Une affiche sur la COVID-19 en fulfulde : enjeux orthographiques et communication pour le développement
MOHAMADOU OUSMANOU
Dans l’optique de sensibiliser les populations sur le danger que constitue la COVID-19, les responsables du secteur de la santé publique ont produit un certain nombre de messages. Le choix d’une langue de grande extension, notamment le fulfulde, peut être motivé par une volonté de toucher le maximum de personnes. Cependant, comme nous le montrerons, il ne suffit pas de produire un message en usant de n’importe quel système d’écriture à notre disposition pour prétendre réaliser une communication efficace. En effet, il faut se poser la question de savoir sur quels critères les concepteur·trice·s des messages se sont fondé·e·s pour produire de tels messages. Il est évident que lorsque l’on choisit de communiquer par écrit, c’est que l’on a supposé que les conditions suivantes sont réunies : (1) les destinataires du message sont capables de lire ce qui est écrit; ensuite, la lecture elle-même n’étant qu’une étape, (2) la finalité ultime est que les personnes concernées soient en mesure d’interpréter ce message; et par-delà ces deux facteurs, (3) que cela induise une modification de leur comportement. Toutefois, nous nous limiterons, dans le cadre de la présente étude, aux deux premiers éléments qui nous permettront de montrer le rôle et les enjeux liés à l’écrit dans la perspective d’une communication pour le développement. Quant au troisième élément, il relève de la mesure des effets ou de l’impact d’une stratégie de communication qui pourrait se faire ultérieurement.
On se posera alors deux principales questions : pourquoi faut-il prendre au sérieux la question de la graphie? Et faut-il se préoccuper seulement du texte sur ces affiches en langues camerounaises qui se multiplient dans nos rues?
Enjeux liés à la communication écrite et systèmes d’écriture du fulfulde
La communication humaine se fonde principalement sur une double activité de production-reconnaissance : « L’activité de langage renvoie à une activité de production et de reconnaissance de formes[1], or, ces formes ne peuvent être étudiées indépendamment des textes, et les textes ne peuvent être indépendants des langues » (Culioli, 1990, p. 14). Dans le cas de l’affichage, il faut identifier un énonciateur-scripteur ou une énonciatrice-scriptrice qui produit un message (textes et images) à l’attention d’un coénonciateur-lecteur ou coénonciatrice-lectrice de l’affiche qui est appelé·e à reconnaître ce qui est inscrit sur l’affiche. Ce qui implique que cette personne possède les clés, c’est-à-dire des éléments nécessaires à la lecture et à la compréhension du message. Les textes dont nous parlons ici sont écrits et matérialisés au moyen d’un système de notation graphique sur un support papier. À la lecture du texte, ce coénonciateur-lecteur ou cette coénonciatrice-lectrice est censé·e non seulement identifier la langue qui y est graphiquement représentée, et qu’il ou elle suppose conforme à la langue qu’il ou elle parle, mais aussi reconnaître ces formes linguistiques; et conséquemment, adopter une attitude qui serait la conséquence des opérations précédentes.
L’on s’intéresse donc au domaine de la communication sur la santé. Dans ce cas spécifique, il s’agit de la communication écrite en fulfulde. Deux faits sont importants : le choix de la langue (le fulfulde) et le choix du moyen de communication (l’écriture).
Communiquer en fulfulde sur les questions de santé
À partir des travaux parus dans Tourneux et Métangmo-Tatou (2010), l’on sait que les langues africaines sont très peu considérées lorsqu’il s’agit de réfléchir sur la communication. Si l’intérêt de recourir à ces langues ces dernières années est manifeste, il faut reconnaître que ces usages sont en général des traductions improvisées et insuffisamment contrôlées des textes en français ou en anglais.
Orthographe et communication pour le développement
En choisissant l’affiche comme support de communication, l’on présume que le ou la destinataire du message qui y est apposé est en mesure de lire et comprendre. La communication écrite se fonde sur un système de signes graphiques (alphabet) servant à transcrire les sons d’une langue, et un ensemble de règles normées qui régissent l’écriture de la langue (orthographe). Si l’alphabet permet de représenter les sons de la langue, l’orthographe établit les règles de combinaison de ces unités linguistiques afin de faciliter l’interaction entre l’écriture et la lecture. Dès lors, chaque langue possédant son système de sons, il devient impératif d’avoir un alphabet, puis des normes orthographiques adaptées à ce système. L’orthographe devient ainsi un pilier de la communication écrite, exigeant à la fois clarté et compréhension, crédibilité et professionnalisme, rigueur et respect, de la part des concepteur·trice·s des messages.
