Quand le terrain devient impossible : les dilemmes méthodologiques en temps de pandémie
Thomas Hervé MBOA NKOUDOU
La pandémie de COVID-19 a profondément bouleversé les conditions de réalisation de la recherche en sciences humaines et sociales. Les restrictions de déplacement, la fermeture des frontières et les mesures de distanciation sanitaire ont particulièrement fragilisé les enquêtes fondées sur l’accès au terrain, l’observation in situ et les interactions en présence. Dans ce contexte, plusieurs chercheurs et chercheuses ont été confronté·es à une question méthodologique centrale : comment produire des connaissances lorsque l’accès au terrain devient impossible? Cette interrogation ne relève pas uniquement d’un problème logistique ou organisationnel; elle engage plus fondamentalement les conditions mêmes de production du savoir dans les recherches qualitatives, en particulier lorsque celles-ci reposent sur l’immersion, la coprésence et l’attention portée aux pratiques situées. Ce chapitre propose une réflexion à partir d’une expérience vécue pendant la pandémie. Cette réflexion s’inscrit dans une conception de la production des savoirs attentive aux relations, aux contextes et aux expériences situées, plutôt que dans une épistémologie strictement séparatrice (Piron et al., 2016; Piron, 2017).
Alors que je préparais une enquête de terrain dans plusieurs espaces d’innovation ouverts (communément appelés makerspaces) d’Afrique subsaharienne, la pandémie a interrompu brutalement le dispositif de recherche initialement prévu, fondé sur la combinaison d’entretiens semi-dirigés et d’observations de terrain. L’impossibilité de me rendre sur les sites d’enquête n’a pas seulement suspendu un calendrier de recherche, mais a également mis en évidence la dépendance implicite de certaines démarches qualitatives à la présence physique du chercheur ou de la chercheuse sur le terrain. En ce sens, la pandémie a révélé des infrastructures méthodologiques souvent tenues pour acquises dans la pratique ordinaire de la recherche, mais qui ne deviennent pleinement visibles qu’au moment où elles se dérobent (Star, 1999).
Face à cette situation, les méthodes de recherche en ligne sont apparues comme une solution possible. Les entretiens à distance, les plateformes de visioconférence, les questionnaires en ligne et, plus largement, l’ensemble des outils numériques de collecte et de traitement des données semblaient offrir une voie de continuité dans un moment d’arrêt forcé. Toutefois, envisager ces outils comme de simples substituts techniques aux méthodes de terrain traditionnelles soulève plusieurs difficultés. Comme le montrent les travaux d’ethnographie sur Internet, les environnements numériques ne constituent pas un simple prolongement dématérialisé du terrain : ils reconfigurent les formes de présence, les modalités d’interaction, les conditions d’accès au contexte et, par conséquent, les types de connaissances qui peuvent être produits (Hine, 2000, 2015; Pink et al., 2016). Le passage au numérique doit ainsi être compris moins comme une adaptation instrumentale que comme une transformation du dispositif d’enquête lui-même.
Afin d’évaluer la pertinence de cette option pour mon propre projet, j’ai entrepris une recension exploratoire des écrits consacrés aux méthodes de recherche en ligne, en m’appuyant notamment sur The SAGE Handbook of Online Research Methods (Fielding et al., 2017). Cette démarche visait non seulement à repérer les possibilités offertes par les outils numériques en contexte de pandémie, mais aussi à identifier les difficultés méthodologiques, pratiques et éthiques qu’ils introduisent. En effet, la recherche en ligne soulève des enjeux bien documentés relatifs au recrutement des participants, à la représentativité, à la qualité des interactions médiatisées, à la protection des données, au consentement et aux asymétries d’accès aux infrastructures numériques (Fielding et al., 2017; Markham & Buchanan, 2012; Franzke et al., 2020). Pour un projet situé en Afrique subsaharienne, ces questions revêtaient une importance particulière, compte tenu des inégalités persistantes d’accès à Internet et des effets potentiellement exclusifs de certaines modalités de collecte à distance.
À travers cette expérience, ce chapitre s’intéresse moins à la pandémie en tant qu’événement sanitaire qu’aux dilemmes méthodologiques qu’elle a rendus visibles. Il défend l’idée que, lorsque le terrain devient impossible, le problème ne consiste pas simplement à remplacer une méthode par une autre, mais à interroger ce que l’on perd, ce que l’on transforme et ce que l’on rend à nouveau visible dans le processus même de production des connaissances. Dans cette perspective, le chapitre adopte une posture explicitement réflexive, attentive aux liens entre choix méthodologiques, contraintes empiriques et formes de savoir produites (Alvesson & Sköldberg, 2018). Il montre ainsi que l’impossibilité d’accéder au terrain ne suspend pas seulement l’enquête : elle oblige à repenser les rapports entre présence, observation, médiation numérique et validité des connaissances dans les sciences humaines et sociales.
