La sécuritisation de la COVID-19 au Cameroun : construction d’une menace existentielle

Priscylle Manuela MEPOUI ABANDA

Le 11 janvier 2020, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) déclarait l’existence d’une nouvelle pandémie dont les conséquences mortelles atteignaient des proportions inquiétantes. Au Cameroun, le coronavirus a fait son apparition dans un contexte sécuritaire où l’État se concentre à contenir les infiltrations de Boko Haram à l’Extrême-Nord du pays, ainsi qu’à la résolution de la crise qui sévit dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. C’est dans cette atmosphère que la pandémie à coronavirus a fait son apparition avec la confirmation d’un premier cas déclaré le 6 mars 2020. Face à l’échelle de contamination rapide et la montée fulgurante des cas de décès en Europe, la psychose s’est emparée des Camerounais de la diaspora qui ont effectué des retours massifs principalement dans les deux grandes métropoles que sont Yaoundé et Douala. Entre mars et juillet 2020, le Cameroun a enregistré environ 15 000 cas de COVID-19, ce qui témoigne de la propagation rapide du virus au cours des premiers mois de la pandémie (OMS, 2020). La tendance à la hausse des risques de contamination prenait des proportions alarmantes. Au sein de la population, la psychose régnait de plus en plus et les médias posaient en faveur d’une aggravation de la situation si rien n’était fait à temps. Au vu de cette situation, l’État a construit la COVID-19 comme enjeu principal de sécurité, l’inscrivant au rang des priorités dans l’agenda politique. De ce fait, le coronavirus est devenu le sujet par excellence qui occupait toutes les arènes de la sphère politique se positionnant comme une menace existentielle, car mettant en péril la survie des populations.

Comprendre davantage les menaces à la sécurité de l’État nécessite de discuter des controverses théoriques qui l’entourent. Le débat scientifique à l’œuvre repose sur des visions théoriques qui opposent deux grands courants qui ont souvent dominé l’étude des Relations Internationales, à savoir le réalisme et le constructivisme. La notion de sécurité y apparaît cependant relative, car elle dépend de la vision que chaque auteur lui donne en fonction des écoles de pensée. Pendant plusieurs années, la vision réaliste a dominé le monde. À cet effet, la notion de sécurité était « rattachée à une question de protection et de défense et donc considérée comme l’objet de référence des études de la défense et de la stratégie » (Iannelli, 2020, p. 9). Avec la vision réaliste, les menaces sont conçues comme étant essentiellement militaires exposant de ce fait l’État en « sujet de la sécurité, celui-ci évoluant sous la menace constante des autres États » (ibid., p. 12). Les réalistes voient cependant le système international comme un système immuable, fixe, inchangeable qui est travaillé par l’anarchie. Autrement dit, la scène internationale est un système qui a une nature dominée et travaillée par l’anarchie, ainsi que par le conflit. À cet effet, le réalisme voit globalement les menaces d’un point de vue militaire. À ce titre, l’État est le seul acteur capable d’assurer la défense de son territoire et donc de sa sécurité. En d’autres termes, les menaces auxquelles les États font face sont de nature purement militaire. L’usage de la force militaire de l’État pour assurer la défense de son territoire prédomine cette vision réaliste du monde et des menaces qui a notamment été portée par Hans Morgenthau (1948) et Clausewitz (1832).

À partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les études de sécurité ont connu une évolution constante avec l’émergence de nouvelles formes de criminalité. L’on est ainsi passé des études traditionnelles de sécurité aux études critiques, qui se distingue de la vision réaliste pour expliquer les changements que subit le système international. L’élargissement du concept de sécurité a permis de reconnaître qu’il existe d’autres formes de menaces à l’État hormis les menaces militaires, ainsi que « la distinction d’autres objets de référence que l’État » (Iannelli, 2020, p. 12). L’approche des études critiques de sécurité qui établit un élargissement de ce concept conçoit la sécurité comme une construction sociale car, « les menaces quotidiennes qui pèsent sur la vie et le bien-être de la plupart des peuples et des nations […] ne proviennent guère des forces armées des États voisins, mais de la récession économique, de l’oppression politique, de la rareté des ressources, de la rivalité ethnique, de la destruction de la nature, du terrorisme, du crime et des maladies » (Booth, cité par Battistella, 2009, p. 532). Ainsi, la place des menaces militaires au sein de l’État est remise en cause avec cette nouvelle conception de la sécurité qui voit les menaces non plus uniquement sous l’aspect militaire, mais également sur l’aspect environnemental, sociétal, économique, politique… La théorie constructiviste est à l’origine de cette nouvelle vision du concept de sécurité qui étend les menaces à d’autres aspects en dehors du militaire. L’apport du constructivisme porté par Alexander Wendt est d’insister sur la notion de culture qui amène des changements dans le système international. À titre illustratif, lorsqu’on se situe dans une culture de nature hobbesienne, la scène internationale est différemment perçue. De même, lorsqu’il s’agit d’une culture de type rousseauiste, elle l’est également. Ainsi, avec le constructivisme, tout dépend des perceptions et de la manière dont les États se représentent les menaces. Le système international n’est pas forcément immuable (comme chez les réalistes), mais il est plutôt dynamique, changeant.

