Bruit, silence et médiation documentaire. Une relecture critique à l’ère post-pandémique
Esther OLEMBE
Jamais un virus n’avait autant bouleversé les régimes de vérité, les systèmes de savoir et les espaces de médiation documentaire. La pandémie de COVID-19 a mis en évidence une contradiction structurelle : une humanité simultanément hyper-connectée et profondément désorientée face à l’explosion des flux informationnels. Si le virus a circulé dans les corps, l’infodémie – terme consacré par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dès janvier 2020 – a envahi les esprits. Une surabondance de discours contradictoires a saturé l’espace public, effaçant les frontières entre savoir et croyance, entre preuve et spéculation. Un tel désordre informationnel ne semble pas accidentel. Il invite à interroger les fragilités structurelles des dispositifs de médiation documentaire. Le bruit, conçu comme excès technique, et le silence, perçu comme carence, apparaissent désormais comme des stratégies actives au cœur de la fabrique contemporaine du savoir (Eysenbach, 2002, 2020; Roozenbeek et al., 2020).
À la suite de Lyotard (1979), on peut se demander si la médiation documentaire peut encore prétendre organiser un savoir unifié. La coexistence de récits concurrents et la politisation des dispositifs d’accès au savoir semblent désormais imposer une révision de ses fondements. Notre analyse s’articule autour de quatre axes : une révision des fondements théoriques classiques et postmodernistes; une lecture de la pandémie comme événement documentaire mondial; une reconfiguration des notions de bruit et de silence; une proposition de médiation critique, illustrée par l’expérimentation camerounaise.
Fondements théoriques : des systèmes documentaires classiques à l’épistémologie postmoderniste
La réflexion sur le bruit et le silence en documentation suppose d’abord de revenir sur les fondements théoriques qui ont longtemps structuré la discipline. Dans un premier temps, nous examinons les limites des modèles classiques de l’information documentaire, dont l’ambition positiviste s’est révélée insuffisante face à la complexité des environnements informationnels contemporains. Dans un second temps, nous proposons un cadre postmoderniste qui permet de repenser ces notions dans toute leur dimension sociale et politique.
Les modèles classiques et leurs limites
Les systèmes d’information documentaire se sont construits autour d’une ambition positiviste : garantir un accès rapide, fiable et pertinent à l’information. La qualité d’un dispositif se mesure à sa capacité à réduire le bruit (les documents non pertinents) et le silence – les pertinents non récupérés. Bruit et silence ont été formalisés par Gerard Salton (1971), pionnier de la recherche d’information automatisée. Le modèle de Salton repose sur une double hypothèse : une pertinence stable et une représentation exhaustive du savoir. Ce cadre postule un univers documentaire fermé, homogène, évalué par des métriques statistiques indépendantes du contexte social de production des savoirs.
Dans la suite de ce texte, les termes « bruit » et « silence » sont employés dans leur acception analytique, telle que définie ci-dessus, distincte de leur sens ordinaire. Ils désignent des configurations épistémiques, sociales et politiques de la production et de la circulation des savoirs, et non des phénomènes acoustiques ou des états de privation sonore. Un tel modèle atteint cependant une limite profonde, qui n’est pas d’ordre technique mais épistémologique. Comme le rappelle Foucault dans L’ordre du discours (1971, p. 12) : « Chaque société a son régime de vérité, ses politiques générales de la vérité. » La pertinence documentaire n’est pas un donné naturel : elle est construite socialement, historiquement située et traversée de rapports de pouvoir. Gardiès et Fabre (2012) prolongent cette critique en montrant que la médiation documentaire est fondamentalement un acte social engagé dans les rapports de force.
L’approche postmoderniste appliquée aux systèmes documentaires : pluralité discursive et épistémologie critique
Lyotard (1979) remet en cause l’idée d’une vérité unique que l’on pourrait organiser de manière stable. La connaissance moderne est hétérogène, fragmentaire, marquée par l’incrédulité envers les méta-récits. Appliquée à la documentation, cette perspective conduit à comprendre le bruit comme l’expression normale de la coexistence de régimes de vérité concurrents, et le silence comme le révélateur de rapports de pouvoir dans la constitution des corpus.
Le cadre postmoderniste appliqué aux systèmes documentaires repose sur trois piliers complémentaires. Le premier est la pluralité discursive selon Lyotard (1979) : légitimité de récits multiples et hétérogènes, sans prétention à une synthèse unifiante. Le second est la critique des processus d’invisibilisation selon Foucault (1971) : attention aux mécanismes par lesquels certains savoirs sont effacés. Le troisième est la sociologie des controverses selon Callon (1986) : la vérité est l’enjeu d’une négociation entre acteurs.
Sur le plan méthodologique, notre démarche mobilise trois postures : l’observation critique des corpus, la cartographie des écosystèmes documentaires et l’interprétation socio-discursive des récits. La démarche analytique tente de se dégager de l’illusion de la neutralité et suppose une réflexivité permanente.