La reconfiguration d’un projet de recherche en temps de pandémie
Je vais examiner dans cette partie comment la pandémie de COVID-19 m’a amené à reconfigurer mon projet de recherche initialement fondé sur l’observation de terrain dans plusieurs makerspaces d’Afrique subsaharienne. L’impossibilité d’accéder physiquement aux sites d’enquête n’a pas seulement posé un problème logistique, mais a aussi transformé les conditions mêmes de production des connaissances et les choix méthodologiques qui les soutiennent.
Le projet de recherche interrompu
Au début de l’année 2020, j’ai eu l’opportunité de bénéficier d’une bourse du programme Queen Elizabeth II (QES) du réseau Open African Innovation Research Network (OpenAIR) afin de mener une recherche intitulée Barriers and Strategies for Women’s Resilience in Makers Communities in Sub-Saharan Africa. Ce projet s’inscrivait dans un intérêt plus large pour les dynamiques d’innovation ouverte, les communautés de fabrication numérique et les stratégies développées par les femmes pour faire face aux obstacles rencontrés dans les écosystèmes technologiques africains. Il visait plus précisément à comprendre comment des femmes engagées dans des makerspaces d’Afrique subsaharienne construisent et maintiennent des formes de résilience dans des environnements souvent traversés par des contraintes sociales, culturelles, économiques et institutionnelles.
Les makerspaces sont des espaces collaboratifs où des individus issus d’horizons variés se réunissent pour concevoir, fabriquer, tester et partager des solutions techniques (Mboa, 2020). En Afrique subsaharienne, les makerspaces jouent un rôle croissant dans l’entrepreneuriat, l’apprentissage technologique et l’innovation locale orientés vers le bien commun (Piron et al., 2016 ; Chan et al., 2020). Ce rôle s’est particulièrement manifesté pendant la pandémie de COVID-19, lorsque plusieurs initiatives maker ont contribué à la riposte par la fabrication locale d’équipements de protection, de dispositifs de lavage des mains et, dans certains cas, par l’exploration de solutions diagnostiques ouvertes adaptées aux réalités locales. Ces expériences ont mis en évidence l’intérêt de formes de production distribuée, ouvertes et collaboratives, tout en soulignant les défis liés aux chaînes d’approvisionnement et à la validation réglementaire des dispositifs produits localement (Bellinger & Owoyele, 2020 ; Kieslinger et al., 2021 ; Africa CDC, 2020 ; Mowoh, Fadanka & Mboa Nkoudou, 2020). Toutefois, leur importance ne peut être comprise uniquement à partir des discours produits sur eux : elle se déploie aussi dans des pratiques situées, des interactions quotidiennes, des arrangements matériels et des formes d’organisation qui donnent concrètement sens à l’activité collective. Dans cette perspective, étudier les makerspaces supposait d’accorder une attention soutenue à leur dimension relationnelle, matérielle et infrastructurelle, c’est-à-dire à ce qui rend possibles les pratiques observées tout en demeurant souvent en arrière-plan de l’analyse (Star, 1999; Pink et al., 2016).
Pour répondre à l’objectif de mon projet de recherche, une enquête qualitative avait été planifiée dans quatre makerspaces situés dans différents pays d’Afrique subsaharienne : EcotecLab au Togo, Digital Innovation Zone (DIZ) Makerspace en Afrique du Sud, Kumasi Hive au Ghana et Gearbox au Kenya. Le choix de ces espaces visait à documenter des expériences diversifiées tout en tenant compte de la pluralité des contextes sociaux, culturels et organisationnels dans lesquels évoluent les communautés makers africaines. Il s’agissait ainsi de saisir la résilience non comme une propriété abstraite des actrices étudiées, mais comme un processus situé, façonné par des environnements spécifiques, des ressources inégalement distribuées et des formes locales d’interaction.