S’interroger sur le fait de choisir de communiquer par écrit dans une langue africaine conduit à considérer un certain nombre de facteurs explicatifs pouvant éclairer les enjeux liés à de telles démarches. Dans le cas du fulfulde, appliqué à la situation linguistique au Nord-Cameroun, nous en avons identifié trois.
La véhicularité de la langue comme atout
Le fulfulde, variante dialectale du peul parlé au Cameroun, fait l’objet d’usages divers et dans des contextes de communication les plus variés. Comme langue de communication transethnique, il est fréquemment utilisé lorsqu’il s’agit de s’adresser à un public large, au-delà des communautés linguistiques individuelles. D’après le rapport de LASCOLAF (Mbala Zé et Wamba, 2010, p. 13), il est parlé par près de 5 millions de locuteurs et locutrices. Cela explique sans doute son choix pour la situation de communication qui fait l’objet de notre étude. Il s’agit donc d’une affiche qui porte un message en fulfulde sur la manière se prémunir de la COVID-19. Une affiche collée sur un panneau publicitaire extérieur de dimension 4 x 3 mètres, placée devant l’entrée du campus universitaire de Ngaoundéré, courant 2020. Le panneau est rigide et monté sur des poteaux métalliques unifaciaux. Il s’agit d’une communication institutionnelle préventive sur la Covid. Son contenu porte essentiellement sur les gestes barrières et les numéros d’urgence. On peut lire en bas du panneau, les noms des organisations participant à cette action.
Lire une affiche dans une langue que l’on pratique peut sans doute susciter l’intérêt de la population cible, car l’idée et le prestige accordé à l’écrit conduit quelquefois à des représentations négatives vis-à-vis des langues locales dont les usages sont perçus comme relevant majoritairement de l’oral. Non pas que ces langues ne connaissent pas l’écrit, mais surtout que les pratiques de l’écrit restent souvent limitées à certaines catégories socioprofessionnelles. Le fait de pouvoir identifier graphiquement à partir d’un message écrit telle langue est susceptible d’inverser une telle représentation.
Diki-Kidiri évoque deux principes importants à examiner en matière d’orthographe : l’adéquation de l’orthographe à la langue et l’adéquation de l’orthographe à la société. Dans le premier cas, l’on considère le système orthographique du point de vue de sa fonction représentationnelle : « L’écriture doit pouvoir permettre une bonne lecture, c’est-à-dire une restitution correcte de la parole » (Diki-Kidiri, 1983, p. 171). Quant à la seconde adéquation, elle met en avant la contextualisation du message, son ancrage socioculturel (Tourneux, 2006; O. Mohamadou, 2020). Dans le cas de la communication sur la santé, des travaux antérieurs ont montré comment le peu de considération accordée aux savoirs, aux pratiques et aux croyances de la population cible sont à l’origine de malentendus, voire des effets contraires à ce qui est escompté (Tourneux et Métangmo-Tatou, 2010; O. Mohamadou, 2010).
Produire des textes pour développer les langues
Le développement d’une langue dans nos sociétés contemporaines passe par un certain nombre de réalisations qui participent à la fois à la visibilisation et à la pérennisation des traces. Dans un premier temps, il faut effectuer un travail de documentation de la langue, notamment par la constitution de corpus, c’est-à-dire un assemblage de pratiques et de productions linguistiques et langagières. Pour ce faire, l’écrit est important pour fixer les choses. Ce matériau, collecté et traité suivant des normes scientifiques, permettra de réaliser des études sur la langue, aussi bien pour des recherches strictement linguistiques que pour les autres disciplines établies et émergentes, comme le traitement automatique des langues. Par ailleurs, l’on aura encore besoin de corpus dans le cadre de l’enseignement de la langue. L’écrit joue donc un rôle prépondérant pour le développement et la pérennisation des langues.
