique, soit en y dupliquant les mesures barrières (restrictions, fermetures…), soit en aménageant des dispositifs d’aide (allègement fiscal, médiations avec les groupements patronaux et entrepreneurs…), deux facteurs vont éroder l’efficacité de celles-ci. Il s’agit, d’une part, de la transformation observée de la crise sanitaire en ressource symbolique, à travers la communication qu’en fait l’État à destination de ses différents partenaires financiers. Ce qui génère, d’autre part, des tensions antérieures à la crise, et qui sont liées au contrôle desdites ressources par les acteurs économiques, à travers la revendication de diverses compétences (politiques et juridico-légales pour l’État, et d’expertise pour la sphère entrepreneuriale).

Phase 1. De la communication sur le risque aux risques de la communication : construction locale de l’ennemi invisible

Dans cette partie, il apparaît que la temporalité, les acteurs ainsi que les thématiques retenues font de la première phase une communication sur le risque sanitaire. Ici, l’agenda de la crise au Cameroun, qui est corollaire de celui de la crise mondiale, pousse l’État camerounais à davantage communiquer sur la stratégie de riposte sanitaire, et moins sur les effets économiques de celle-ci. Cette communication sera d’ailleurs portée par le ministre de la santé. Le recensement des cas, l’activité de médiation préparatoire qui est déployée et, enfin, la nature même des supports de cette communication dessinent la trame d’une communication politique.

La première phase de la gestion communicationnelle de la crise par l’État camerounais s’étend du 31 janvier, date à laquelle l’OMS reconnaît à la crise Covid-19 son caractère d’urgence sanitaire, à la mi-mars 2020. Cette période va être caractérisée par deux traits distinctifs, à savoir dans un premier temps une communication a posteriori, axée sur la prévalence de l’urgence sanitaire, et enfin formelle; et dans un second temps, une communication plus dynamique, moins rigide par ses cadres et sa forme, incarnée par la personne du ministre de la Santé.

Une communication a posteriori, corollaire de l’agenda de crise international

Le premier cas d’une personne infectée par le virus est détecté le 17 novembre 2019 dans la ville de Wuhan[7]. Alors que la question de la transmissibilité interhumaine de l’épidémie structure les premières prises de parole d’institutions et d’experts dans le domaine de la santé, le 23 janvier, Wuhan est placée sous confinement.

Il faut attendre le 30 janvier pour que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) prenne enfin la parole, reconnaissant que la maladie constitue une urgence de santé publique. Corollaire de cette annonce, la réaction du Cameroun est communiquée aux médias au cours d’un point de presse du ministre de la Santé Manaouda Malachie. L’idée alors est de présenter les résultats d’une étude conjointement conduite par la Direction de la lutte contre la maladie, les épidémies et les pandémies d’une part, et d’autre part, de présenter quelques axes stratégiques de préparation de la riposte à une éventuelle crise : coordination multisectorielle et internationale; surveillance pour la détection précoce des cas; capacité du laboratoire; mesures de prévention et contrôle des infections en milieu hospitalier et dans la communauté; prise en charge des cas; communication des risques et engagement communautaire; logistique…?[8] Quelques jours après cette intervention, c’est au tour de l’ambassadeur de Chine de s’exprimer au cours d’une conférence de presse tenue le 3 février 2020, dont la teneur était relative aux mesures de contention de l’épidémie déployées par l’État chinois sur son territoire. Il sera par la suite reçu par le ministre des Relations extérieures (MINREX) : les mesures de contention faisaient l’objet de leurs échanges[9].

Parallèlement à ces cadres discursifs formels, le ministre de la santé inaugure un exercice où la prise de parole, moins contrainte, vise à la fois à informer les citoyen·ne·s tout en laissant voir une forme de transparence inédite dans l’environnement politico-administratif camerounais (Wandji et al., 2020). Ainsi, sur son compte Twitter personnel, Manaouda Malachie n’hésite pas à endosser ses prises de parole dans les deux langues officielles, tout en exprimant ses points de vue par l’emploi de pronoms personnels tels que « Je », « J’ », « Nous », « Notre »; à se mettre en situation, exprimant la dynamique des médiations opérées sur le terrain avec certains corps professionnels ou administratifs (« Je consulte ce jour les différents ordres professionnels », « J’ai réuni hier une quinzaine de cliniciens », « L’occasion me sera donnée de présenter notre plan de riposte »[10], « En réunion cet après-midi avec la grande famille de la santé »[11]); félicitant des figures héroïques, ou sensibilisant et informant les citoyen·ne·s au sujet des mesures préventives, des gestes barrières et des mesures administratives de contention de l’épidémie.

Une partie considérable de sa communication s’attèle également à effectuer la recension des cas de contamination enregistrés sur le territoire camerounais. On peut le voir à travers quelques tweets affichés ci-dessous.

Planche 1. Tweets du ministre de la Santé, 2020 (source : les auteures)

C’est notamment à travers un communiqué de presse signé le 6 mars 2020 qu’il annonce la confirmation d’un premier cas de coronavirus sur le territoire camerounais. Information qui, également confirmée sur le compte Twitter du ministre, deviendra virale sur les réseaux sociaux numériques[12]. À la suite de celle-ci, le ministre de la Santé tient le 7 mars 2020 un point de presse conjoint avec les ministres de la Communication, de l’élevage, des Pêches et des Industries Animales, au cours duquel il est fait état de deux cas désormais de patients affectés par le coronavirus sur le territoire camerounais. Par sa forme et par ses cadres, bien qu’elle n’en garde en apparence ni la lourdeur ni les cadres usuels, la communication du ministre de la Santé constitue ici une communication sur le risque, entendue ici au sens de Sellnow qui en définit la pertinence ainsi : « Communication usually becomes the method for explaining or justifying the pre-existing policy and can be expected to reiterate previous arguments and positions » (Sellnow et al., 2009). Elle est à la fois communication stratégique visant à anticiper les effets sanitaires de la crise, communication sur la crise elle-même dans ses possibles formes, et enfin communication sur l’action et la dynamique de l’exécutif incarné ici par le ministre de la Santé.