Fort de ce constat, le problème que soulève cette contribution repose sur la construction de la COVID-19 comme principal enjeu de sécurité au Cameroun entre 2020 et 2021. À ce titre, il est important de savoir comment le Cameroun a procédé à la construction de la pandémie à COVID-19 comme une menace existentielle. Autrement dit, comment le coronavirus a-t-il été classé dans l’agenda politique comme la principale menace sécuritaire au Cameroun? Dans ce sens, cette contribution postule que la construction de la COVID-19 est une initiative étatique qui met en exergue le discours sécuritaire comme instrument de fabrication d’une menace débouchant sur l’inclusion des pratiques de sécurité pour résoudre le problème. La présente analyse a pour ancrage théorique la sécuritisation qui a été conçue comme une théorie moderne des relations internationales et donc des études de sécurité. La sécuritisation a été conceptualisée par les auteurs de l’école de Copenhague, notamment Barry Buzan, Ole Wæver et Jaap de Wilde. Elle énonce que l’érection d’une menace en enjeu existentiel par des agents politiques passe par des énonciations discursives qui produisent des effets performatifs et débouchent sur une dépolitisation. La sécuritisation souligne que « les politiques sont des actes qui créent un sens par des discours, de lois, des images ou des actions du quotidien qui produisent des logiques de sécurité acceptées par une audience » (Le Gouriellec, 2018, p. 90). Dans cette perspective, elle est constituée par « l’établissement d’une menace existentielle suffisamment saillante pour avoir des effets politiques substantiels » (Buzan et al., 1998, p. 25). Il apparaît de ce fait que la théorie met en avant le discours comme principal instrument de construction d’une menace à la sécurité. Ainsi, à travers les pratiques discursives, « l’on assiste à une forme d’instrumentalisation par la désignation d’une menace que le discours doit faire reconnaître comme telle » (Le Gouriellec, 2018, p. 4). Les actes de langage construisent une réalité autour de la menace et produisent des effets performatifs dès lors qu’ils sont énoncés. Dans ce cadre, la performativité occupe une place prépondérante. Barry Buzan, Ole Wæver et Jaap de Wilde « sont considérés comme les concepteurs de la théorie de la sécuritisation à l’issue de laquelle ils ont commis un ouvrage intitulé Security: A New Framework for Analysis publié chez Boulder, Lynne Rienner, en 1998. Elle ne décrit pas simplement une situation ou un évènement, mais elle réalise une action dès lors qu’un acte de langage est prononcé. Dans cette mesure, il n’est plus simplement question de parler de sécurité mais de s’interroger sur ce que les agents politiques font lorsqu’ils parlent de sécurité. La performativité des actes de langage produit ainsi des effets sur l’audience et construit une réalité autour de la menace désignée comme existentielle. À travers le discours, les agents politiques déclarent qu’un évènement est une menace pour la survie de l’État ou des populations. En effet, « l’acte de langage présente une question comme une menace sécuritaire existentielle à l’identité collective/nationale, à la société ou à l’État » (Bourbeau, 2013, p. 17). Ainsi, la première approche de cette contribution repose sur l’analyse discursive des actes de langage qui présentent la COVID-19 comme une menace existentielle et la seconde se concentre sur la mise en exergue des pratiques de sécurité pour lutter contre la menace.