Le dispositif méthodologique reposait sur la combinaison de deux méthodes complémentaires. D’une part, des entretiens semi-dirigés devaient être réalisés auprès des femmes fréquentant ces espaces afin de recueillir les récits, les expériences et les stratégies qu’elles mobilisaient pour maintenir leur participation. D’autre part, une démarche d’observation de terrain devait permettre de documenter les pratiques quotidiennes, les interactions entre les membres, l’organisation concrète des espaces et les formes de participation qui ne sont pas toujours entièrement accessibles à travers le seul discours des participantes. Cette articulation entre entretiens et observation répondait à une exigence classique des approches qualitatives : croiser les récits, les pratiques et les environnements d’action afin de mieux comprendre comment les significations se construisent dans et par les situations observées (Hine, 2015; Pink et al., 2016).
L’observation occupait, dans ce projet, une place centrale. Elle ne constituait pas un simple complément illustratif aux entretiens, mais une condition essentielle pour appréhender les pratiques dans leur contexte naturel, observer les dynamiques relationnelles au sein des espaces d’innovation et comprendre comment les stratégies de résilience se construisent dans l’action ordinaire. Cette immersion devait permettre de prêter attention à des dimensions difficilement verbalisables : les interactions spontanées, les usages différenciés des équipements, les formes de coopération, les hiérarchies implicites, les manières d’occuper l’espace ou encore les modalités par lesquelles certaines participantes gagnent en légitimité au sein de la communauté. Autrement dit, le terrain devait donner accès non seulement à ce que les participantes disent de leur expérience, mais aussi à ce que leurs pratiques, leurs relations et leur environnement rendent observable (Star, 1999; Hine, 2015).
Le début des enquêtes était prévu pour le mois d’avril 2020. À ce moment-là, rien ne laissait présager que ce travail de terrain serait bientôt confronté à l’une des plus importantes ruptures méthodologiques de l’histoire récente de la recherche en sciences sociales. Ce projet avait été conçu dans un contexte où la mobilité internationale, l’accès aux sites d’enquête et la présence physique du chercheur ou de la chercheuse sur le terrain étaient encore largement tenus pour acquis. C’est précisément cette évidence méthodologique, rarement interrogée tant qu’elle demeure disponible, que la pandémie allait brutalement remettre en cause.
La pandémie comme rupture méthodologique
Au moment où je préparais les différentes étapes de mon terrain de recherche, la pandémie de COVID-19 a progressivement transformé le contexte mondial dans lequel ce projet devait se déployer. Ce qui apparaissait d’abord comme une crise sanitaire circonscrite s’est rapidement imposé comme une rupture d’ampleur internationale, affectant simultanément la mobilité, les institutions universitaires et les conditions ordinaires de la recherche. Dans plusieurs pays, les déplacements ont été restreints, les frontières fermées et les activités nécessitant une présence physique suspendues ou réorganisées. Dans ce contexte, les enquêtes de terrain que j’avais prévues en Afrique subsaharienne à partir du mois d’avril 2020 sont devenues irréalisables.
À court terme, cette situation a d’abord pu être interprétée comme un simple report de calendrier. Comme plusieurs chercheurs et chercheuses, j’espérais alors que les restrictions seraient temporaires et que les activités pourraient reprendre après quelques semaines. Or, au fil des mois, l’incertitude sanitaire s’est installée durablement, rendant toute planification particulièrement fragile. Ce déplacement progressif d’une attente provisoire vers une suspension indéterminée a fait apparaître une question plus profonde : combien de temps un projet de recherche peut-il demeurer en suspens sans que son avancement, sa cohérence ou même sa faisabilité n’en soient affectés?
Cependant, la pandémie n’a pas seulement perturbé le calendrier du projet, mais elle en a déplacé les fondements méthodologiques. Dans mon cas, l’accès aux données reposait largement sur la possibilité de rencontrer les participantes, d’observer leurs activités quotidiennes et de comprendre leurs pratiques dans leur environnement ordinaire. Lorsque cette possibilité a disparu, ce n’est pas uniquement une séquence logistique du projet qui s’est effondrée, mais une condition essentielle de production des connaissances. La pandémie a ainsi révélé des infrastructures méthodologiques généralement invisibles (mobilité internationale, accès aux sites, coprésence, immersion, temporalité du terrain) qui soutiennent de nombreuses recherches qualitatives sans toujours être explicitement problématisées. Comme l’a montré Star (1999), les infrastructures deviennent souvent pleinement visibles au moment de leur défaillance; elles apparaissent alors non comme un simple arrière-plan technique, mais comme des conditions constitutives de l’action et de la connaissance.