L’infodémie comme outil analytique
La notion d’infodémie – contraction d’information et d’épidémie – a été conceptualisée dès 2002 par Eysenbach comme « l’épidémiologie de la désinformation », avant d’être mobilisée par l’OMS en janvier 2020. Elle désigne la surabondance d’informations, exactes ou non, qui rend difficile l’accès aux sources fiables en période de crise (OMS, 2020b). Dans notre cadre, l’infodémie n’est pas seulement un fait à documenter : elle révèle les dynamiques de bruit et de silence. Le bruit pandémique ne semble pas aléatoire : les observations disponibles suggèrent qu’il obéit à des logiques sociales, politiques et épistémiques qu’il reste à mieux documenter. L’OMS a proposé quatre piliers de gestion de l’infodémie : surveillance, communication sur les risques, recherche et alphabétisation numérique (Eysenbach, 2020). Des questions structurelles surgissent : qui surveille? Depuis quelle position épistémique? Avec quels outils linguistiques? Les réponses varient selon les contextes, et elles sont particulièrement saillantes en Afrique où la fracture numérique redouble les inégalités d’accès à l’information sanitaire.
Les injustices cognitives documentaires en contexte africain
La dimension africaine de notre analyse exige d’ancrer le cadre théorique dans les travaux sur les inégalités épistémiques du Sud. Mboa Nkoudou (2016) définit les injustices cognitives en Afrique subsaharienne comme l’ensemble des mécanismes structurels qui empêchent les chercheurs et les chercheuses africain·e·s de produire et diffuser leurs savoirs selon leurs propres normes épistémiques. Les injustices cognitives prennent la forme d’une double dépendance : aux infrastructures documentaires du Nord et aux normes de validation qui marginalisent les savoirs locaux. Piron (2017) montre que le système-monde de la publication scientifique produit une périphérisation structurelle des universités africaines francophones, dont la production se trouve surtout dans les thèses et rapports – péjorativement qualifiés de « littérature grise ». Hountondji (2001) avait anticipé cette critique en dénonçant les déséquilibres d’un savoir mondialisé qui contraint les chercheurs et chercheuses africain·e·s à s’adresser d’abord au lectorat du Nord. Les trois perspectives convergent pour fonder analytiquement ce que nous nommons le silence externe structurel : non pas un vide, mais le produit d’un système de validation construit depuis des centres géographiques éloignés des réalités africaines. Ces considérations théoriques trouvent une illustration concrète dans la pandémie de COVID-19, qui a constitué un terrain d’observation particulièrement révélateur des dynamiques de bruit et de silence à l’échelle mondiale et africaine, comme nous allons l’examiner dans la partie suivante.
La pandémie de COVID-19 comme événement documentaire global
La pandémie de COVID-19 peut être appréhendée bien plus qu’une crise biologique : elle a également fonctionné comme un événement documentaire global, affectant profondément les infrastructures et les pratiques informationnelles. Dans la perspective de Callon (1986), un événement naît non d’un phénomène brut, mais de la manière dont il est documenté, problématisé et mis en récit par des acteurs multiples. La pandémie a recomposé les régimes de visibilité et les hiérarchies de crédibilité à l’échelle mondiale.
Construction discursive de la pandémie : un fait à géométrie variable
La mise en récit médiatique a donné lieu à des narrations profondément divergentes selon les contextes géopolitiques et culturels – d’où le qualificatif de géométrie variable retenu dans le titre de ce point. Aux États-Unis, certains responsables politiques ont recouru à des formulations telles que « virus chinois », inscrivant la pandémie dans une stratégie de confrontation géopolitique (Gao et al., 2021). En Chine, la communication officielle a mis en avant la maîtrise rapide de l’épidémie, présentant le pays comme modèle de gestion sanitaire. En Afrique subsaharienne, les récits ont oscillé entre relativisation initiale du risque et mobilisation tardive face à l’ampleur des contaminations. L’OMS a tenté d’imposer un récit de solidarité mondiale et de coopération scientifique, que les tensions géopolitiques ont constamment fragilisé. La concurrence des récits illustre que l’événement pandémique est un champ de luttes documentaires où la narration est elle-même un enjeu de pouvoir. Cinelli et al. (2020) ont montré que la propagation des infox a suivi des dynamiques similaires à celles des informations vérifiées, rendant le discernement documentaire particulièrement difficile.
Une écologie documentaire conflictuelle
L’observation des corpus pandémiques révèle une explosion des sources d’information. Les plateformes medRxiv et bioRxiv ont enregistré plus de 30 000 prépublications liées au COVID-19 entre janvier 2020 et décembre 2021 (Fraser et al., 2021). Mis à disposition avant évaluation par les pairs, les prépublications ont été massivement relayées par les médias généralistes. Le circuit habituel – recherche, évaluation, publication, validation – a été court-circuité par l’urgence et la pression médiatique. C’est précisément cette désorganisation des circuits de validation que l’OMS nomme infodémie – non pas une simple surabondance d’informations, mais une saturation qui paralyse le discernement collectif et fragilise les dispositifs institutionnels de production du savoir fiable.
La multiplicité des sources a produit trois effets structurants : une hybridation des savoirs, une fragmentation de l’autorité épistémique et une instabilité cognitive des publics dont la perception de la pandémie est devenue fluctuante et dépendante des récits auxquels ils ont été exposés.