Tenter de conjurer les incertitudes d’un ennemi invisible sur le plan local

Ce dernier trait de la gestion communicationnelle de l’État dans sa première phase contraste avec la nature même de la crise. Ainsi, l’hésitation de l’OMS en termes de réactivité face à la progression de la pandémie dans la province de Wuhan a donné lieu à de nombreuses interrogations quant à l’efficacité des systèmes de prévention et de gestion des crises sanitaires par les institutions sanitaires internationales, et en particulier l’OMS (De Pooter, 2020; Dabis, 2021; Compte-rendu et point de situation d’Anne Bruant Bisson, conseillère pour les affaires sociales en Chine, janvier-juillet 2020). La difficulté à identifier, puis à évaluer la transmissibilité du virus, l’hésitation de l’OMS, la préservation de bonnes relations avec la Chine[13], sont autant de crises dans la crise, qui rendent compte du retard dans la réactivité de l’OMS (Kernen et Mathys, 2020; Ozer et al., 2020). L’intrication des enjeux mondiaux, diplomatiques, de gouvernance économique mondiale (Borell, 2020), et dans une certaine mesure, politiques de cette crise, en ont fait un objet complexe, marqué par son extériorité, ce qui érode la légitimité de l’État camerounais comme l’observait Machikou (2020).

Si l’activisme digital du ministre de la santé avait pour but de conjurer par des procédés argumentatifs le désordre social ainsi engendré, la littérature produite sur le sujet montre une dissociation entre la figure héroïque qu’il incarne, et le pessimisme général des citoyen·ne·s quant à la capacité de l’État à transformer véritablement ses structures fonctionnelles et organisationnelles face à l’imminence de la crise. Pour Mbassi (2021), cette remise en cause s’est traduite en l’occurrence par l’usage de l’humour en ligne, en réaction entre autres à la prolixité cybernétique du ministre de la Santé, qui est alors perçu comme un superhéros des réseaux sociaux, dont les pouvoirs n’ont aucune emprise sur la lourdeur et l’inertie de la machine administrative.

Enfin, ce paradoxe entre une crise s’originant à l’extérieur et la tentative du ministre de la Santé de gommer, par des actions de communication, les troubles que cette crise pourrait générer en interne, a contribué dans la seconde phase à rendre plus visibles, ou tout du moins à faire ressortir les tensions de l’exécutif que nous qualifions dans ce travail de « bruit communicationnel ».

Phase 2. Uniformiser, hiérarchiser, et ordonnancer la parole publique : entre procédés de lissage et discours apologétiques.

La phase 2 correspond à la période qui s’étend au 17 mars jusqu’au début du mois de mai. C’est la période au cours de laquelle la communication de crise de l’État se déploie réellement par rapport à l’objet de la crise. Toutefois, cette stratégie est diluée en interne et en externe par des épiphénomènes qui finissent par structurer les prises de parole de l’État, davantage que le projet initial qui était de rassurer les citoyen·ne·s , en particulier les acteurs de la sphère économique.

Cette dilution se traduit, sur le plan interne, par une dissonance dans la stratégie gouvernementale de gestion de la crise, et sur le plan externe, par une crise politique manifeste dans les discours à travers les procédés de lissage des tensions en cours. Ces multiples crises dans la crise constituent un ensemble de « bruits communicationnels » qui, à leur tour, rendent illisible l’action de l’État dans le champ économique. Malgré les tentatives opérées ensuite par celui-ci pour unifier, lisser et rendre visible la stratégie économique proposée, cette phase est marquée par l’incertitude ainsi que la multiplicité de solutions par à-coups, qui au final vont diluer l’efficacité de la communication de crise.

Des « hautes instructions du Président de la République » comme modalité de communication politique en temps de crise

Le 17 mars 2020, le Premier ministre (PM), à l’issue d’une concertation interministérielle convoquée sur instruction du Président de la République, annonce un ensemble de mesures de contention de l’épidémie sur le territoire camerounais. Cette communication est lue à l’édition du 17h sur le poste national, puis présentée par le PM lui-même au cours d’une « déclaration spéciale » au cours de deux éditions (en langue anglaise et française) sur la CRTV. Le ministre s’exprime dans les deux langues selon chacune des éditions du journal, debout devant un pupitre, avec en fond de décor la photographie du président de la République au-dessus de son épaule gauche.

Image 1. Déclaration du PM le 17 mars 2020 sur la CRTV (source : site web du Premier ministère, www.spm.gov.cm)

Treize mesures sont ainsi exposées, dont quelques-unes ont un impact sur divers secteurs d’activités économiques : la restriction et/ou la suppression des déplacements intra-urbains et aux frontières entraînant une interruption des activités commerciales aériennes, maritimes, terrestres et d’enseignement entre autres (mesures 1, 2 et 8), la régulation des flux de fréquentation des consommateurs par certains secteurs d’activité, notamment les transports intra-urbains, les lieux de débit de boisson, les supermarchés, les restaurants, les lieux de loisir (mesures 6, 7, 10); la fermeture totale ou la restriction d’activités de certaines organisations publiques ou privées, ou d’évènements (mesures 3, 5, 6); enfin, l’état d’urgence appliqué entre autres aux hôtels et autres lieux d’hébergement, qui « pourront être réquisitionnés en tant que de besoin, à la diligence des autorités compétentes ».