Politisation et processus de construction de la COVID-19 comme menace existentielle

La crise engendrée par la COVID-19 a été construite comme problème de sécurité dès lors que les autorités politiques camerounaises l’ont inscrite sur la scène politique comme menace existentielle. De ce fait, « par le simple fait d’avoir été politisée, puis sécurisée, la menace acquiert un caractère existentiel et doit être contrée par la mise en place de mesures concrètes » (Stritzel, 2007, p. 353). À partir de ce moment, la crise sanitaire a été érigée au premier rang dans l’agenda politique comme principale menace à la sécurité de l’État et des populations. À partir de ce moment, le processus de sécurisation de la menace a été mis en marche. Les auteurs de l’École de Copenhague ont conceptualisé la théorie de la sécurisation comme un processus qui construit discursivement les menaces à la sécurité. Dans cette logique, cette construction se fait dans une double dimension discursive et médiatique.

Construction discursive et performativité des actes de langage

Dans la perspective de l’énonciation des discours, la légitimité de l’agent politique est déterminante. Pour produire un acte de langage de sécurité efficace, « l’agent sécuritisateur doit posséder un pouvoir et une reconnaissance sociale particulière pour énoncer une sécuritisation qui soit prise en compte » (Bourbeau, 2013, p. 23). Cet argument met ainsi en relief le pouvoir social de l’agent sécuritisateur qui pour le cas d’espèce est institutionnel. De ce fait, « les positions sociales peuvent avantager certains agents dans la formulation et la prise en considération par les autres agents d’actes de langage » (ibid.).

Dans la matérialisation des faits, la construction de la COVID-19 au Cameroun s’est opérée à partir des actes de langage qui ambitionnent de façonner cognitivement le comportement de l’audience afin de légitimer l’emploi des mesures urgentes pour résoudre le problème. Celle-ci devient dès lors « un enjeu politique, en particulier entre ceux qui préconisent une sécurité renforcée et ceux qui dénoncent une dérive sécuritaire » (Berthelet, 2014, p. 110-160) en présentant la menace comme primordiale pour l’État. Dans ce sens, les discours occupent dès lors une place déterminante dans le processus de construction du coronavirus comme menace existentielle car, ils sont la porte d’entrée qui permet d’élaborer le processus de sécurisation de la menace. Au Cameroun, la COVID-19 a fait l’objet d’un processus de sécuritisation, ceci à partir des actes de langage produits par le Chef de l’État S.E Paul Biya en tant qu’agent politique majeur doté d’une légitimité reconnue. À côté de lui, se positionnent les acteurs secondaires jouissant d’un rôle prépondérant dans le processus discursif de construction du coronavirus en menace principale pour le Cameroun. Ces acteurs sont incarnés par le Premier ministre et le ministre de la Santé, qui, en appuie à la politique gouvernementale voulue par le président de la République, ont usé d’une rhétorique particulière pour traduire la gravité de la maladie. Ces actes de langage ont permis de façonner les idées et les représentations que l’audience se faisait sur la pandémie afin de modifier son comportement et ses habitudes.

Au-delà de toute autre considération, l’émergence et la propagation de la COVID-19 autour de mars 2020 au Cameroun se sont faites graduellement. Cette année-là, la crise sanitaire était devenue le sujet de préoccupation primordial pour les autorités camerounaises. La pandémie a commencé à s’imposer comme une véritable menace sanitaire dès lors que les autorités camerounaises ont constaté la montée fulgurante de l’échelle de contamination, ainsi que le nombre de pertes en vies humaines. À partir de ce moment, l’éradication de la pandémie s’est imposée comme un véritable défi pour l’État. Au vu de cela, les autorités camerounaises ont accordé une attention particulière à cette pandémie d’un autre genre qui causait des dégâts et pertes en vies humaines non négligeables.

Le contexte sécuritaire international marqué par la lutte mondiale contre la COVID-19 a permis de renforcer et de faciliter les actes de langage de Paul Biya dans le territoire camerounais. De ce fait, les discours prononcés sur la menace ont véritablement façonné les représentations dans l’imagerie collective des populations camerounaises, qui ont finalement perçu le virus comme un réel danger pour leur survie. Dès lors, la menace est représentée à travers les discours comme étant existentielle. Afin de mieux comprendre et expliquer le rôle des agents politiques dans le processus de sécuritisation de la COVID-19 au Cameroun, il a été procédé à l’analyse de l’ensemble des discours prononcés par le président de la République, Paul Biya. Ce corpus représente près d’une dizaine de discours sur le sujet en 2020. Pour chaque discours, il est question de comprendre comment la COVID-19 est perçue et représentée. Il est surtout question de voir en quels termes le virus est désigné. À la suite de cela, l’on a repéré les actes de langage qui présentent la situation comme alarmiste, ainsi que ceux qui déclarent que la COVID-19 est une menace à la sécurité de l’État. De ce fait, la construction discursive de la menace s’est faite graduellement et les discours qui présentent la question comme enjeu de sécurité principal sont analysés chronologiquement. Cette étude se concentre sur l’analyse des discours les plus marquants et à les faire ressortir ici. Sans toutefois minorer les autres discours prononcés sur la question, la démarche adoptée consiste à se concentrer sur ceux qui ont produit le plus d’effets.