Cette expérience m’a conduit à comprendre que la crise sanitaire transformait un problème apparemment pratique en une véritable question méthodologique. Il ne s’agissait plus seulement de savoir quand le terrain pourrait reprendre, mais de déterminer ce que devenait une enquête qualitative lorsque la présence physique du chercheur ou de la chercheuse n’était plus possible. Dans les approches fondées sur l’observation, l’immersion et l’attention aux contextes situés, la présence ne constitue pas un simple support matériel de l’enquête : elle participe de la construction même des données et des interprétations. Les travaux sur l’ethnographie numérique montrent d’ailleurs que tout déplacement d’un terrain vers des environnements numériques ne saurait être pensé comme une simple translation technique; il engage une recomposition des formes de présence, des cadres d’interaction et des modes d’accès au contexte (Hine, 2015; Pink et al., 2016).
Dans le cas d’un projet situé en Afrique subsaharienne, cette rupture méthodologique se doublait d’une autre interrogation, liée aux conditions inégales d’accès aux infrastructures numériques. Envisager une adaptation du terrain par des outils en ligne supposait en effet de prendre au sérieux la question de la connectivité, de l’équipement et de la distribution différenciée des ressources numériques entre les contextes et les groupes sociaux. Les travaux récents sur les entretiens en ligne en Afrique montrent que, si ces approches peuvent offrir une solution utile dans certaines situations, elles soulèvent aussi des difficultés concrètes liées à la qualité des connexions, à l’impossibilité d’utiliser la vidéo, ainsi qu’au risque d’exclure des participant·es à faibles ressources ou faiblement connectés (Akyirem et al., 2024). De manière plus large, les données récentes sur l’Afrique subsaharienne confirment l’existence d’écarts importants d’accès à Internet selon les revenus, la localisation et les ressources disponibles, ce qui limite la portée inclusive des dispositifs numériques considérés comme allant de soi dans d’autres contextes (World Bank, 2023).
C’est dans cet entre-deux (entre attente, incertitude et impossibilité de maintenir intact le dispositif initial) qu’a émergé le véritable dilemme méthodologique qui structure ce chapitre. Fallait-il attendre la réouverture des frontières et le retour de conditions plus favorables à une enquête en présentiel? Ou fallait-il adapter le projet afin de poursuivre la collecte des données malgré l’impossibilité d’accéder physiquement au terrain? Derrière cette alternative se profilait une interrogation plus fondamentale : dans quelle mesure les méthodes numériques pouvaient-elles remplacer, compléter ou transformer un dispositif initialement conçu autour de l’observation in situ? La pandémie m’a ainsi conduit à déplacer mon regard : ce n’était plus seulement la faisabilité du terrain qui était en jeu, mais la relation entre méthode, objet et conditions de production des connaissances.
L’option des méthodes en ligne : une réponse à la contrainte pandémique
Après plusieurs mois d’attente, il devenait de plus en plus difficile d’espérer un retour rapide à des conditions permettant la réalisation du terrain tel qu’il avait été initialement conçu. Face à cette incertitude, la question de l’adaptation méthodologique s’est progressivement imposée. À l’instar de l’ensemble des chercheurs et chercheuses confronté·es aux restrictions sanitaires, j’ai commencé à envisager les méthodes de recherche en ligne comme une alternative susceptible de permettre la poursuite de la collecte de données malgré l’impossibilité des déplacements internationaux. Cette option ne relevait pas d’un simple intérêt pour l’innovation méthodologique : elle répondait à une contrainte concrète, à savoir la nécessité de maintenir un projet en mouvement dans un contexte où l’accès physique au terrain demeurait suspendu pour une durée indéterminée.
À première vue, cette solution semblait particulièrement prometteuse. Le développement des technologies numériques et la diffusion des outils de communication à distance permettent aujourd’hui de réaliser des entretiens, d’organiser des groupes de discussion, de diffuser des questionnaires et de collecter certaines traces numériques sans présence physique du chercheur ou de la chercheuse. La littérature sur les entretiens en ligne montre d’ailleurs que les outils de visioconférence peuvent constituer des solutions efficaces pour rejoindre des participant·es géographiquement dispersé·es, réduire les coûts associés à la mobilité et maintenir des formes d’interaction synchrones jugées satisfaisantes dans plusieurs configurations de recherche qualitative (Lo Iacono et al., 2016; Seitz, 2016). Dans un contexte marqué par la fermeture des frontières et l’incertitude sanitaire, ces outils apparaissaient donc comme une réponse méthodologiquement plausible à l’impossibilité d’accéder au terrain.