Deux systèmes d’écriture en usage pour le fulfulde
Le peul recourt à deux systèmes d’écriture : l’alphabet arabe et l’alphabet latin. Le premier, connu sous le nom d’ajami, est plus ancien. Basés sur la convention dite maghrébine (maghribi), les textes peuls de l’aire orientale (Nord du Nigeria et Nord-Cameroun) relèvent du style du Bornou (binndi bornankeeji), inspiré de la calligraphie koufi (A. Mohamadou, 2017). La pratique de l’ajami concerne aussi bien les textes religieux que les textes littéraires. Les usages sont en général accompagnés de mécanismes d’adaptation, le peul possédant des sons spécifiques qui ne trouvent pas de correspondances dans le système de notation graphématique de l’arabe. Il s’agit surtout de consonnes implosives et des prénasales. Les techniques d’adaptation consistent à l’ajout de diacritiques. Le second système d’écriture du peul est celui qui nous intéresse prioritairement dans la présente étude dans la mesure où il est fondé sur les caractères latins qui sont aussi celui utilisé sur l’affiche à analyser.
Le corpus et la méthode d’analyse
Les données de l’étude sont fournies par l’affiche (cf. image 1). Elles contiennent du texte, des images, des couleurs, ainsi que des éléments de mise en page de l’affiche (layout). En ce qui concerne les textes, il s’agit précisément de dix énoncés pour lesquels nous proposons une transcription multilinéaire dont les couches sont : la reproduction de la graphie issue de l’affiche, la transcription en graphie normée et la traduction en français. La description linguistique emprunte ses outils à la théorie des opérations prédicatives et énonciatives. S’agissant de l’analyse des autres ressources sémiotiques, elle s’appuie sur les travaux de Jewitt, Bezemer et O’Halloran (2016) sur l’approche multimodale.

Des défis d’une communication par écrit sur la Covid
L’affiche qui fait l’objet de la présente étude s’inscrit dans la mouvance d’une stratégie de communication de proximité voulue par les institutions en charge de la santé publique au Cameroun. Cette stratégie repose notamment sur l’usage des langues locales pour atteindre un public large. Seulement, le produit diffusé est loin d’être satisfaisant. Le fulfulde fait partie des langues africaines dotées d’un système d’écriture et d’une littérature notable. Notre étude du message de cette affiche s’articule sur trois points : les particularités liées à la représentation graphique des caractères de l’alphabet peul, l’incidence sur le plan graphique des modifications morphophonologiques inhérentes à la langue, ainsi que la relation texte-image dans la construction d’une cohérence discursive.
Caractères spéciaux, gémination et quantité vocalique
Dans un premier temps, nous avons repéré une première catégorie d’erreurs relatives à la notation graphique des sons, notamment les caractères spéciaux de l’alphabet peul issu de la Conférence de Bamako de 1966. Nous ajoutons à cette catégorie la représentation des deux caractéristiques qui constituent des traits distinctifs en phonologie du peul : la gémination et la quantité vocalique. Nous partirons du premier texte qui fait office d’accroche au message porté sur l’affiche.

On observe dès l’abord un mélange de graphie, celle du fulfulde comme le montre le premier terme noy, mais aussi le /d/ à la place du /ɗ/, les deux consonnes ne se confondant pas du tout en phonologie du peul. La gémination est bien représentée dans fadd- (protéger), mais la voyelle longue dans taari, graphié tari, n’est pas notée; ce qui génère une confusion, car les deux termes signifient respectivement « est entouré » et « alignement dans un champ ».

La graphie utilisée ici s’appuie également sur celle du français. Le permier terme de l’énoncé (E2) ɗojjee (toussez) subit deux distorsions : la substitution de l’implosive peule /ɗ/ par l’occlusive labio-dentale /d/ du fait de leur proximité du point de vue de leur mode d’articulation (occlusion); l’insertion d’une apostrophe après la première syllabe à la place qui est superflue, car ce signe typographique est utilisé en graphie peule pour noter le stop glottal. Cette notation erronée trouverait probablement son origne dans une mauvaise appréhension de la syllabe canonique en peul. Se fondant sur la syllabe française, les spcriteur-trices ont vraisemblablement procédé ainsi : ˂*do-dje>. Or, la structure de la syllabe de cette racine verbale est CVCC-, la gémination consonantique faisant partie du système phonologique de la langue. Par conséquent, on devrait avoir ɗojj- ; la forme verbe à l’impératif devant être ɗojjee (toussez).