Ainsi, dans un discours inhabituel du 19 mai 2020, le président de la République du Cameroun se prononce pour la première fois sur le coronavirus. Il présente la situation comme étant alarmante en employant une rhétorique particulière qui a pour but de créer un sentiment d’insécurité afin de faire comprendre au public que la COVID-19 est une menace existentielle. À travers ces actes de langage, il présente le coronavirus comme « une grave maladie », « une grave crise sanitaire », « un danger sournois », « une pandémie », « une crise majeure » (Biya, 2020). En faisant l’analyse de ce discours, il est également question de répertorier le nombre d’occurrences de la COVID-19. Il apparaît que Paul Biya a prononcé le mot « COVID-19 » à 11 reprises. De ce fait, ces nombreuses occurrences contribuent à représenter le virus dans l’imaginaire collectif comme une réelle menace existentielle. Dans un discours traditionnel du 31 décembre 2021, il parle de « l’irruption, sur notre planète, de la pandémie du corona virus » (Biya, 2021). La COVID-19 est présentée comme un « virus pernicieux » et que l’État s’emploie grandement pour mettre en place une stratégie nationale de riposte afin « de briser la chaîne de contamination de ce virus et retrouver une vie normale ». Parlant du coronavirus, il existe dans son discours des actes de langage directifs notamment « nous ne devons pas pour autant dormir sur nos lauriers » (Biya, 2021). Le coronavirus est perçu et représenté comme une maladie qui trouble la vie normale des Camerounais en causant des dégâts énormes. En l’espace de deux ans (mars 2020 – avril 2022)[1] le virus a été responsable de près de 120 000 cas de contamination et d’environ 1927 cas de décès (Coronavirus Statistics, 2020). Au vu de la situation, la persistance des discours du Chef de l’État sur la question présente une situation d’extrême gravité en construisant l’image d’une pandémie mortelle dont l’échelle de contamination est exponentielle.

La construction médiatique de la COVID-19 au Cameroun

D’un point de vue général, « la théorie de la sécuritisation reconnait trois grandes catégories principales d’agents sécuritisateurs : l’agent politique, l’agent bureaucratique et l’agent médiatique » (Vigneau, 2020, p. 192). Du fait de leur rôle central de « diffusion de l’information, les médias font l’objet d’une attention particulière bien que partagée : considérés par les uns comme d’influents agents sécuritisateurs possédant la capacité de façonner la discussion publique » (ibid., p. 194). Les médias sont, dans ce sillage, confinés au rôle « d’agents intermédiaires c’est-à-dire relais entre l’agent sécuritisateur et le public » (ibid., p. 195). Globalement, le terme média désigne « tout moyen de communication, naturel ou technique, qui autorise la transmission d’un message. Mais son usage courant renvoie de façon plus restrictive, aux médias de masse, c’est-à-dire aux moyens de diffusion collective permettant d’atteindre des publics vastes et hétérogènes » (Balle, 2006, p. 5). De ce fait, « la médiatisation a transformé le fonctionnement des sociétés contemporaines. L’avènement de la presse écrite, de la radio, de la télévision et du réseau Internet a en effet conduit à une véritable explosion de l’information. La transmission des messages à distance et leur réception quasi instantanée par un public qui peut difficilement les esquiver ont profondément modifié les rapports de pouvoir. Les médias constituent ainsi un instrument majeur (mais complexe) de domination, utilisé par les acteurs politiques et économiques pour tenter d’imposer à l’opinion publique des « définitions de la situation » par le(s) biais de l’information » (Gerstlé & Piar, 2016, p. 9). Le rôle des médias dans la sécuritisation est primordial. L’analyse de la construction de la COVID-19 au Cameroun découle d’une double courroie de transmission, qui s’articule autour des productions discursives et des représentations médiatiques véhiculant de plus en plus de vidéos et d’images montrant le caractère exceptionnel de la menace. Le processus de sécuritisation initié par les élites politiques à travers un répertoire discursif sécuritisant s’appuie sur les médias pour relayer la gravité de la situation afin de participer au renforcement cognitif des idées et perceptions que le public se fait de la menace la présentant comme existentielle. Par conséquent, les médias jouent un rôle déterminant dans la chaîne de construction de la COVID-19. L’analyse du rôle des pouvoirs médiatiques dans le processus de construction du coronavirus s’appuie sur les médias classiques d’une part et sur les médias sociaux d’autre part.