Cette première impression positive s’appuyait également sur des arguments bien établis dans la littérature consacrée aux méthodes numériques. Comparativement aux approches traditionnelles, les enquêtes en ligne permettent souvent de réduire les coûts liés aux déplacements, de rejoindre plus rapidement certaines populations dispersées et d’accélérer le traitement des données. Le SAGE Handbook of Online Research Methods insiste sur la diversité croissante des environnements numériques mobilisables dans la recherche sociale, qu’il s’agisse des entretiens à distance, des forums en ligne, des réseaux sociaux, des questionnaires numériques ou encore des données issues d’usages ordinaires des plateformes (Fielding et al., 2017). Dans ce cadre, les méthodes en ligne peuvent apparaître non seulement comme une solution de remplacement en temps de crise, mais aussi comme un élargissement des possibilités de recherche offertes aux sciences sociales contemporaines.
Toutefois, avant de modifier mon protocole de recherche, j’ai ressenti le besoin de mieux comprendre ce qu’impliquait réellement un tel déplacement méthodologique. Les méthodes en ligne pouvaient-elles véritablement remplacer les méthodes initialement prévues? Les données recueillies à distance seraient-elles comparables à celles obtenues dans le cadre d’un terrain en présence ? Plus fondamentalement encore, l’usage d’outils numériques permettait-il de maintenir le même objet de recherche, ou impliquait-il une transformation du phénomène étudié à travers la modification de ses conditions d’observation? Ces interrogations m’ont conduit à suspendre tout enthousiasme immédiat pour engager une réflexion plus approfondie sur les implications de ce basculement. Passer à une enquête en ligne ne signifie pas seulement changer d’outils; cela implique souvent un déplacement plus profond des formes d’engagement empirique, des types de données accessibles et des cadres interprétatifs à partir desquels ces données prennent sens (Hine, 2000, 2015; Pink et al., 2016). L’enjeu n’était donc plus simplement de savoir comment poursuivre le projet malgré la pandémie, mais de comprendre ce que le passage au numérique ferait au projet lui-même.
Mes premières lectures ont ainsi rapidement fait apparaître une tension entre les promesses de flexibilité des outils numériques et les limites inhérentes à leur usage. D’un côté, les entretiens à distance semblaient pouvoir prolonger une partie du travail empirique en donnant accès aux récits des participantes. De l’autre, la littérature rappelait que les entretiens vidéo ou audio à distance modifient la dynamique de l’échange, la qualité de la coprésence, l’accès aux indices non verbaux et les conditions de construction du rapport d’enquête (Lo Iacono et al., 2016; Seitz, 2016). Ces méthodes peuvent être robustes et pertinentes, mais elles ne reproduisent pas à l’identique les formes de relation et d’observation propres à la rencontre en présence.
Dans le contexte de mon projet en Afrique subsaharienne, cette réflexion se heurtait également à la question de l’accès inégal aux infrastructures numériques. Le recours à des méthodes en ligne supposait que les participantes disposent d’une connexion suffisante, d’équipements adaptés et d’une disponibilité technique compatible avec leur participation. Dès lors, l’enjeu n’était pas seulement technique : il concernait aussi la représentativité des personnes effectivement atteignables et la possibilité de documenter des expériences situées sans renforcer certaines lignes d’exclusion déjà présentes dans l’environnement numérique.
Au fur et à mesure de cette exploration, l’enthousiasme initial suscité par les méthodes en ligne a laissé place à une réflexion plus nuancée. Ce qui apparaissait d’abord comme une solution pragmatique à une contrainte pandémique révélait en réalité une série de déplacements méthodologiques, techniques et éthiques qui touchaient au cœur même du dispositif initial de recherche. La question n’était plus seulement de savoir si les outils numériques permettaient de continuer l’enquête, mais de comprendre ce que l’on gagne, ce que l’on perd et ce que l’on transforme lorsqu’une recherche conçue autour de l’observation in situ est déplacée, même partiellement, vers des environnements numériques. C’est précisément cette interrogation qui a orienté la suite de ma réflexion.