On le voit dans (E2) et (E3), notamment la transcription du son [u] par le graphème <ou> dans *koude au lieu de kuuɗe (les travaux) et *houndouko au lieu de hunnduko (la bouche); mais aussi la notation de la semi-voyelle /w/ par <aou>, comme dans *haoutata à la place hawtata. L’affriquée palatale [tʃ] qui est notée en fulfulde par le graphème <c> est incorrectement représentée par <tch> dans *tchounden, à la place de cudden (couvrons).
La difficulté apparaît au scripteur-trice lorsqu’il ou elle ne trouve pas un caractère dans le système d’écriture du français pour transcrire un son propre au fulfulde. C’est cette situation qui a justifié l’adoption de l’alphabet du peul, en plus d’autres langues africaines, lors de la Conférence organisée par l’UNESCO à Bamako en 1966. À cet effet, les caractères retenus pour le peul sont au nombre de quatre : ɓ, ɗ, ƴ, ŋ. Il faut ajouter à cela, l’usage de la lettre c pour noter le son [t͡ʃ] et l’apostrophe pour noter le stop glottal, surtout en position médiane. De même, la nasale palatale [ɲ] est représentée par digramme ny. Afin de montrer les écarts et les incohérences de ces écrits, nous nous proposons de confronter ces écrits au système orthographique standard du fulfulde.

En phonologie du fulfulde, le redoublement consonantique et la quantité vocalique participent de la fonction distinctive des unités lexématiques. Il suffit d’une omission et d’une interversion pour aboutir à des énoncés absurdes ou à des contresens. Ce type d’erreurs a généralement une origine phonétique (prononciation incorrecte) ou phonogrammique (prononciation correcte mais transcription erronée), en présumant que les scripteur·trice·s ne connaissent pas la graphie normée de la langue. Il faut noter que ces deux aspects particuliers sont liés à la configuration phonématique du peul : la gémination et la longueur vocalique.
Écrire tari à la place de taari est une illustration des confusions que peut produire une transcription qui ne prend pas en considération le rôle de la longueur vocalique en fulfulde. En effet, l’opposition voyelle brève/voyelle longue distingue les deux lexèmes sur le plan sémantique : tari, pluriel de tarol, désigne « l’alignement sur le sol (de tiges de sorgho ou de riz que l’on a coupées) » (Tourneux et al., 2017, p. 630). Quant à taari, il est issu de la racine verbale taar- dont sont dérivés les infinitifs taargo (mettre autour, entourer) et taaraago (faire le tour). La distinction est aussi d’ordre grammaticale puisque tari est un nom tandis que taari est un verbe.

Dans (E3) et (E5), on identifie des erreurs dans la notation des voyelles longues. Cette erreur porte aussi bien sur l’écriture des formes verbales, des noms que des marqueurs grammaticaux. Nous l’avons notamment dans les formes verbales looten (lavons) et lootee (lavez), issue de la racine loot- qui renvoie à la notion de /laver/; le nom pluriel nukkuuje (endroits, places), juuɗe (les mains) et saabul (le savon); et les marqueurs grammaticaux, le locatif haa, l’indéfini de la totalisation fuu et la préposition à valeur instrumentale bee.
À l’évidence, la transcription des sons d’une langue comme le fulfulde, même pour les usagères et usagers familiers de l’alphabet latin, n’est pas sans difficultés. Certes, le système d’écriture présente le grand avantage d’être dépourvu de diacritiques (A. Mohamadou, 2025), mais il nécessite que l’on soit préalablement capable de (re)connaître la phonologie de la langue et le système de représentation graphique des sons de cette langue, ainsi que les règles qui régissent l’organisation morphologique des unités linguistiques.