Afrique subsaharienne : résiliences locales et marginalisation documentaire
En Afrique, et particulièrement au Cameroun, la pandémie a révélé des dynamiques documentaires spécifiques. Des médecins ont utilisé WhatsApp pour échanger des protocoles thérapeutiques et partager des mises à jour locales (Ekwueme et al., 2021). Les radios communautaires ont diffusé des informations sanitaires en langues nationales. Les espaces informels ont permis une documentarisation empirique et réactive.
La résilience locale est restée largement absente des narrations scientifiques mondiales. Les traitements traditionnels ont été très peu publiés dans les revues biomédicales indexées. L’invisibilisation tient à des facteurs exogènes (les essais cliniques internationaux se concentrent en Europe et en Amérique du Nord) et endogènes (faiblesse des capacités de publication locales, barrières linguistiques, manque de financement de la recherche africaine).
La pandémie au Cameroun : observation empirique du corpus
Notre démarche empirique n’est pas positiviste. Elle ne traite pas les données comme des reflets neutres d’une réalité préexistante, mais comme des traces documentaires socialement construites — au sens de Bowker et Star (1999). Les statistiques descriptives produites à partir de la plateforme COVID-19 des Archives Nationales du Cameroun — notamment la répartition des documents selon leur origine institutionnelle, médiatique, scientifique ou citoyenne, leur thématique dominante et leur période de production — décrivent moins une réalité objective de la pandémie qu’elles ne reflètent le résultat d’opérations de collecte, de sélection, de classification et d’indexation réalisées par des acteurs institutionnels situés, porteurs de leurs propres hiérarchies cognitives et épistémiques. De même, les chronologies des cas Kléda, Ngul Be Tara et Survie-Cameroon-Survival Initiative (SCSI) – sur lesquels nous reviendrons – ne sont pas des récits factuels : elles sont des reconstructions à partir de sources hétérogènes, chacune positionnée dans le champ documentaire et portant une version de l’événement. Analyser ces données, c’est analyser des constructions – non des faits bruts. C’est précisément ce que Santos (2014) nomme la sociologie des absences : rendre visible non seulement ce qui est documenté, mais les mécanismes qui ont produit la visibilité de certains récits et l’invisibilité d’autres. Notre corpus est à la fois notre objet d’étude et notre terrain d’observation réflexive. Pour rendre compte empiriquement des dynamiques de bruit et de silence, nous mobilisons un corpus composite : la plateforme COVID-19 des Archives nationales du Cameroun, trois études de cas et des sources médiatiques de fact-checking.
Il convient de préciser que le corpus de cette étude mobilise trois types de sources dont les statuts épistémiques sont distincts. Les sources académiques – articles de revues, ouvrages théoriques, rapports de recherche – fondent l’argumentation théorique et comparatiste. Elles sont soumises à évaluation par les pairs et citées selon les normes habituelles. Les sources institutionnelles primaires – communiqués officiels du Minsanté, arrêtés ministériels, documents versés sur la plateforme ANC, rapports de l’OMS et de Human Rights Watch – sont traitées comme des documents d’archive. Leur valeur n’est pas celle d’une vérité objective, mais d’une trace de la position institutionnelle de leur producteur dans l’espace documentaire pandémique. Les sources journalistiques et militantes – presse en ligne camerounaise (actucameroun.com, 237online, Cameroon Tribune), sites de fact-checking (Data-Check), communiqués de partis politiques (MRC Party) et plateformes de veille citoyenne (Icicemac) – sont mobilisées exclusivement pour reconstituer les séquences informationnelles des études de cas. Elles ne fondent pas les arguments théoriques. Leur hétérogénéité est elle-même analytiquement significative : elle reflète la pluralité des acteurs documentaires dans l’espace camerounais pendant la pandémie. Cette distinction ne hiérarchise pas les sources selon leur valeur de vérité. Elle précise leur rôle dans le dispositif analytique, conformément à la posture réflexive postmoderniste adoptée.
La plateforme ANC : entre ambition inclusive et réalité structurelle
La plateforme COVID-19 des Archives nationales du Cameroun (www.archivesnationales.cm/portail) représente, à notre connaissance, l’une des premières tentatives d’archivage systématique d’une crise sanitaire en Afrique subsaharienne francophone. Lancée en juin 2020, elle vise à collecter l’ensemble des discours produits autour de la pandémie, quelle qu’en soit la source. Le prototype recense 350 documents, 57 sources, 21 thématiques, sur la période 2020-2022. L’analyse quantitative révèle une tension fondamentale entre l’ambition affichée et la réalité de la collecte.
Domination institutionnelle
Les sources étatiques représentent 68 % du corpus. Le ministère de la santé (Minsanté) domine avec 85 documents (30,5 % du total). La société civile ne compte qu’un producteur nominalement identifié – SURVIE CAMEROON avec 4 documents, soit 1,4 %. Les médias représentent 18,6 %. Une catégorie « Général (Internet) » ne recense que 18 documents classés « Inconnu », révélant la difficulté à capturer les espaces informationnels informels.

Prédominance des images-scans
Sur le plan formel, 57,8 % des documents sont des images JPEG ou PNG (scans de documents papier), contre 35,9 % en PDF ou texte et 3,8 % en vidéo. Les documents versés sous forme d’images numérisées sont conservés, mais demeurent inaccessibles à la recherche en texte intégral et aux outils d’assistance à la lecture. La plateforme remplit sa mission de conservation; elle n’accomplit pas encore pleinement sa fonction de diffusion. Or conserver et rendre accessible sont deux actes documentaires distincts, dont le second conditionne seul l’utilité sociale de l’archive.