Au sens commun, les médias classiques/traditionnels désignent tout moyen interpersonnel de diffusion et de transmission de l’information pouvant toucher un large public. Au Cameroun, depuis la libéralisation de la liberté d’expression à travers la loi du 19 décembre 1990 sur la liberté de communication sociale, l’on a assisté à un foisonnement du champ médiatique avec l’apparition d’une multitude de chaînes de télévision et radiodiffusion, ainsi que de la presse écrite marquant « la pluralité médiatique » (Tjade, 2001). Le contexte sécuritaire marqué par la lutte contre le coronavirus est un sujet qui a été largement couvert par les médias classiques. S’il a été observé un vaste déploiement de la télévision et de la radio, la presse écrite n’était pas en reste dans le traitement et la diffusion de l’information liées à la question. Cette construction médiatique a davantage trouvé un terrain propice au Cameroun, car les médias internationaux avaient déjà suffisamment relayé les informations sur le coronavirus, ce qui a créé une psychose généralisée. Au Cameroun, les médias se sont appuyés sur cet aspect pour mieux renforcer les représentations autour de la pandémie. Dans cette analyse, il est intéressant de recenser les médias classiques qui connaissent une forte audience au Cameroun afin de voir comment ils mettent en avant les informations sur le virus. Le discours des média classiques sur le coronavirus rejoint le péril sécuritaire initié par l’acteur sécuritisateur. Dans cette analyse, il est question de s’intéresser à la priorité accordée au coronavirus par les médias classiques. De ce fait, l’étude s’appesantit sur les médias publics et privés. L’accent est davantage accordé aux médias publics, car ils sont une vitrine de l’État. L’émergence du coronavirus au Cameroun a donné l’occasion aux médias audiovisuels, ainsi qu’à la presse publique de renforcer les représentations sur la pandémie. La construction médiatique s’opère ici à partir du moment où le coronavirus est devenu le sujet d’actualité par excellence qui a été traité et relayé par les médias classiques. La CRTV télévision, sa branche radiophonique, ainsi que Cameroon Tribune sont les médias publics qui ont servi d’objet d’analyse afin de recueillir des données factuelles contribuant à la construction médiatique de la COVID-19 comme menace existentielle.

À l’analyse de ce matériau, il en ressort que l’importance accordée au traitement de l’information sur le coronavirus a été déterminante car, la relation entre le politique et le public est sous-tendue par l’action intermédiaire des médias[2]. La construction médiatique s’est opérée dès lors qu’à la télévision, l’on a assisté à la création de contenus spécifiques réservés au traitement et au relayage de l’information relative au coronavirus. Ainsi, la création des rubriques télévisuelles dédiées uniquement au coronavirus s’avère être un facteur de renforcement de la construction de la pandémie comme étant existentielle. La CRTV télévision a procédé à la création d’un programme spécifique, notamment « Le Covid-19 en 60 secondes » (CRTV, 2020), qui met en avant des informations sur la situation de l’évolution du virus. La télévision a expliqué que l’avènement de la pandémie a été à l’origine d’un remaniement des programmes en incluant de nouveaux espaces spécifiquement accordés à la transmission et à la diffusion de l’information sur le virus. Au traditionnel journal télévisé de 20 heures, la situation sur l’évolution des cas de contamination, ainsi que sur la gestion étatique de la pandémie ont sans cesse été mis en avant. À côté de cela, des émissions spéciales ont fait l’objet d’un envahissement de la sphère télévisuelle, à l’instar de « Covid-19, la vaccination comme elle va » (CRTV, 2021). Le réaménagement des programmes télévisés permet de comprendre toute l’attention particulière accordée au coronavirus, car il contribue à créer la psychose et à façonner les représentations de l’imagerie collective sur l’existence d’une maladie grave et mortelle.