Des modifications morphophonologiques
Pour écrire, l’on a besoin de savoir comment la chaîne parlée est organisée. Aussi les problèmes d’écriture ne se limitent-ils guère au choix de la notation graphique d’un son. En effet, pour écrire, il est aussi important de savoir découper la chaîne parlée en unités fonctionnelles. Il faut alors tenir compte de la dimension morphophonologique de la question, c’est-à-dire la structuration phonématique des énoncés (Essono, 2006, p. 251). Les erreurs de segmentation sont à l’origine du segment *noy ngadanimi hami faddo au lieu de : noy ngaɗanmi < haa mi > faddoo. Le personnel mi qui apparaît dans le premier cas suffixé au constituant verbal dérivé ngaɗan qui s’analyse comme suit : la racine verbale /waɗ- faire/ par le biais de l’alternance de la consonne initiale passe à /ngaɗ- faire/, on lui adjoint la désinence de l’inaccompli prédictif actif -an. Et pour construire la modalité interrogative, la pratique consiste en la soudure du personnel avec le constituant verbal. L’usage du trait d’union, qui est conditionné par l’autonomie des unités, apparaît dans le cadre de certaines analyses visant à mettre en évidence la structuration morphologique des unités linguistiques. Sur ces choix d’écriture avec ou sans trait d’union, soudé ou séparé, A. Mohamadou relève que « C’est un phénomène prosodique et rythmique obéissant à des règles complexes et qui mérite d’être étudié séparément. Il entraîne la modification du morphème marquant le radical verbal et l’allongement de ces personnels » (2014, p. 16). En ce qui concerne le deuxième cas, le rapport entre le marqueur locatif haa et le personnel mi n’est pas de même nature. En effet, haa marque ici la visée et il a la valeur de « afin que, dans le but de ». Quant au personnel mi, il est le sujet dans la relation prédicative mi faddoo (« je me protège ») qui est introduite par haa. Ce qui aboutit à : haa mi faddoo (« pour que je me protège »).
Dans (E5), l’on observe également les implosives /ɗ/ et /ɓ/ respectivement dans le nom kuuɗe (travaux) et la forme verbale laɓɓinen (rendons propre); ce dernier ayant la particularité d’être géminé. En fait, la base du lexème est laaɓ- (être clair, propre); celui-ci subit une modification morphophonologique qui introduit la gémination en /ɓɓ/ et l’abrègement de la voyelle /a/.
Le fonctionnement de la morphologie verbale du fulfulde est tel que la combinaison des éléments affixaux entraîne quelquefois des modifications prosodiques qui doivent être en prise en compte sur le plan de la représentation graphématique : « Le verbe est dans ses différentes occurrences en peul formé d’un terme lexical, l’unité de base, marquée par un ou plusieurs affixes dont au moins un morphème indiquant l’état dans lequel se trouve la réalisation du procès auquel renvoie l’unité de base » (A. Mohamadou, 2014, p. 25).

Dans (E6), la longueur de la voyelle est également impliquée dans wostaago qui signifie dans ce contexte « nettoyer »[2]. La formation du qualificatif qui en réalité correspond à la forme du participe à l’inaccompli passif obéit à une règle d’alternance qui fait passer le radical wudin- du singulier à gudin- au pluriel, auquel l’on adjoint la désinence aspectuelle (-etee), suivie du classificateur (-ɗi).

Les trois énoncés ci-dessus sont construits à la modalité injonctive, consistant pour l’énonciateur-scripteur « à exercer une contrainte sur le coénonciateur pour qu’il déclenche une action » (Groussier et Rivière, 1996, p. 105). Ces énoncés commencent tous par le marqueur modal de défense taata dont la graphie correcte contraste avec la suite des énoncés. Quant aux prédicats verbaux, ils marquent tous les trois des procès de type processus, c’est-à-dire des changements d’état qui, à la base, renvoient à des notions bornées ou non permanentes : /meem- toucher/, /hoof- saluer/ et /ɓad- être proche, se rapprocher/. Les occurrences de ces verbes dans les énoncés (7) et (8) sont à l’impératif actif de la deuxième du pluriel dont la marque est en peul -ee. Ainsi, au lieu de « *taata meme » et « *taata kofnindire », on aura plutôt taata meemee et taata kofnindiree. En (9), il se produit un basculement vers la première personne du pluriel inclusive, ce qui explique la désinence -en dans taata ɓaditen (ne nous rapprochons pas). En (E8), nous avons une conditionnelle dont le prédicat verbal est à l’accompli actif négatif : to on lootaay. Un autre élément provenant des règles orthographiques du français apparaît dans « *yesso » à la place de yeeso, le phonème /s/ ne s’écrivant jamais <ss> en peul. Enfin, la voyelle allongée /uu/ dans juuɗe, forme plurielle de junngo (écriture simplifiée de juŋngo), résulte d’une modification de la syllabe du lexème de base juŋ- (CVC) dont la nasale /ŋ/ chute au profit de l’allongement en /uu/ pour donner juu- (CVV). À cette nouvelle base, l’on adjoint le suffixe de classe -ɗe pour obtenir juuɗe (les mains).