Le paradoxe documentaire
La plateforme archive simultanément les communiqués de l’association SURVIE CAMEROON et les arrêtés ministériels du Ministre de l’Administration Territoriale ordonnant la fermeture des comptes bancaires de cette association. Elle enregistre ainsi, dans un même espace mémoriel, une initiative citoyenne et les actes administratifs qui l’ont juridiquement encadrée.
Il convient de préciser la nature de ce que nous qualifions de paradoxe. La plateforme ANC et le Ministère de l’Administration Territoriale sont deux entités étatiques distinctes, aux fonctions et aux logiques institutionnelles différentes : l’une remplit une mission documentaire et patrimoniale, l’autre une mission de régulation politico-administrative. La plateforme n’a ni l’autorité ni la vocation d’ordonner la fermeture de comptes. Le paradoxe n’est donc pas institutionnel – il est documentaire. Il tient à ce que la même infrastructure d’archivage rende visibles, à égale dignité mémorielle, la parole d’un acteur et les actes qui l’ont contrainte. La plateforme documente non seulement l’événement pandémique, mais les rapports de force qui ont structuré sa gestion informationnelle. C’est en ce sens précis que nous parlons de paradoxe documentaire.

Trois études de cas : anatomie du bruit et du silence
Le corpus révèle trois séquences documentaires qui illustrent les dynamiques théorisées dans la partie précédente : le silence diplomatique face à Mgr Kléda, le silence national révélé par la reconnaissance étrangère du Ngul Be Tara, et le silence d’exclusion administrative autour de la SCSI. L’analyse documentaire ne tranche pas sur la valeur médicale de ces traitements et ne prend pas position dans les débats politiques camerounais. Elle examine des séquences documentaires et informationnelles précises, étayées par des sources vérifiables. Conformément à Santos (2014), nous assumons la tension inhérente à toute démarche réflexive : décrire des faits documentaires, c’est produire soi-même un récit situé.
Dans la théorie de la traduction développée par Callon (1986), la traduction désigne le processus par lequel un acteur-réseau parvient à intéresser d’autres acteurs à son projet, à les enrôler dans son réseau et à les amener à accepter sa définition du problème – opération que Callon nomme problématisation. Dans les trois cas analysés, c’est précisément ce processus qui est mis en échec ou contourné : Kléda n’a pas complètement réussi à intéresser les autorités sanitaires à son remède; Peyou Ndi Samba a dû passer par le réseau nigérian pour se faire enrôler dans les circuits de légitimation scientifique; la SCSI a été exclue du périmètre de légitimité défini par l’État. Les trois cas documentent ainsi trois formes d’échec de la traduction dans un contexte pandémique africain, sous réserve des limites inhérentes à chaque cas.
Le cas Kléda : le silence diplomatique
En mars 2020, Mgr Samuel Kléda, archevêque métropolitain de Douala et phytothérapeute depuis trente ans, annonce un remède à base de plantes contre le coronavirus. Le produit est distribué gratuitement dans trois formations sanitaires catholiques de Douala.
- Le bruit primaire (mars-mai 2020)
La VOA Afrique couvre l’initiative en juin 2020[1]. Des centaines de personnes y auraient eu recours selon les déclarations de l’archevêque[2]. Mais un bruit parasite surgit rapidement : le site Data-Check révèle en mai 2020 la circulation de faux flacons KLEDAVID attribués à l’archevêque. Le vrai remède, distribué dans des flacons vierges, disparaît sous les contrefaçons informationnelles[3].
- Le silence institutionnel (mai 2020-juillet 2021)
Le Minsanté n’évoque pas l’initiative dans ses communiqués. L’Ordre des médecins exige des preuves scientifiques sans engager de procédure d’évaluation. Les hôpitaux publics n’administrent pas le traitement. Le silence diplomatique joue un rôle précis : ne pas heurter une population favorable aux solutions locales tout en maintenant la hiérarchie des savoirs biomédicaux officiels.
- La validation ambiguë (juillet 2021)
Quatorze mois plus tard, le Minsanté accorde une autorisation pour Adsak Covid et Élixir Covid, non comme médicaments curatifs mais comme adjuvants au traitement, pour trois ans. Des experts les qualifient de « compléments alimentaires qui soulagent »[4]. L’autorisation règle administrativement une question épistémologique sans la résoudre. Le statut scientifique demeure indéterminé; la circulation est désormais encadrée. Telle est la fonction du silence diplomatique : différer sans trancher.
Le cas Ngul Be Tara : la reconnaissance étrangère avant nationale
Le Ngul Be Tara – « la force des ancêtres » en ewondo[5] – est développé par le Dr Marlyse Peyou Ndi Samba, biochimiste, PhD de la Washington State University, Master en santé publique de l’Université de Lorraine, enseignante à la Faculté de Médecine de l’Université de Yaoundé I. Un tel profil est analytiquement décisif : il ne s’agit pas d’une figure religieuse mais d’une scientifique africaine formée dans les circuits académiques reconnus. Le kit comprend quatre produits élaborés à partir de plantes identifiées botaniquement et de savoirs de tradipraticiens (Voundi Voundi et al., 2022).