À la radio, l’on a observé la création des programmes radiophoniques spécifiques au contexte donnant l’espace aux autorités gouvernementales de se prononcer sur la question. Ainsi, le 31 mars 2020 sur le poste national, une édition spéciale intitulée « coronavirus, 13 mesures en 14 jours : quelle évaluation? » a été créée mettant en avant le ministre Joseph Le comme invité pour discuter de cette question. Ceci a eu pour effet le renforcement des représentations initiées par le Chef de l’État sur la gravité de la maladie et l’urgence de son évitement à travers l’observation des mesures barrières. Dans la presse publique, l’actualité relative au coronavirus a été débordante. Cameroon Tribune s’est rapidement saisi du problème et l’avait traité comme une actualité principale en la mettant au centre de toutes ses parutions. Il a été observé une floraison de publications d’informations sur la question de la COVID-19. Les formes d’expression employées par Cameroon Tribune pour traiter des thématiques ayant trait au coronavirus s’inscrivent dans une continuité avec l’orientation du discours employé par le président de la République. L’orientation de l’expression langagière de ce quotidien présente la pandémie sous les traits d’un ennemi de l’État. Dans l’exploitation des parutions publiées sur le site officiel du journal, le coronavirus est systématiquement dépeint comme une pandémie qui est à l’origine d’une grave crise sanitaire (Cameroon Tribune, 2020).

Les médias numériques, en plus de leur rôle de support et de relais, ont joué une partition importante dans le renforcement de la construction d’une représentation de la COVID-19 comme menace existentielle pour le Cameroun. Contrairement aux médias classiques, les médias numériques, les réseaux sociaux en l’occurrence favorisent une interaction. Le caractère interactif de l’espace numérique révèle l’adhésion de l’audience qui se traduit par l’adoption d’attitudes s’inscrivant dans le même sillage que les actes de langage du Chef de l’État. L’orientation des productions des internautes au Cameroun étaye à suffisance cette idée. Qu’il s’agisse du partage des informations sur le virus, de la sensibilisation, ou du relais des données virales, il a été donné de constater que les populations ont adhéré au discours mobilisé par l’élite politique. L’adhésion de l’audience au discours sécuritisateur n’est pas fortuite. Elle a été alimentée, toujours dans les médias numériques et les réseaux sociaux spécifiquement, par des instruments mobilisés par l’acteur sécuritisateur pour agir sur la population. En tant que nouveau milieu préférentiel de communication à l’ère de l’information, les réseaux sociaux concentrent une masse d’individus devenue plus importante que ceux consultant les médias classiques. Dans ce sens, ils constituent un espace de prolongement de l’information, mais posent également le problème du traitement de celle-ci.

La rupture de la politique normale et la déconstruction de la COVID-19 comme menace existentielle

La construction politico-médiatique de la COVID-19 au Cameroun a eu des effets qui ont produit le changement radical du cours de la vie politique normale à travers l’intrusion des pratiques de sécurité pour lutter contre la pandémie. Pour l’école de Copenhague, la présentation d’une menace à la sécurité comme étant existentielle débouche sur l’emploi des mesures d’exception. Ainsi, la particularité de la menace présentée comme étant existentielle réside dans le fait que les acteurs sécuritisants font recours à l’usage des mécanismes spéciaux pour éradiquer le problème. Dans ce cadre, le processus de sécuritisation du coronavirus comme menace existentielle se situe entre dépolitisation et (re)politisation.

L’emploi des pratiques sécuritaires d’urgence dans la lutte contre le coronavirus au Cameroun

La stratégie gouvernementale de riposte contre la COVID-19 a été mise en œuvre suivant les instructions du Chef de l’État. Dans ce cadre, le processus de construction discursive initié par le Président de la République débouche sur une politique d’exception qui fait ressortir la dépolitisation. À ce propos, « la sécuritisation entérine le passage du domaine de la politique ordinaire au domaine de l’urgence et de l’exception » (Balzacq, 2018, p. 6). Concrètement, « la sécuritisation est d’abord une dépolitisation » (Balzacq, 2018, p. 7). La dépolitisation s’entend ici comme la rupture de la politique ordinaire pour imposer des mesures urgentes et taillées sur mesure afin de combattre efficacement la menace. De façon mécanique, la sécuritisation conduit à l’instauration d’une politique d’exception voire d’urgence. Consubstantiellement au discours sécuritaire, la gestion de la menace COVID-19 au Cameroun s’est effectuée par l’emploi des mesures exceptionnelles. Ainsi, l’implémentation d’une stratégie urgente de riposte face à l’expansion de la pandémie a modifié graduellement la routine dans tous les secteurs au Cameroun. La primeur accordée au traitement de la menace a permis de recourir à l’adoption et à l’application des mesures fermes, urgentes, coercitives imposées par l’État au nom de la sécurité.