Cette prise de parole inaugure une suite d’autres actes de communication, la formule des « Hautes instructions du Chef de l’État » semblent en constituer l’ossature. Ainsi, lors de son discours, les référents à l’action du président de la République abondent : « Sur très hautes instructions du Chef de l’État »; « Son Excellence Paul Biya »; « Le Président de la République a instruit ». Parallèlement, des rencontres interministérielles sont désormais déployées chaque semaine, et un rapport, un communiqué et/ou un point de presse sont produits/présentés à l’issue de ces rencontres.

Image 2. Extrait d’un communiqué à l’issue d’une réunion hebdomadaire du comité interministériel (source : site web de la primature www.spm.gov.cm)

Ainsi que le montre la capture d’écran ci-dessus, les communiqués empruntent des caractéristiques spécifiques qui engendrent à leur tour une généricité propre au contexte de crise : propos introductif marquant la réunion du sceau de la communication de crise en attestant de la présence du PM; date et nature de la réunion (réunion hebdomadaire du Comité interministériel); rappel des attributions dudit communiqué; points à l’ordre du jour… Il faut également relever que ces communiqués sont ensuite publiés sur le site web du Premier ministère. À cela, s’ajoutent les « déclarations spéciales ».

Ces éléments de communication, à leur tour, s’apparentent à des rituels, au sens d’« actes essentiellement répétitifs qui ponctuent certains moments de l’activité privée ou publique » (Abélès 1989, p. 127), et dont la fonction en contexte de crise est tout autant de renforcer la légitimité de l’État ou des figures politiques en contexte de désordre (Braibant, 1979; Moulene, 2017), que de générer une inflation de la dimension souverainiste du Chef de l’État (Ngono, 2020).

Deux jours plus tard, le président de la République (PR) publie sur la page Facebook du Président Paul Biya, le message suivant :

Chers compatriotes, le monde fait face à une crise sanitaire grave et sans précédent. Elle va impacter nos comportements quotidiens et notre économie. Je vous invite à respecter scrupuleusement les prescriptions du Gouvernement et de l’OMS. Ensemble nous devons barrer la voie à la propagation du coronavirus. Je compte sur votre civisme, votre courage et sur votre sens des responsabilités.

La publication sera également repostée sur les pages Facebook des différents ministères, dont celui de la Communication, dans les deux versions.

Planche 2. Captures d’écran de la publication du PR sur la page Facebook du MINCOM

Il ne prendra véritablement la parole qu’à la veille de la célébration du 20 mai, célébration nationale de l’unité au Cameroun. Exceptionnellement, il s’adresse alors aux citoyen·ne·s pour leur enjoindre de « ne pas céder à la panique », notamment liée aux informations propagées sur les réseaux sociaux (RS).

Outre l’apaisement des querelles politiques en contexte de crise et le rappel de la situation sanitaire exceptionnelle, le président de la République du Cameroun évoque également pour la première fois les conséquences économiques de la crise. Il dépeint ainsi le tableau sombre, évoquant des « défis liés à la forte baisse des places boursières, à la chute des cours des matières premières et à un fort ralentissement imprévu de nos échanges commerciaux. La pandémie du Coronavirus a donc un impact négatif sur l’économie mondiale ainsi que sur la nôtre »[14]. Face à cette situation, le dispositif qu’il prévoit s’articule autour de deux points, à savoir d’une part la préservation des emplois, et d’autre part, la capacité anticipatrice du gouvernement qu’il invite à être « ingénieux et inventif » afin d’assurer les « équilibres économiques ». Si ce discours est supposé légitimer et participer d’une communication de crise en informant et sensibilisant les citoyen·ne·s , son agenda suscite particulièrement des interrogations qui sont relayées par la presse internationale, pour qui elle survient tardivement. Elle s’interroge notamment sur le silence et le quasi mutisme du PR durant les cinq premiers mois de la crise Le Courrier international pour sa part soulignait le fait que ses homologues africains avaient déjà pris la parole publiquement sur le sujet : « Mystère. En pleine crise de la Covid-19, où est passé le président camerounais? »[15]. On peut également mentionner l’article de Le Journal de Montréal du 4 avril 2020, qui observe : « Au Cameroun, où le coronavirus progresse vite, le silence du président pose question ». Interrogations auxquelles fait écho le titre de Le Monde, qui au lendemain de son discours adopte une perspective également assez critique : « Au Cameroun, Paul Biya pour la première fois à la télévision depuis le début de la pandémie de coronavirus »[16]. Ces différentes postures révèlent la complexité de la crise qui, outre ses dimensions sanitaires et économiques, se fonde sur un ancrage idéologique et politique.

De l’ancrage idéologique et politique d’une crise à l’origine sanitaire

Comme décrit plus haut, les prises de parole du gouvernement camerounais dans la seconde phase visaient, en apparence, à éroder la part d’incertitude liée aux changements induits par la crise, notamment dans le champ économique. Mais dans les faits, la stratégie de gestion de la crise sur le plan communicationnel tente en réalité de « conjurer le désordre discursif » (Oger & Ollivier-Yaniv 2006, p. 63) provoqué par les prises de parole diverses, et dans certains cas crisogènes, produites au cours des trois derniers mois depuis la survenue de la crise. Les tensions ici semblent être de deux ordres.