- Le paradoxe de la validation externe
Le 25 mai 2021, la National Agency for Food and Drug Administration and Control nigériane (NAFDAC) homologue le Ngul Be Tara pour quatre ans. Cameroon Tribune titre : ‘‘Indigenous Coronavirus Treatment: Nigeria Approves, Registers Cameroon’s Ngul Be Tara’’ (août 2021). Ce n’est que le 30 septembre 2021 – quatre mois plus tard – que le Minsanté camerounais accorde son autorisation, faisant du produit le septième traitement naturel anti-COVID homologué au plan national. La reconnaissance étrangère a fonctionné comme déclencheur tardif de la validation nationale. Le silence camerounais est devenu visible par contraste avec la décision nigériane.
- Le bruit de déstabilisation et la dimension intersectionnelle
Le Dr Peyou Ndi Samba dénonce en novembre 2021 des tentatives de blocage de ses dossiers et de ses droits de propriété intellectuelle. Un faux Ngul Be Tara circule à Bafoussam. La dynamique est systémique : les innovations thérapeutiques locales génèrent non seulement un bruit de popularité, mais aussi un bruit parasitaire qui mine leur crédibilité[6]. Dans ses déclarations publiques, le Dr Peyou Ndi Samba cite explicitement les dimensions de sa marginalisation : africaine, femme, noire, camerounaise. La formulation ouvre une piste sur les dimensions intersectionnelles de l’invisibilisation documentaire (Santos, 2014; Harding, 1991).
Le cas SCSI : bruit politique et silence documentaire
Le troisième cas est le plus complexe. L’opération Survie-Cameroon-Survival Initiative est lancée au printemps 2020 par Maurice Kamto, professeur de droit international et président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), principal parti d’opposition. Gérée par Christian Penda Ekoka, économiste, elle vise la distribution gratuite de masques, gel désinfectant et tests de dépistage aux populations vulnérables.
- Un succès populaire inédit
En quelques semaines, plus d’un million d’euros sont collectés, principalement auprès de la diaspora camerounaise – un record pour une initiative de solidarité en ligne au Cameroun. Des communiqués réguliers documentent l’usage des fonds. En janvier 2024, le tableau des micro-projets réalisés avec le reliquat de 48 031 euros dans les dix régions du pays est publié[7].
- La fermeture administrative
Le 7 avril 2020, le Ministre de l’Administration Territoriale déclare illégale toute collecte de fonds concurrente du « Fonds spécial de solidarité nationale » présidentiel. Le 9 avril, les comptes bancaires de la SCSI sont fermés, les fonds gelés, une enquête ouverte, les comptes mobile money MTN et Orange clôturés. Le Minsanté rejette un don de 16 800 masques et 950 tests PCR, invoquant l’absence de base juridique de l’initiative. Human Rights Watch documente ces faits dans un communiqué du 14 mai 2020. Manhouli Yorsam & Nouazi Kemkeng (2024) ont montré que ces mesures, prises sans cadre juridique d’exception formellement déclaré, constituaient une atteinte aux libertés fondamentales.
- La controverse interne sur la gestion des fonds
L’analyse documentaire du cas SCSI ne peut ignorer une autre dimension : au-delà de la répression administrative, une controverse interne majeure a secoué l’opération. Des écarts entre la jauge en ligne et les montants communiqués par le gestionnaire technique de la plateforme ont été rendus publics par Penda Ekoka lui-même en novembre 2020. Le gestionnaire a été suspendu et un audit interne commandé[8]. Les rapports entre Kamto et Penda Ekoka se sont ensuite détériorés, alimentant une guerre de communiqués au sein du MRC. Certaines sources évoquent des accusations mutuelles sur la transparence et l’affectation des fonds. L’audit final a établi un reliquat de 48 031 euros, mais n’a pas mis fin aux polémiques internes[9]. Le cas SCSI illustre une double dynamique : le silence d’exclusion produit de l’extérieur par l’État, et le bruit produit de l’intérieur par les contradictions propres au champ politique. Les deux se sont alimentés mutuellement, ce qui complexifie la lecture documentaire de l’événement.
- Le paradoxe de la plateforme ANC
La plateforme archive simultanément les communiqués de SURVIE CAMEROON, les arrêtés du Ministre de l’Administration Territoriale ordonnant la fermeture des comptes bancaires de cette association, et les correspondances relatives au gel des fonds. Elle enregistre ainsi, dans un même espace mémoriel, une initiative citoyenne et les actes administratifs qui l’ont juridiquement contrainte.
Il convient d’abord de préciser ce que nous entendons par paradoxe, tant la notion mérite d’être étayée plutôt que simplement affirmée. La plateforme ANC et le Ministère de l’Administration Territoriale sont deux entités étatiques distinctes, aux fonctions et aux logiques institutionnelles différentes : l’une remplit une mission documentaire et patrimoniale, l’autre une mission de régulation politico-administrative. Confondre les deux reviendrait à postuler une homogénéité de l’État camerounais que rien ne justifie analytiquement. Ce n’est donc pas l’État qui se contredit lui-même – c’est une infrastructure documentaire qui, en obéissant à sa vocation propre d’exhaustivité, capte des documents produits par des acteurs étatiques aux intérêts et aux fonctions divergents.