Dans (E10), hattaago (s’apercevoir de quelque chose) est un infinitif de la voix moyenne. Sa forme à l’accompli général est marquée par le suffixe -ake. De même, le sujet on (vous) étant pluriel, l’on est contraint d’opérer une alternance de la consonne initale de /h/ en /k/. Cela donne on kattake, et non *on hatti. En outre, dans les pratiques scripturales, les marqueurs ɗi et ɗii se distinguent par la longueur de la voyelle finale, ces termes assumant tantôt le rôle fonctionnel de classificateur, de relatif ou de démonstratif. C’est dans ce dernier rôle qu’il est orthographié avec un /ii/ long.
Comme on peut le voir, l’écriture du fulfulde repose sur un système de règles complexes qui ne peuvent pas être représentées de façon adéquate en recourant au système du français ou de l’anglais. Il est par conséquent important que l’on veille à l’adéquation d’un tel système si l’on veut utiliser la langue à des fins communicationnelles dans l’intérêt de la population locutrice.
De la cohérence discursive
L’affiche étant un dispositif qui fait usage de plusieurs ressources sémiotiques (textes, images, couleurs, mise en page), il est capital d’examiner la cohérence de l’ensemble du message. Notre objectif étant d’examiner la cohérence discursive, notamment de vérifier la chaîne sémiotique, nous limiterons nos observations à deux principaux points : une analyse représentationnelle des images et une analyse de la relation texte-image.
Sur le plan visuel, le panneau peut être décomposé en trois parties en suivant l’organisation des informations du haut vers le bas : le premier tiers supérieur comporte le thème (la Covid), suivi de l’accroche; la partie médiane qui concentre l’essentiel du message est une succession de carrés colorés disposés en colonnes. Le tiers inférieur du tableau indique une liste de numéros par région et les logos des organisations qui participent à l’annonce.
Le milieu de l’affiche est la partie qui porte les éléments saillants du message. Les carrés rappellent les vignettes de bande dessinée, cadre circonscrivant à la fois une image et du texte. Leurs frontières sont nettement soulignées par la variation des couleurs. Si du fait de l’habitude, l’on est amené à lire cette affiche de la gauche vers la droite, le sens de la lecture demeure assez libre, aucun indice n’oriente nécessairement le coénonciateur-lecteur ou la coénonciatrice-lectrice vers tel ou tel choix.
Ces images sont en réalité des dessins, constituant huit vignettes. L’interprétation de ces dessins, fonctionnant à la manière des pictogrammes, n’échappe guère à la corrélation avec des considérations sociologiques et culturelles de la population cible. Nous les regroupons en trois catégories : les dessins ayant une clarté interprétative modérée, les dessins présentant un risque d’ambiguïté notable et ceux qui laissent les destinataires quelque peu indécis relativement à leur interprétation.
Dans la première catégorie, nous avons les vignettes 1, 3 et 6. Le premier dessin représente une poignée de main qui ne laisse voir que les deux mains l’une dans l’autre. Le dessin est barré par une bande épaisse et rouge. Le deuxième cercle, posé comme en incrustation sur la bordure supérieure droite du premier dessin, représente deux personnages qui s’embrassent. Si l’on s’en tient à leur parure, il s’agirait d’un personnage féminin et d’un personnage masculin. Une croix rouge et épaisse est apposée sur la bordure droite de l’image. L’ensemble est sur un fond rouge. Sur la vignette 3, on voit, à l’intérieur du rond sur fond blanc, un robinet d’où coule de l’eau et des mains dont le positionnement suggère qu’il s’agirait d’une personne qui se lave les mains. Les petits ronds environnent les mains, sans que l’on ne sache exactement s’il s’agit des bulles formées lorsque l’on frotte du savon au contact de l’eau, ou si c’est simplement des gouttelettes d’eau provenant du robinet. La vignette 7 quant à elle représente un bac à ordure et une main qui laisse échapper quelque chose à l’intérieur. Nous considérons pour cette catégorie de dessins, que le coénonciateur-lecteur ou la coénonciatrice-lectrice de l’affiche, moyennant une aptitude visuelle commune, est en mesure de les interpréter convenablement.