D’une part, ainsi que souligné plus haut, le débat thématisé par la presse internationale autour des silences du président en temps de crise a été intériorisé sur le plan local par les acteurs politiques, et plus particulièrement l’opposition camerounaise. La crise sanitaire devient ainsi désormais le théâtre où se jouent les revendications idéologiques qu’incarne l’État et l’opposition, sur fond de guerre de légitimité (Faniel et Sägesser 2020). Alors que Wandji et Kingne (2020) dépeignent une figure héroïque et un éthos identitaire laissant voir que le ministre de la Santé par sa communication de crise sur la plateforme Twitter est « intelligent », « coopératif », « communicateur » et « stratège », Elong (2024) montre que les procédés discursifs en temps de crise sont chargés d’un ancrage idéologique et politique, tout en mettant l’emphase sur les appels au patriotisme et au civisme des populations. La crise semble être alors instrumentalisée à des fins politiques, à la fois pour valoriser l’image des acteurs politiques : en l’occurrence, les actes de communication de crise ici véhiculent des discours apologétiques à l’égard du PR (Ngono, 2020; Elong, 2024). Ainsi, alors que le président de la République invite entre autres les hommes et femmes politiques dans son discours du 19 mai 2020 « à s’investir pleinement dans ce combat contre le Covid-19 »[17], il ajoute que cela doit s’effectuer exclusivement « dans le cadre fixé par le Gouvernement et dans le respect des lois et règlements de la République »[18]. L’évocation de « fausses informations véhiculées par les réseaux sociaux » semble indexer le communiqué du 27 mars de l’opposant Maurice Kamto[19], lui enjoignant de prendre ses responsabilités en prenant la parole publiquement dans le cadre de la crise Covid, et qui faisait écho aux préoccupations des internautes sur la toile.

D’autre part, il apparaît que cette phase tend à gommer les dissensions observées au cours de la première phase de la communication de crise de l’État. En effet, alors que le « nous » employé par le ministre de la Santé dans ses tweets tendait à uniformiser l’action gouvernementale, le Premier ministre accuse une « cacophonie observée dans la communication » du gouvernement dans une correspondance datée du 9 avril 2020. Le secrétaire général, Séraphin Magloire Fouda, observe notamment que

l’attention du Premier ministre, chef du gouvernement, a été appelée à plusieurs reprises par la démultiplication d’initiatives personnelles et solitaires de la part des membres du gouvernement dans la conduite des affaires publiques, au mépris des principes cardinaux de collaboration, de solidarité et de respect des procédures qui régissent l’organisation du travail gouvernemental […] les membres du gouvernement doivent faire preuve de retenue et de prudence dans leurs communications écrites ou à l’occasion de leurs interventions orales sur les problématiques relevant de la politique du gouvernement en général, et de la riposte contre le Covid-19 en particulier[20].

La presse, dans ce sens, est apparue divisée, entre titres favorables à cette intervention jugée salutaire, et dénonciation des lacunes dans l’action gouvernementale : « Travail gouvernemental : « Travail gouvernemental : le rappel à l’ordre du PM »[21]; « Communication de crise. Le gouvernement n’y arrive pas »[22]; « Cacophonie gouvernementale : le Pm recadre les ministres chauve-souris »[23].

Le ministre de la Santé, à son tour, semble avoir intériorisé le nouvel axe communicationnel (image 3).

Image 3. Capture d’écran des tweets du ministre de la Santé

Deux autres mesures majeures viendront par la suite renforcer l’action de l’État en matière de gestion de crise dans le champ économique. Il s’agit, en premier, du communiqué datant du 31 mars 2020 signé par le SG des services du Premier ministre, annonçant la création d’un fonds spécial de solidarité nationale pour la lutte contre le coronavirus, doté d’un milliard de F CFA, « pour le financement des opérations relevant de la stratégie de riposte contre la propagation de la pandémie du coronavirus au Cameroun ». Par ailleurs, après avoir renouvelé les premières mesures au terme de la première quinzaine pour une nouvelle durée de 15 jours, le PM rend publiques, au cours d’une déclaration le 30 avril, dix-neuf mesures additionnelles dont le but est de « soulager les secteurs durement impactés par cette crise sanitaire ». Outre la levée de l’interdiction d’ouverture des débits de boisson, restaurants et lieux de loisirs au-delà de dix-huit heures, le gouvernement apporte également un ensemble de solutions fiscales et règlementaires à des secteurs économiques affectés par les mesures antérieures. On peut évoquer, notamment, la levée des mesures restrictives quant au nombre de passagers dans les transports publics; l’exonération totale ou partielle de diverses taxes et impôts sur une durée circonscrite (impôt libératoire, taxe de stationnement, taxe à l’essieu, taxe de séjour dans les secteurs de la restauration et de l’hôtellerie, taxe foncière); l’octroi de différés de paiement et de moratoires et de report de déclarations fiscales. Ces diverses mesures visent à alléger, outre les secteurs ci-dessus cités, les charges des petites et moyennes entreprises (PME), avec des effets indirects sur les ménages.

Parallèlement, l’État semble multiplier les concertations avec les acteurs économiques. Ainsi, le 6 mars 2020, le ministre de la Santé tient au siège du Groupement Inter-patronal du Cameroun (GICAM) à Douala une réunion dont le but est de rassurer les opérateurs économiques sur les dispositions sanitaires prises afin de contenir l’épidémie. Le MINPMEESA, en charge de la mise en œuvre de l’action publique au Cameroun en matière d’incitation, d’accompagnement et d’appui aux PME, annonce parallèlement « des concertations multi-acteurs, regroupant les représentants du secteur public et du secteur privé [qui] ont été conduites sous la houlette du Premier ministre Chef du Gouvernement », afin de « jeter les bases d’un soutien durable de l’État à l’économie nationale »[24].