Le paradoxe est documentaire, non institutionnel. Il tient à la logique même de l’archive inclusive : en refusant la hiérarchie a priori des sources, la plateforme rend visibles, à égale dignité mémorielle, la parole d’un acteur citoyen et les actes administratifs qui l’ont réduit au silence. Ce faisant, elle produit involontairement une cartographie des rapports de force qui ont structuré la gestion informationnelle de la pandémie. L’archivage ne résout pas le conflit – il le documente, le fixe, le rend analysable. C’est en ce sens précis que la séquence est analytiquement intéressante : non parce qu’elle révèle une contradiction interne à l’État, mais parce qu’elle illustre comment une plateforme documentaire peut, par sa seule logique d’accumulation, devenir un outil de mémoire critique des tensions qui traversent l’espace public.
Double peine informationnelle : bilan analytique
L’examen croisé des trois cas et de la plateforme ANC permet de dégager une dynamique structurelle commune, dont les effets concernent principalement les acteurs porteurs de savoirs alternatifs – innovateurs thérapeutiques, organisations citoyennes, chercheurs africains opérant en marge des circuits institutionnels dominants. Nous proposons de désigner ces effets par la notion de double peine informationnelle, définie provisoirement comme la configuration dans laquelle un acteur ou un savoir se trouve simultanément exposé à un excès de bruit dans son espace documentaire local et à un silence dans les circuits institutionnels ou internationaux de référence – une définition qui appelle à être testée sur d’autres terrains.
Cartographie des formes observées
Du côté du bruit, trois formes distinctes ont été identifiées. Le bruit primaire de popularité correspond à la diffusion virale massive d’un discours alternatif – cas Kléda et Ngul Be Tara. Le bruit parasite désigne la production de contenus frauduleux qui brouillent le discours original – faux KLEDAVID et faux Ngul Be Tara. Le bruit de diversion institutionnel correspond à la saturation de l’espace documentaire par les discours officiels – 68 % de sources étatiques contre 1,4 % de société civile dans la plateforme ANC.
Du côté du silence, cinq formes ont été observées. Le silence diplomatique opère par évitement calculé (Kléda, quatorze mois). Le silence d’ignorance externe se manifeste par l’absence des travaux du Dr Peyou Ndi Samba dans les grandes revues biomédicales indexées au plan international – c’est-à-dire référencées dans des bases de données académiques telles que PubMed ou Web of Science. À cette forme s’ajoute ce que l’on pourrait nommer un silence d’ignorance interne : l’absence de relais documentaire dans les circuits nationaux ou régionaux de diffusion scientifique, faute de revues accessibles et de réseaux de validation locaux. Les deux dimensions (externe et interne) illustrent la profondeur structurelle des injustices cognitives décrites par Mboa Nkoudou (2016). Le silence national révélé par la validation étrangère désigne ensuite la situation où la NAFDAC nigériane valide avant le Minsanté camerounais. Le silence d’exclusion active recouvre enfin les actes administratifs qui retirent une voix de l’espace public (comptes SCSI fermés).
| Cas | Bruit interne | Silence externe |
| Kléda / Élixir Covid | Diffusion virale, faux KLEDAVID | Absence protocoles officiels pendant 14 mois |
| Ngul Be Tara | Réseaux sociaux, faux produit à Bafoussam | Absent des revues indexées; validation nigériane avant camerounaise |
| SCSI | Succès diaspora controverse interne sur la gestion | Fermeture administrative des comptes |
| Sources non étatiques (ANC) | 32 % du corpus | Sous-représentation dans l’espace archivistique officiel |
Le schéma de la double peine n’est pas propre au Cameroun. Il s’inscrit dans les dynamiques géopolitiques de la production des savoirs décrites par Santos (2014) et Harding (1991). Ce qui est spécifique au contexte pandémique camerounais, c’est la coexistence de régimes de savoir multiples, la fragilité des infrastructures documentaires nationales et l’usage de l’urgence sanitaire comme révélateur et amplificateur de tensions épistémiques préexistantes.
La plateforme ANC comme espace de dépassement partiel
Face à ce schéma, la plateforme ANC représente une tentative imparfaite mais pionnière de dépassement. Elle archive des sources religieuses, médiatiques, citoyennes et même des documents explicitement étiquetés « fake news ». Elle refuse la hiérarchie a priori des savoirs.
Elle n’échappe cependant pas à la logique de la double peine. La surreprésentation des sources étatiques (68 %), la quasi-absence de la société civile (1,4 %), la prédominance des images-scans non accessibles à l’indexation plein texte par les moteurs de recherche – autant de limites qui révèlent une initiative encore tributaire des réflexes institutionnels qu’elle cherche à dépasser. La tension non résolue en fait précisément un laboratoire documentaire scientifiquement fécond.
Bruit et silence reconfigurés : des anomalies techniques aux technologies politiques du savoir
La pandémie a profondément transformé la signification du bruit et du silence dans l’univers documentaire. Bruit et silence ne semblent plus pouvoir être réduits à de simples anomalies techniques : les observations réunies suggèrent qu’ils peuvent fonctionner comme des configurations actives de pouvoir.