Dans la seconde catégorie, nous avons la vignette 4. Elle représente un personnage ayant une apparence féminine, du fait de sa coiffure qui porte une écharpe au cou et un masque facial qui ne laisse apparaître que la moitié supérieure de son visage. Le visage fermé n’induit pas nécessairement l’état de santé du personnage représenté. Qu’est-ce qui nous empêche d’interpréter ce dessin comme une illustration d’une personne malade? Cette possibilité d’une interprétation erronée est encore plus accrue sur la vignette 6. Celle-ci représente une main qui tient ce qui ressemble à un pulvérisateur, avec la main visiblement appuyée sur l’actionneur qui projette un liquide. S’agit-il d’un insecticide ou d’un produit chimique contre un danger? Cela ne semble pas du tout clair. Toujours dans le même genre, l’on a la vignette 8. On y voit le portrait d’un personnage en plan rapproché taille. Celui-ci lève les deux bras vers le haut, les mains ouvertes et la bouche ouverte, il semble écarquiller les yeux. Ces indices conduisent à comprendre que le personnage représenté sur le dessin est dans une situation de panique sinon pourquoi lèverait-il les mains en l’air? Et pourquoi cette mine inquiète?
La troisième catégorie concerne les dessins devant lesquelles les destinataires sont susceptibles d’avoir de la peine à décider du sens qu’on doit lui donner. Sur la deuxième vignette, on aperçoit, dans le premier cercle, un personnage se couvrant le nez par un morceau de tissu, deux traits imitant les postillons laissent penser à une personne qui éternue. Le second cercle apposé sur le premier représente plutôt un personnage avec le visage enfoncé dans le creux de son bras levé. Enfin, la cinquième vignette montre deux personnages debout et placés de part et d’autre du cercle blanc. Cette fois, le dessin est accompagné d’un texte (1m) et deux flèches orientées de part et d’autre du texte. Il convient de remarquer que ces dessins, à l’image des pictogrammes, ne constituent pas « un moyen d’information suffisant » (Tourneux, 2010, paragr. 47).
Sur le plan chromatique, les couleurs utilisées sont assez variées. Il est question de chercher à savoir si leur choix et leur organisation obéissent à un fonctionnement découlant de la cohérence avec le message de l’affiche. Il faut d’abord rappeler que les énoncés en fulfulde ressortissent tous à la modalité de 4e ordre, car il s’agit pour l’énonciateur, qui est en l’occurrence le concepteur-rédacteur de l’affiche, d’exercer sur l’autre (lecteur·trice de l’affiche) « une contrainte pour qu’il déclenche une action » (Groussier et Rivière, 1996, p. 105). Cette modalité de contrainte que supporte l’emploi de l’injonction recouvre deux formes : les interdictions et les prescriptions. Cela est tout fait compréhensible dans la mesure où l’on a affaire à un discours qui vise une double action de prévention et de précaution. En mettant en relation les textes, les images et les couleurs, on peut s’interroger sur le choix, l’organisation et la mise en page de ces couleurs. Les usages des couleurs dans le domaine sanitaire sont structurés et documentés. Les indicateurs de risque et d’alerte en usage par l’Organisation mondiale de la santé sont : vert = risque faible; jaune = risque modéré; orange = risque élevé; rouge = risque très élevé (Remacle et Henrich Bernardoni, 2021).
En nous appuyant sur ce modèle, l’on remarque que la vignette (1) est supposée communiquer une information sur un niveau de risque modéré, tandis que la vignette (4) porterait sur une information d’un niveau de risque très élevé. De même, le lavage des mains se situe à un niveau de risque faible. Quant aux vignettes (2), (6) et (7), leur couleur bleue ne correspond à aucune catégorie répertoriée. Pourtant, les informations qui y sont contenues peuvent revêtir une information capitale, comme dans le cas (7) où le contact du visage avec les mains relève d’un niveau de risque suffisamment sérieux. Ce que l’on peut dire est que cette répartition des couleurs ne correspond pas à la catégorisation connue. Nous pensons donc que ces choix chromatiques relèvent moins d’une intention de communiquer des informations que d’un procédé d’esthétisation. La figure suivante résume nos remarques sur les couleurs.

La variation des couleurs d’un carré à un autre, du point de vue organisationnel, ne semble pas obéir à un code couleur particulier qui en constituerait des clés d’interprétation. Il n’est donc pas exclu de penser qu’elle relève tout simplement d’une forme esthétisation visant à attirer l’attention du public. Nous savons que l’affiche, comme moyen de communication, du fait du temps d’observation réduit que lui accordent les passants, mise beaucoup sur son impact visuel.