Tout en rendant compte d’une activité de médiation en cours avec les acteurs de la sphère économique, ces dernières mesures préfigurent la dynamique qui sera portée par la troisième phase de la crise au Cameroun dans le champ économique.

Phase 3. De la crise comme ressource symbolique, politique et financière. Enjeux, tensions et compromis

La troisième phase de la communication de crise s’origine dans la deuxième phase, et s’étend jusqu’aux premiers signes de reprise économique. C’est aussi la phase au cours de laquelle les mesures économiques conséquentes des plans de riposte de l’État commencent à être perçues par les différents acteurs. Elle ouvre ainsi un camp de négociation, qui recompose des rapports conflictuels préexistants. Cette troisième phase est à son tour subdivisée en deux temporalités.

Dans la première temporalité, les acteurs financiers, tant sur le plan mondial qu’à échelle régionale, multiplient les cadres de concertation. Les prises de parole ici thématisent alors l’« impact économique de la crise », les « mesures et recommandations aux États affectés » au plan régional et local, et enfin, l’« allocation des ressources » dans le but de soutenir les économies touchées.

Dans la seconde, la captation de ces ressources par l’État camerounais génère des tensions autour de sa gouvernance. Deux ethos historiques s’affrontent et recomposent alors les tensions préexistantes entre l’État et la société civile : d’une part, un ethos bureaucratique, dont la capacité à définir les conditions d’accès de la sphère publique aux différentes ressources disponibles devient un enjeu de légitimité politique; et d’autre part, un ethos managérial, qui, sur fond de revendications sociales, promeut des figures de survivance alternatives.

Thématisation de la crise à l’international et extériorité de la ressource

Il apparaît ici que tout autant que la nature même du virus, les effets économiques des mesures de contention de l’épidémie dans les pays qui les ont implémentées, demeurent incertains.

À titre d’exemple, 11 mars 2020, le ministre du commerce présidait une réunion à laquelle étaient conviés les acteurs économiques, afin de discuter des approvisionnements du marché local en contexte de crise. Au terme de cette rencontre, le ministre du Commerce se voulait rassurant, en garantissant la continuité sur le long terme des approvisionnements, en dépit de la suspension des importations chinoises. Moins affirmative est la réaction à la sortie de ladite réunion, du Directeur général des Douanes, Fongod Edwin. Tout en reconnaissant que la crise n’a pas encore un impact observable, celui-ci prévient que ses impacts pourraient être importants sur le long terme[25]. Affirmation également battue en brèche le 22 avril par Soloman Konen, DG Afrique centrale de la Banque africaine de développement (BAD), qui affirme lors d’une interview que, bien qu’étant le plus touché par la Covid, le Cameroun devrait être le pays le moins impacté économiquement d’Afrique centrale[26]. Des études prospectives des effets de la crise accompagnent également ces perspectives.

Le 26 mars, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC), à travers son secrétariat permanent du Programme des réformes économiques et financières (PREF-CEMAC), livre une analyse des impacts économiques et financiers de la crise dans les pays de la région. Celle-ci annonce alors une chute de la croissance de l’économie camerounaise de 0,2 à 3 %[27]. Au Cameroun, une étude est menée du 27 avril au 10 mai 2020 sur l’évaluation des effets socioéconomiques du coronavirus au Cameroun par l’Institut national de la statistique (INS).

Des rapports sont publiés sur les sites web des institutions concernées, que la presse scrute minutieusement pour l’exploiter. Parallèlement, des institutionnels prennent la parole dans le cadre d’interviews accordées aux médias. Les discours produits, eux, portent la marque de la prophétie, en ce sens qu’ils annoncent une discontinuité d’avec l’économie d’avant du fait des changements induits par la crise Covid sur les économies; qu’ils rationnalisent des domaines et savoirs théoriques issus du néolibéralisme, en proposant des solutions de régulation (financière, fiscale, comptable) permettant d’ajuster le marché en contexte exceptionnel de crise (Penet, 2021); qu’ils proposent, à court terme, l’octroi d’aides financières aux États touchés afin de financer des plans de relance économique; et enfin, en proposant des actions de sauvetage dans les extraits suivants « Coronavirus : la Cobac prescrit la prudence aux banques de la Cemac en cas de restructuration des crédits des entreprises », ou invitant les États à se préparer à de lourds chocs à venir « La Beac pourrait perdre 7 milliards de F de bénéfice en 2020 à cause de la Covid-19 »[28].