Le bruit : de l’erreur accidentelle à la stratégie
Les formes de bruit identifiées empiriquement dans le corpus camerounais – bruit primaire de popularité, bruit parasite et bruit de diversion institutionnel – s’inscrivent dans une dynamique plus large que la pandémie a rendue particulièrement visible. Sur le plan analytique, trois configurations stratégiques peuvent être distinguées.
Dans les modèles classiques, le bruit est une pollution involontaire du signal pertinent. La pandémie révèle sa mutation : le bruit est souvent produit délibérément, à des fins politiques, économiques ou idéologiques. Entre 2020 et 2022, les campagnes de désinformation sur les vaccins ont été instrumentalisées pour des gains géopolitiques (Roozenbeek et al., 2020; Vraga et Bode, 2020).
L’analyse distingue trois formes de bruit stratégique : un bruit de saturation qui noie la parole institutionnelle sous un flux de récits contradictoires; un bruit de diversion qui déplace l’attention des enjeux sanitaires vers des controverses fabriquées; un bruit de déstabilisation qui installe le doute sur les sources officielles et fragilise les dispositifs de prévention collective. Le bruit de diversion et le bruit de déstabilisation sont, au sens strict, des composantes de l’infodémie telle que l’OMS l’a définie – non pas un simple excès quantitatif, mais une guerre de récits aux effets politiques calculés (Eysenbach, 2020).
Le silence : de la carence technique à l’effacement structurel
Le silence documentaire peut résulter, au moins partiellement, des processus actifs d’exclusion. Les savoirs locaux africains en matière de prévention et de traitement n’ont pas été intégrés dans les grandes bases de données médicales internationales. Les expériences communautaires sont restées absentes des narrations officielles. Peu de financements ont permis d’évaluer ces approches selon les standards biomédicaux.
| Type de silence | Manifestation observée |
| Silence d’ignorance | Refus de documenter certaines pratiques pour des raisons épistémiques |
| Silence d’effacement | Marginalisation dans les circuits de publication scientifique internationale |
| Silence d’invisibilisation | Absence de relais médiatiques pour les innovations sanitaires africaines |
| Silence diplomatique | Évitement institutionnel de la confrontation avec les savoirs alternatifs |
Bruit et silence sont les deux faces d’une même dynamique de contrôle documentaire : produire du bruit pour désorienter, organiser le silence pour maintenir une hiérarchie informationnelle. La pandémie offre en tout cas un terrain d’observation particulièrement révélateur des enjeux politiques de la gestion des savoirs à l’ère numérique.
Médiation documentaire critique et réflexive : principes et conditions de possibilité
La critique des dynamiques de bruit et de silence documentaires n’a de sens scientifique que si elle débouche sur une réflexion sur les conditions d’une médiation documentaire renouvelée. C’est l’objet de cette section, qui constitue le moment le plus prospectif de notre analyse. Nous nous efforçons de passer de la description à l’orientation, sans tomber dans la prescription normative.
Repenser la médiation documentaire : au-delà du modèle de la pertinence
La médiation documentaire, telle qu’elle a été pensée dans le cadre positiviste hérité de Salton, repose sur une logique de filtrage : éliminer le bruit, combler le silence, optimiser la pertinence. Face aux réalités observées dans le corpus camerounais, cette logique montre ses limites. Elle présuppose un espace documentaire neutre, un usager homogène et un savoir stabilisé – trois conditions qui ne sont pas réunies dans des contextes marqués par la pluralité des régimes de savoir, la fragilité des infrastructures et la conflictualité des récits.
Repenser la médiation documentaire suppose d’accepter que celle-ci est toujours un acte politique au sens large : elle sélectionne, hiérarchise, rend visible ou invisible. La question n’est pas d’éliminer cette dimension politique – ce serait une illusion – mais de l’assumer explicitement et de la soumettre à des principes délibérément réflexifs. Plusieurs auteurs plaident en ce sens (Gardiès et Fabre, 2012; Chapron, 2013; Piron, 2017). Un modèle renouvelé pourrait s’articuler autour de cinq orientations complémentaires, que les défis de la pandémie permettent de dégager à titre programmatique.
L’inclusivité documentaire supposerait de valoriser l’ensemble des formes de savoirs – institutionnels, scientifiques, populaires, traditionnels, numériques – sans hiérarchie préétablie, ce qui implique une révision profonde des critères de sélection et d’indexation. La réflexivité épistémique inviterait à rendre explicites les processus d’inclusion et d’exclusion qui structurent tout corpus, plutôt que de les laisser à l’état de présupposés tacites. L’acceptation de la conflictualité conduirait à traiter la coexistence de discours contradictoires non comme un dysfonctionnement à corriger, mais comme une réalité documentaire à archiver et à interpréter. L’équité d’accès supposerait une réduction active des fractures numériques, linguistiques et institutionnelles qui fragmentent l’espace documentaire mondial. Enfin, l’accompagnement critique des publics orienterait la médiation vers la formation des capacités de discernement des usagers et usagères face à des écosystèmes informationnels de plus en plus complexes (Chapron, 2013; Serres, 2012). Aucun de ces principes n’est pleinement réalisé dans les dispositifs existants. Leur articulation constitue davantage un horizon de travail qu’un programme achevé.