Dans le secteur économique, l’accroissement exponentiel des fonds alloués à la gestion du coronavirus est un indicateur de sortie de la politique normale. À cet effet, l’urgence de la gestion de la pandémie a conduit le Chef de l’État à créer un fonds spécial de solidarité nationale en avril 2020 d’une enveloppe initiale d’un milliard de Fcfa (Cameroon Tribune, 2021). Également, le Cameroun a atteint un fort volume d’endettement dans une période relativement courte. À titre d’exemple, l’État s’est endetté à hauteur de 88 millions d’euros auprès de la BAD dans le cadre du Programme d’Appui Budgétaire en Réponse à la COVID-19 (PABRC). Dans la même lancée, en 2020 pour contenir les conséquences déficitaires occasionnées par la pandémie, le FMI a approuvé un financement de 226 millions de dollars (FMI, 2020).

Dans le secteur sanitaire, le ministre de la Santé publique a procédé à la création d’un numéro vert, le 1510, pour « inciter les populations à alerter en cas de situation douteuse » (MINSANTE, 2020, n.p). Aussi, l’État a créé par décret du Premier ministre des centres spéciaux de prise en charge des patients atteints du coronavirus dans les villes telles que Yaoundé, Douala, Garoua, Bafoussam et Limbé en spécifiant que des centres supplémentaires seront créés dans d’autres villes en cas de besoin (SPM[3], 2020).

S’agissant du domaine sécuritaire, les mesures urgentes qui ont été implémentées par l’État reposent sur deux volets spécifiques qui ont trait aux dimensions internes et externes de la sécurité. De ce fait, la sécurité interne a trait à une recomposition de la vie sociale sous forme de restrictions qui portaient sur des aspects divers mettant au centre la distanciation physique. Par conséquent, la fermeture de tous les établissements publics et privés de formation (de la maternelle au supérieur), des grandes écoles ainsi que des centres de formation professionnelle a été instaurée. Dans un souci de limitation de la propagation de la pandémie, des restrictions supplémentaires ont été mises en place à l’instar de : l’interdiction des rassemblements de plus de cinquante (50) personnes sur toute l’étendue du territoire national (SPM, 2020), le report des compétitions scolaires et universitaires, notamment les jeux universitaires et les jeux FENASSCO (SPM, 2020), la fermeture systématique des débits de boissons, restaurants et autres lieux de loisirs à 18h (SPM, 2020), l’instauration d’un système de régulation des flux de consommateurs dans les marchés et les centres commerciaux, la restriction sur les déplacements urbains et interurbains, la restriction de la surcharge dans les transports en commun, l’instauration des moyens de communication électroniques et les outils numériques dans les administrations publiques pour les réunions nécessitant plus de dix personnes, l’obligation pour les populations de respecter les mesures d’hygiène et les mesures barrières recommandées par l’OMS notamment le lavage systématique des mains.

Sur le plan extérieur, les restrictions sur la mobilité agissaient également comme des mesures de sécurité. Il s’agissait notamment de la fermeture des frontières terrestres, aériennes et maritimes impliquant la suspension des vols en provenance de l’étranger, ainsi que la non-délivrance des visas d’entrée au Cameroun dans les différents aéroports. La suspension des missions à l’étranger des membres du Gouvernement, des agents du secteur public et parapublic (SPM, 2020). À l’observation des faits, l’ensemble des mesures d’urgences déployées pour la gestion de la pandémie confortent l’idée d’une sécuritisation effective du coronavirus au Cameroun. Au vu de l’apparente régression de la menace (taux de létalité déclaré par le MINSANTÉ 2 %), on a assisté à une désécuritisation progressive de la COVID-19.