Relativement à cette structure, l’une des solutions préconisées par les institutions financières internationales et régionales aura été le financement des stratégies de relance économiques des pays touchés par la crise. Ainsi, dès le 24 février, la CEMAC annonçait qu’elle préparerait un plan de riposte commun. Le 27 mars, l’organisation annonce la mise sur pied de dispositifs de financement des États dans leurs plans de riposte. À partir du mois de mars, outre les prescriptions de mesures financières, économiques et fiscales afin de parer l’économie mondiale aux chocs de la crise (BEAC[29], COBAC[30], CEMAC…), la Banque Mondiale (le 3 mars) et le FMI (le 28 avril) annoncent des aides destinées au Cameroun dans sa stratégie de riposte. Cette externalité de l’aide n’est pas sans rappeler que celle-ci constitue une ressource, au sens où leur capitalisation par le politique constitue un enjeu, la redistribution par la négociation entre acteurs publics et privés en étant la conséquence (Bayart, 1996; Hibou, 1998; Mbembe, 1999)

Figures gestionnaires et ethos de la gouvernance au Cameroun : guerre politique/guerre symbolique

À la suite de la création le 31 mars du Fonds de solidarité nationale, un second décret vient fixer le 22 juillet la répartition de la dotation du fonds spécial de solidarité nationale pour la lutte contre le coronavirus et ses répercussions économiques et sociales entre les différents départements ministériels[31]. Outre le financement des opérations des stratégies visant à amenuiser l’impact sanitaire de la crise, celui-ci met un accent sur le financement de la recherche et de l’innovation dans la production des produits pharmaceutiques de première nécessité d’une part, et l’allègement des prix des intrants agricoles viviers et pastoraux susceptibles d’impacter la production locale.

Corollaire de ce texte, le ministre des Petites et Moyennes Entreprises, de l’Économie sociale et de l’Artisanat (MINPMEESA) signe une décision fixant les conditions et modalités d’octroi des appuis aux PME. 1,5 milliard de F CFA sont ainsi octroyés au titre d’appui direct aux « PME à fort potentiel sinistrées », et 500 millions sont consacrés « aux artisans et acteurs des sociétés coopératives fabriquant des masques artisanaux et des gels hydro-alcooliques »[32]. Un « guide d’accompagnement des PME, artisans et organisations de l’économie sociale » est rendu disponible à cet effet[33] en version anglaise et française, afin de définir les modalités d’accès des PME intéressées aux différentes ressources disponibles. Ces dernières étaient également invitées à télécharger un formulaire de souscription dès le 5 octobre, qu’elles devraient joindre à un dossier à déposer en physique dans les délégations départementales et régionales. Lesdits dossiers pourraient alors être retournés vers les services centraux du MINPMEESA où une taskforce créée à cet effet devrait examiner les dossiers et produire la liste des entreprises retenues.

Parallèlement, le gouvernement organise sa communication autour d’un ensemble d’activités qui s’apparentent à une communication financière. En interne, elle prend la forme, outre des points de presse hebdomadaires du Premier ministre, de diverses actions permettant de répondre par à-coups à des besoins informationnels dans le camp économique. On peut évoquer le communiqué publié le 20 juillet 2020 par le ministre des finances, en réaction à un article du Magazine Jeune Afrique qui affirmait que « plus de 400 contrôles fiscaux ont été déclenchés sur les deux premiers mois de l’année 2020 au Cameroun ». Démenti qui sera relayé sur les réseaux sociaux, et publié par certains médias en ligne, dont Investir au Cameroun[34]. D’autres informations, plus fonctionnelles, relèvent du service d’information au public (communiqué du 18 mars de la Camair-Co informant le public de la suspension de ses activités de représentation à Paris), de la modification d’agendas ministériels (renvoi d’évènements à l’instar de la 7e édition du salon international de l’artisanat du Cameroun du fait de la crise Covid), ou rendant publics des actes législatifs et/décisionnels (Circulaire du 13 mai du ministère des Finances suspendant les contrôles fiscaux au titre du 2e trimestre 2020). Enfin, il faut relever une publicisation accrue de documents et correspondances internes, à l’instar de celle du ministre de la Santé datant du 7 avril au ministre de la Recherche scientifique et de l’Innovation.

En externe, l’on observe également l’intensification des actions de l’État dans les cadres diplomatiques et de partenariat économique. Elle est structurée autour de points sur l’activité budgétaire et des emprunts ou aides internationaux : « Gestion du Covid-19 : les coupes budgétaires dépassent les besoins de la réponse gouvernementale »; « Lutte contre le Covid-19 : le Cameroun a déjà dépensé 8,9 milliards de F CFA »; « Cameroun : 270 000 emplois perdus en 2020 à cause de la Covid-19 »[35]. L’État y associe une scénarisation des activités diplomatiques, qui indique une volonté de clarté dans la diffusion de l’information économique. Celle-ci est notamment publiée sur la page du président Paul Biya, et relayée ensuite sur celle du ministère de la Communication.

Planche 3. Captures d’écran de la page Facebook du Président Paul Biya en mai et juillet 2020

Ces actes de communication s’insèrent dans une stratégie de communication financière, au sens où l’État entend publiciser « toute activité d’information financière et de promotion de l’image financière » de l’organisation (De Bruin, 1993, p. 16). Par ces différents actes, l’État tente alors de rendre transparente sa stratégie de gestion de crise à l’endroit des citoyen·ne·s. Face à cet afflux de discours d’expertise produits par l’État et les partenaires au développement, la sphère civile tient également à rendre visible sa dynamique analytique.

À l’issue d’un conseil d’administration extraordinaire qui s’est tenu le 19 mars 2020, le Groupement Inter-patronal du Cameroun (GICAM) s’engage à formuler un ensemble de solutions à son tour. Tout en saluant les mesures du gouvernement du 17 mars, il exprime également de « vives préoccupations et inquiétudes face aux répercussions déjà perceptibles du Coronavirus sur certaines entreprises »[36]. Cet ensemble de propositions est formulé le 31 mars 2020, sous la forme de 18 mesures dont l’objectif est de permettre aux entreprises de mieux faire face à la crise du coronavirus.