Les conditions institutionnelles d’une médiation documentaire réflexive
La refondation de la médiation documentaire ne peut se limiter à des principes théoriques. Elle suppose des conditions institutionnelles et infrastructurelles sans lesquelles les orientations décrites resteraient lettre morte, en particulier dans les contextes africains.
La première condition est la disponibilité de ressources humaines formées. Une médiation documentaire réflexive exige des professionnel·le·s capables non seulement de manier les outils de classification et d’indexation, mais de les questionner, de problématiser les biais de collecte et d’accompagner les usagers dans leur rapport critique à l’information. En Afrique subsaharienne francophone, les formations en sciences de l’information – dont l’École Supérieure des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication (ESSTIC) au Cameroun – constituent des ressources à consolider et à orienter vers ces nouvelles exigences.
La deuxième condition est la viabilité des infrastructures numériques. L’accessibilité effective des ressources documentaires suppose un accès à l’électricité, à l’internet et à des équipements adaptés – conditions loin d’être universellement réunies en Afrique subsaharienne. Sans investissement dans ces infrastructures, l’inclusivité documentaire restera un horizon formel (Piron, 2017).
La troisième condition est la durabilité institutionnelle des initiatives. La plateforme ANC illustre ce défi : un prototype innovant peut rester fragile faute de financement pérenne et d’intégration dans des politiques documentaires nationales. La médiation documentaire réflexive n’est pas un projet ponctuel – c’est une orientation de long terme qui demande des engagements durables.
La plateforme ANC comme terrain d’expérimentation
La plateforme COVID-19 des Archives Nationales du Cameroun représente, à notre connaissance, l’une des premières tentatives systématiques en Afrique subsaharienne francophone de constituer une archive inclusive d’un événement sanitaire majeur. Elle rassemble communiqués officiels, témoignages de soignants, messages de prévention en langues nationales, publications religieuses et documents relatifs à la pharmacopée traditionnelle.
Sa logique articule trois orientations cohérentes avec les principes décrits plus haut : refus de la hiérarchie a priori des discours, acceptation de la conflictualité documentaire comme richesse mémorielle, et réflexivité sur les critères de collecte. En ce sens, elle constitue un terrain d’expérimentation de la médiation documentaire réflexive — non un modèle achevé, mais un prototype dont les enseignements méritent d’être documentés, analysés et diffusés.
Les défis rencontrés sont réels : validation des contenus non institutionnels, indexation des matériaux hétérogènes, gestion de la pluralité des vérités sans validation artificielle. Loin d’invalider l’initiative, ces défis en soulignent la radicalité et la pertinence comme objet de recherche pour les sciences de l’information documentaire.
Conclusion : repenser la médiation documentaire à l’ère des crises informationnelles
La pandémie de COVID-19 n’a pas seulement été une crise sanitaire mondiale. Elle a fonctionné comme un révélateur des fragilités des systèmes de médiation documentaire contemporains, mettant en lumière des tensions qui préexistaient à 2020 et que l’urgence sanitaire a simplement rendues plus visibles. L’analyse conduite dans ce chapitre suggère que les notions de bruit et de silence méritent d’être relues au-delà de leur acception technique traditionnelle. Sans prétendre épuiser la question, les éléments rassemblés invitent à les appréhender comme des phénomènes pluriels, socialement situés et traversés de rapports de pouvoir. Le bruit ne serait plus seulement un excès à corriger; le silence, une carence à combler. L’un et l’autre participeraient de dynamiques actives de régulation et de gouvernance des savoirs – une hypothèse que le corpus camerounais permet d’étayer, sans toutefois prétendre à la généralisation.
Les trois études de cas apportent des éléments convergents en ce sens. Le cas Kléda éclaire le rôle du silence diplomatique dans la gestion institutionnelle des savoirs alternatifs. Le cas Ngul Be Tara pointe le paradoxe d’une validation étrangère qui rend visible un silence national. Le cas SCSI illustre l’imbrication possible entre exclusion administrative et contradictions internes au champ politique. La notion de double peine informationnelle – bruit interne non maîtrisé et silence externe structurel – est proposée comme outil de lecture de ces configurations, à titre d’hypothèse de travail ouverte à discussion et à vérification sur d’autres terrains.
Ces constats suggèrent plusieurs pistes pour la réflexion sur la médiation documentaire : vers davantage d’inclusivité, de réflexivité épistémique, d’équité d’accès et d’accompagnement critique des publics. La plateforme ANC, avec ses limites et ses tensions non résolues, offre un exemple de ce que pourrait être une telle orientation – non un modèle achevé, mais un terrain d’expérimentation dont les enseignements restent à consolider.
Les défis qui se profilent – crise climatique, révolution de l’intelligence artificielle, prochaines crises sanitaires – produiront vraisemblablement de nouvelles configurations de bruit et de silence. La question de savoir comment la médiation documentaire peut contribuer à en atténuer les effets les plus désorganisateurs reste ouverte. Elle mérite, à notre sens, d’être posée avec la même rigueur critique que celle que nous avons tenté d’appliquer ici.
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