La désécuritisation de la COVID-19 au Cameroun

À l’inverse, la désécuritisation intervient dès lors que les acteurs sécuritisants souhaitent « retirer un enjeu hissé par un processus discursif de sécuritisation au sein d’une sphère de l’exceptionnalité et le ramener au sein de l’espace public, démocratique » (Mouton, 2019, p. 52). Ole Wæver analyse le concept comme un processus qui, à sa préférence, « permet de réintégrer l’objet de sécurité dans le champ routinier de la ‘‘politique normale’’ » (Waever, 1998, p. 29). D’après Floyd, « la désécuritisation conduit toujours à une politisation » (Floyd, 2010, p. 57). La conceptualisation d’une idée de désécuritisation des menaces à la sécurité a été mise en exergue par Ole Wæver pour qui une priorité majeure des « études de sécurité devrait être les processus de sécuritisation et désécuritisation : quand, pourquoi et comment les élites qualifient les problèmes et les développements de problèmes de ‘‘sécurité” » (Lipschutz, 2002, p. 72). Ce retour progressif à la normale a fortement contribué à la désécuritisation de la menace. Les médias favorisent et renforcent en même temps la construction et la déconstruction d’une menace à la sécurité. Ici, la désécuritisation est marquée par une perte progressive d’intérêt des médias au profit d’autres thèmes jugés plus urgents. Le public, quant à lui, tend à se résigner. Par conséquent, l’on assiste à « un intérêt médiatique résiduel et à un désengagement relatif de l’intérêt du public » (Mouton, 2019, p. 61). La désécuritisation de la menace COVID-19 repose sur des éléments factuels qui ont trait à l’allègement progressif des mesures de sécurité imposées par le gouvernement camerounais et la prégnance de la crise insécuritaire qui sévit dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. À cet effet, l’on a observé une levée progressive des restrictions sur la mobilité, de la diminution de la présence médiatique sur la pandémie dans le traitement de l’information.

À partir de 2022, dans le volet économique, il n’existait plus de section spéciale dans le budget de l’État dédiée à la gestion de la pandémie. Dans la sphère sociale, les mesures relatives à la distanciation physique et au port obligatoire du masque se sont progressivement estompées. L’allègement des conditions de sortie et d’entrée du territoire matérialise la désécuritisation du coronavirus au Cameroun. Les tests PCR n’ont plus systématiquement été exigibles à la sortie du territoire (MINSANTE, 2022). Bien plus, l’on a assisté à une sorte de désécuritisation provenant de l’audience. Concrètement, face au constat de la létalité résiduelle du virus et contrairement aux prédictions qui annonçaient une extermination des Africains par celui-ci, au sein de la population camerounaise, il s’est progressivement installé un désintérêt à observer les mesures barrières. Malgré les annonces successives des différents variants du virus, la population camerounaise a davantage été réticente tant aux tests qu’aux vaccins contre le virus. Déconstruisant de fait la représentation autour du virus comme indubitablement mortel. La crise insécuritaire sur fond d’irrédentisme et de séparatisme qui a lieu dans les régions dites anglophones est un facteur essentiel, qui a contribué à la désinscription progressive du coronavirus comme principale menace sécuritaire au Cameroun. Au-delà de cette déconsidération progressive, le contexte sécuritaire international est de plus en plus confronté à un ensemble complexe de conflits armés et de tensions géopolitiques qui redéfinissent ainsi l’échiquier de la sécurité internationale. Ainsi, l’on assiste à une sorte de macrodésécuritisation dont les effets, dans les cadres nationaux, impliquent la déconstruction de la COVID-19 au Cameroun. Autrement dit, les conséquences de la recrudescence des conflits armés internationaux observés de nos jours déplacent les priorités dans l’agenda politique national. Au rang de ces conséquences, l’inflation fait figure de facteur explicatif principal de la désécuritisation de la COVID-19 dans le monde et principalement au Cameroun.

Conclusion

La construction de la menace COVID-19 au Cameroun a essentiellement porté sur des déterminants discursifs et pratiques. Analyser le processus de sécuritisation de la COVID-19 dans l’espace camerounais a permis de parvenir à plusieurs conclusions. De prime abord, l’adhésion de l’audience et le déploiement des mesures exceptionnelles ont matérialisé la performativité des discours construits par le Chef de l’État. Par conséquent, le processus reflète une construction réussie de la pandémie en menace sécuritaire existentielle. Couplé à la désécuritisation, le processus de sécuritisation renforce le postulat fondamental de la théorie constructiviste selon laquelle la réalité comme les menaces sont construites et non données par nature. Au demeurant, la sécuritisation comme théorie des études critiques de sécurité se positionne de plus en plus comme le cadre théorique d’analyse pertinent des phénomènes insécuritaires sur la scène internationale.

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  1. Le chef de l’État se prononçait officiellement pour la première fois sur la question de la COVID-19 à la veille du 20 mai, fête de l’unité nationale du Cameroun. Ce discours taxé d’inhabituel (il ne s’exprime jamais à la veille du 20 mai) avait pour but d’informer les Camerounais de l’annulation de la fête du 20 mai et des activités y afférentes à cause du coronavirus.
  2. Il s’agit de la loi n° 90/052 du 19 décembre 1990 sur la liberté de communication sociale, modifiée le 4 janvier 1996.
  3. Services du Premier ministre.

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