Conclusion
Dans cette étude, nous avons voulu montrer que l’utilisation d’une langue africaine pour diffuser des messages écrits est « une activité » exigeante autant pour une langue comme le fulfulde que pour toutes autres langues humaines. L’idée de la facilité que constituerait cette stratégie communicationnelle est tout simplement trompeuse. De même, l’intérêt que les diffuseur·euse·s de messages commerciaux et institutionnels manifestent pour ces choix linguistiques contraste avec le peu de précaution et l’improvisation dont ils ou elles font preuve vis-à-vis de la manière d’écrire ces messages. Pourtant, au-delà des risques de malentendus que peuvent comporter des erreurs graphiques, il y a aussi des enjeux liés à la crédibilité et au professionnalisme des producteur·trice·s du message. Il est évident qu’une mauvaise connaissance de la langue utilisée apparaîtrait immédiatement et peut être perçue comme un manque de sérieux qui discrédite toute l’opération de communication. Des solutions existent dans le champ de la linguistique du développement qui propose des stratégies mettant en avant une bonne connaissance et un usage adapté des langues et cultures locales.
Références bibliographiques
Culioli, A. (1990). Pour une linguistique de l’énonciation : Tome 1. Opérations et représentations. Ophrys.
Diki-Kidiri, M. (1983). Réflexions sur la graphématique. Cahiers d’études africaines, 23, 169-174. https://doi.org/10.3406/cea.1983.2262
Essono, J.-M. (2006). Phonétique, phonologie, morphophonologie. CAMUP.
Groussier, M.-L., & Rivière, C. (1996). Les mots de la linguistique : Lexique de linguistique énonciative. Ophrys.
Jewitt, C., Bezemer, J., & O’Halloran, K. (2016). Introducing multimodality. Routledge. https://doi.org/10.4324/9781315638027
Mbala Zé, B., & Wamba, R. S. (2010). Les langues de scolarisation dans l’enseignement fondamental en Afrique subsaharienne francophone — LASCOLAF : Rapport de l’enquête Cameroun. OIF.
Mohamadou, A. (2014). Le verbe en peul. Karthala.
Mohamadou, A. (2017). L’usage de la graphie arabe en peul. Dans U. Baumgardt (Dir.), Littératures en langues africaines : Production et diffusion (pp. 95-108). Karthala.
Mohamadou, A. (2025). Clés pour lire et écrire le fulfulde. Binndi.
Mohamadou, O. (2010). Les films produits par l’Alliance biblique sur le VIH et le sida. Dans H. Tourneux & L. Métangmo-Tatou (Dirs.), Parler du sida au Nord-Cameroun (pp. 173-187). Karthala.
Mohamadou, O. (2020). La communication médiatique et publicitaire en fulfulde : stratégies intonatives et structure discursive des messages diffusés. Dans M. Adam (Dir.), Linguistique du développement : Prolégomènes à un champ disciplinaire émergent (Revue Mosaïques, hors-série no 6, pp. 89-104). Éditions des archives contemporaines. https://doi.org/10.17184/eac.2560
Noye, D. (1989). Dictionnaire foulfouldé-français. Geuthner.
Remacle, A., & Henrich Bernardoni, N. (2021). Communiquer et enseigner avec un masque : Réflexions scientifiques et cliniques. UPLF Info, 2, 19-27.
Tourneux, H. (2006). La communication technique en langues africaines. Karthala.
Tourneux, H. (2010). Évaluation de la communication en matière de risques liés à l’utilisation des pesticides au Nord-Cameroun. Dans N. Vernazza-Licht, M.-É. Gruénais, & D. Bley (Dirs.), Sociétés, environnements, santé. IRD Éditions. https://doi.org/10.4000/books.irdeditions.3607
Tourneux, H., & Métangmo-Tatou, L. (2010). Parler du sida au Nord-Cameroun. Karthala.
Tourneux, H., & Daïrou, Y. (avec la collaboration de B. Abdoulaye). (2017). Dictionnaire peul encyclopédique de la nature (faune / flore), de l’agriculture, de l’élevage et des usages en pharmacopée (Diamaré, Cameroun). CERDOTOLA.