Dans une enquête publiée en avril 2020, le GICAM, principal mouvement patronal camerounais, annonçait, entres autres conséquences, une perte du chiffre d’affaires annuel d’un montant de 3 139 milliards pour les entreprises du secteur moderne, pouvant induire une baisse de la capacité contributive des entreprises aux recettes de l’État. Une seconde enquête vient poursuivre cette dynamique, en analysant les effets de la crise sur la période allant de mai à juin 2020. Le compte-rendu/synthèse de ces enquêtes est publié sur le site web de l’organisation patronale, et présenté lors de conférences de presse. En interne, ils publient à destination de leurs adhérents des manuels de gestion de la crise, à l’instar du « Guide des employeurs face au Covid-19 », et en externe, ils formulent des propositions au gouvernement afin de limiter l’impact de la crise sur les activités des entreprises.

L’organisation Entreprises du Cameroun (ECAM), pour sa part, fait part de ses propositions au gouvernement pour limiter l’impact du Covid-19 dès le 2 avril. Au cours d’une entrevue donnée le 27 avril, son président, Protais Ayangma, dépeint des effets économiques désastreux, auxquels n’échapperaient que quelques entreprises qui font preuve d’« agilité », qui mettent « en œuvre une gestion de crise par un plan de continuité de leurs activités et mieux par l’innovation et la réorientation de leur business model en réponse à la pandémie ». Il évoque notamment les pertes subies par les chefs d’entreprise qu’il représente, qui seraient « de l’ordre de 60, voire 80 % »[37]. Évoquant enfin le besoin de financiarisation des PME, il ajoute que, bien que le ministère de l’Économie s’y essaie à travers divers leviers, cette gestion demeure « très opaque ».

On peut également évoquer au même titre l’étude menée par l’Interprofession avicole du Cameroun (IPAVIC) pendant 30 jours dans les bassins des régions de l’Ouest et du Nord-Ouest afin d’évaluer l’ampleur des pertes dans son secteur; ou encore le préavis de grève adressé par les syndicats nationaux des transports routiers du Cameroun le 30 mars dans une correspondance au PM. Cette dynamique contestataire, alors même que l’intensification de la communication de l’État camerounais vise à réduire les incertitudes de la crise, atteste d’une modalité animant les rapports entre l’État et la sphère économique privée, antérieure à l’apparition de la crise.

La crise de la Covid-19 a été de fait le cadre d’un double paradoxe, marquant la centralité de l’action de l’État dans un contexte d’urgence, tout en révélant ses limites quant à sa capacité à prendre en charge intégralement une crise protéiforme (Institut Montaigne, 2020). Dans une étude, Kleinfeld indique ainsi que moins que la nature gestionnaire et idéologique de l’État ou de son potentiel économique en contexte de crise, les rapports entre l’État et les citoyen·ne·s puisent dans des registres antérieurs, tout en mettant à l’épreuve la légitimité du premier : « The success of governmental social control depends more on voluntary compliance than on government enforcement » (Kleinfeld, 2020, en ligne).

Conclusion

Dans cette recherche, nous nous sommes attelées à mettre en évidence les mécanismes de gestion communicationnelle de la crise Covid-19 dans le champ économique camerounais. Pour ce faire, nous nous sommes appuyées sur le triptyque de Roux-Dufort (1999). Dans un premier temps, ce cadre théorique nous a permis de décrire la réaction post-crise de l’État camerounais. Il en ressort qu’outre une prévalence de la stratégie sanitaire, celui-ci a privilégié des cadres de communication rigides, qui ont contribué à générer de nouvelles incertitudes auprès des acteurs économiques de la sphère privée. Par ailleurs, dans sa seconde phase, la communication de crise de l’État est marquée par des « bruits communicationnels » multiples, qui en interne rendent compte d’une communication gouvernementale par à-coups et davantage orientée vers une communication politique; en externe, elle révèle des dissensions dont le fondement est politique. Enfin, dans sa troisième phase, les prises de parole et l’activité de médiation qui en ressort révèlent que moins que la communication de crise de l’État, c’est bien sa légitimité qui est questionnée, singulièrement dans un contexte où la ressource financière issue de l’aide internationale constitue un enjeu majeur.

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  1. Propos de Kristalina Georgieva tenus le 23 mars 2020 au cours d’une téléconférence des ministres des finances et des gouverneurs des banques centrales du G20, https://www.melchior.fr/synthese/l-impact-de-la-crise-du-coronavirus-sur-l-economie-mondiale, consulté le 10 mars 2023 à 8h24.
  2. https://www.mincommerce.gov.cm/fr/face-aux-effets-du-coronavirus-le-mincommerce-preconise-de-renforcer-les-echanges-regionaux, consulté le 10 mars 2023 à 7h33.
  3. Journal Le Monde, in https://information.tv5monde.com/afrique/coronavirus-leconomie-camerounaise-durement-touchee-par-la-pandemie-37284, consulté le 10 mars 2023 à 7h11
  4. https://actucameroun.com/2020/03/12/commerce-le-coronavirus-fait-des-victimes-a-douala/, consulté le 10 mars 2023 à 9h01.
  5. https://www.voaafrique.com/a/risque-très-élevé-d-une-crise-alimentaire-au-cameroun-à-cause-du-covid-19/5467699.html; https://cameroonbusinesstoday.cm/articles/1973/fr/produits-de-grande-consommation-quand-la-speculation-sinvite-a-la-table; https://fr.sputniknews.africa/20200528/covid-19-au-cameroun-les-marches-cimetieres-des-mesures-barrieres-1043855424.html, pages consultées le 10 mars 2023 à 9h26.
  6. Depuis sa fusion le 5 avril 2023 avec un autre groupement patronal, Entreprises du Cameroun (ECAM), le GICAM porte désormais le nom de Groupement des Entreprises du Cameroun (GECAM).
  7. South China Morning Post, 13 mars 2020.
  8. Cameroon Tribune du 3 février 2020, le Cameroun paré, article rédigé par Marie Christine Ngono.
  9. Cf. Cameroon Tribune du 17 février et 3 mars 2020, Chinese Ambassador call for International Solidarity.
  10. Tweets du 17 mars du ministre de la Santé.
  11. Tweets du 18 mars 2020 du ministre de la Santé.
  12. Reportage diffusé à l’édition du 20h30 sur la CRTV, journal télévisé sur la chaîne nationale.
  13. Dans un article paru dans Le Monde le 27 avril 2020 et qui fait suite à une série d’enquêtes sur les failles dans la gestion de la crise sanitaire par les structures sanitaires mondiales, Paul Benkimoun, Fréderic Lemaître et Marie Bourreau affirment que l’OMS aurait ignoré les alertes dont certaines venaient de Taiwan. Ils évoquent ainsi un mutisme auquel seule l’annonce du confinement de la ville de Wuhan par la Chine elle-même, serait venu mettre fin.
  14. Message du Chef de l’État à la nation à la veille de la fête du 20 mai 2020, in https://www.prc.cm/fr/actualites/discours/4271-message-du-chef-de-l-etat-a-la-nation-a-la-veille-de-la-fete-du-20-mai-2020, consulté le 23 juin à 9h23.
  15. Courrier, publié le 1er avril 2020, consulté sur https://www.courrierinternational.com/article/mystere-en-pleine-crise-du-covid-19-ou-est-passe-le-president-camerounais;; consulté le 26 juin à 19h47.
  16. Le Monde, publié le 20 mai 2020 à 10h25, consulté sur https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/05/20/au-cameroun-paul-biya-pour-la-premiere-fois-a-la-television-depuis-le-debut-de-la-pandemie-de-coronavirus_6040228_3212.html le 26 juin à 10h37.
  17. Paul Biya, discours du 19 mai 2020.
  18. Ibid.
  19. Président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun, dont la candidature à l’élection présidentielle en 2018 s’est soldée par une crise politique, dont l’activisme des militants sur les réseaux sociaux en est le principal ferment.
  20. Correspondance du Secrétariat général des services du PM datée du 9 avril 2020.
  21. Article du journal Cameroon Tribune, publié le 13 avril 2020 sur Cameroon Tribune [en ligne], in https://www.cameroon-tribune.cm/article.html/31745/en.html/travail-gouvernemental-le-rappel-l-ordre , consulté le 23 mai 2024 à 22h40.
  22. Article du journal Mutations online, publié le 23 avril 2020.
  23. Article du journal La Nouvelle [en ligne], publié en avril 2020. À ce sujet, il faut rappeler que le titre fait référence à la sortie de la ministre de la Recherche scientifique et de l’innovation Madeleine Tchuenté qui, dans un entretien accordé à Naja TV, affirmait que les chauves-souris étaient la cause de la transmissibilité du virus, tout en préconisant la production de chloroquine à échelle industrielle pour soigner le coronavirus.
  24. Site web MINPMEESA, article publié le 11 octobre 2020 sur http://www.minpmeesa.cm/site/fonds-de-relance-economique-au-profit-du-secteur-productif/, consulté le 26 juin 2023 à 15h16.
  25. Investir au Cameroun [en ligne], interview de Fongod Edwin, in https://www.investiraucameroun.com/economie/1303-14194-fongod-edwin-dg-des-douanes-c-est-a-partir-du-2e-trimestre-que-nous-saurons-si-le-covid-19-a-impacte-le-marche; consulté le 28 mars 2024 à 4h25.
  26. Investir au Cameroun [en ligne], Interview de Soloman Konen, in https://www.investiraucameroun.com/finance/1704-14373-solomane-kone-dg-afrique-centrale-de-la-bad-la-pandemie-de-covid-19-sera-tres-negative-pour-la-zone-cemac, consulté le 28 mars 2024 à 4h45.
  27. Investir au Cameroun [en ligne], https://www.investiraucameroun.com/gestion-publique/2603-14259-en-2020-la-croissance-economique-au-cameroun-devrait-chuter-de-0-2-a-3-selon-l-ampleur-du-coronavirus-cemac, consulté le 28 mars 2024 à 4h52.
  28. Extraits corpus.
  29. Banque des États d’Afrique Centrale (BEAC).
  30. Commission bancaire de l’Afrique Centrale (COBAC).
  31. Décret n° 2020/3221/PM.
  32. Investir au Cameroun [En ligne], le Cameroun fixe les conditions d’accès aux fonds de 2 milliards de F CFA de soutien aux PME impactées par le coronavirus, in https://www.investiraucameroun.com/gestion-publique/1809-15225-le-cameroun-fixe-les-conditions-d-acces-aux-fonds-de-2-milliards-de-fcfa-de-soutien-aux-pme-impactees-par-le-coronavirus, consulté le 27 juin 2024 à 1h54.
  33. https://www.minpmeesa.cm/site/inhoud/uploads/2020/10/Guide-daccompagnement-des-PME....pdf
  34. https://www.investiraucameroun.com/finance/2207-14881-louis-paul-motaze-aucun-controle-fiscal-n-a-ete-enclenche-en-debut-de-l-exercice-2020, consulté le 5 mars 2023 à 2h54.
  35. Extraits corpus.
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