Enjeux pratiques, méthodologiques et éthiques de l’enquête à distance
Afin d’évaluer la pertinence des méthodes de recherche en ligne pour mon projet, j’ai entrepris une recension exploratoire des écrits consacrés aux principales approches mobilisées dans les recherches numériques, en m’appuyant notamment sur The SAGE Handbook of Online Research Methods (Fielding et al., 2017). Cette démarche ne visait pas à produire une revue systématique de l’ensemble du champ, mais à éclairer une décision méthodologique concrète dans un contexte de suspension du terrain. Il s’agissait, d’une part, de déterminer dans quelle mesure les outils numériques pouvaient constituer une alternative crédible au dispositif initialement prévu et, d’autre part, d’identifier les difficultés susceptibles d’affecter la qualité scientifique, la faisabilité pratique et l’intégrité éthique d’une recherche menée à distance. Très rapidement, il est apparu que le recours aux méthodes en ligne ne pouvait être compris comme une simple adaptation technique de l’enquête : il impliquait une transformation plus profonde des conditions de production des données et des formes de savoir susceptibles d’en émerger.
Les enjeux méthodologiques
Le premier ensemble de difficultés concerne la qualité scientifique des données collectées en ligne. Dans les recherches numériques, le recrutement des participant·es constitue l’un des défis méthodologiques les plus fréquemment soulignés. Contrairement aux enquêtes réalisées en présentiel, le chercheur ou la chercheuse ne maîtrise pas toujours les conditions concrètes dans lesquelles les participant·es accèdent à l’étude, reçoivent l’invitation ou choisissent d’y répondre. Il en résulte des biais potentiels de sélection, qui affectent non seulement la composition de l’échantillon, mais aussi les formes de participation observables. Dans cette perspective, la question n’est pas simplement de savoir si des participant·es peuvent être atteint·es, mais de comprendre comment les dispositifs numériques reconfigurent l’accès aux personnes, les modalités de leur engagement et, par conséquent, les contours empiriques du phénomène étudié (Fielding et al., 2017; Boyd & Crawford, 2012).
La question de la représentativité apparaît ici particulièrement importante. Les personnes qui acceptent de participer à une enquête en ligne ne sont pas nécessairement comparables à celles qui auraient participé à une enquête réalisée sur le terrain. Les individus disposant d’un meilleur accès aux technologies numériques, d’une connexion plus stable ou de compétences numériques plus développées sont souvent surreprésentés, tandis que d’autres groupes demeurent partiellement ou totalement exclus. Cette difficulté est d’autant plus significative lorsque la recherche porte sur des populations déjà traversées par des inégalités sociales, économiques ou géographiques. Dans ces conditions, les méthodes numériques peuvent non seulement documenter certaines réalités, mais aussi contribuer à en invisibiliser d’autres, en fonction des seuils d’accès qu’elles imposent implicitement à la participation (Akyirem et al., 2024; World Bank, 2023).
Un autre enjeu méthodologique tient à la difficulté de vérifier l’identité des participant·es et certaines caractéristiques sociodémographiques jugées pertinentes pour l’analyse. Dans les environnements numériques, le chercheur ou la chercheuse dispose généralement de moins d’indices pour confirmer qui participe effectivement à l’enquête, dans quelles conditions, et avec quel degré d’autonomie dans la réponse. Cette limitation ne discrédite pas en soi les méthodes en ligne, mais elle oblige à reconnaître que la production des données repose sur des formes différentes de confiance, de vérification et d’interprétation que dans les enquêtes menées en présentiel. Elle invite également à repenser les conditions de validité des données recueillies à distance, non pas à partir d’un idéal de transparence absolue, mais à partir des médiations spécifiques introduites par les plateformes et les dispositifs d’enquête (Fielding et al., 2017; Hine, 2015).
La littérature insiste également sur le problème du faible taux de réponse et sur les risques d’abandon en cours d’enquête. Les invitations peuvent être ignorées, ne pas atteindre les destinataires visés, ou être reçues dans des conditions peu propices à l’engagement. Même lorsque la participation est amorcée, les contraintes de connexion, la fatigue numérique, les interruptions domestiques ou professionnelles, ainsi que le caractère parfois fragile de la relation d’enquête à distance, peuvent limiter la continuité de l’échange. Les travaux sur les entretiens vidéo montrent d’ailleurs que les modalités techniques de la communication (latence, qualité sonore, instabilité de la connexion, impossibilité d’utiliser la caméra) influencent directement la dynamique interactionnelle, la fluidité du dialogue et la construction du rapport entre chercheur·e et participant·e (Lo Iacono et al., 2016; Seitz, 2016).
Enfin, plusieurs auteur·es attirent l’attention sur l’influence de la présence numérique du chercheur·e lui-même ou elle-même. Les plateformes utilisées, le degré de familiarité des participant·es avec les dispositifs, la médiation écranique, ou encore les règles implicites d’interaction associées à la communication en ligne modifient la nature des échanges et, par conséquent, le statut des données produites. Comme le rappellent les travaux sur l’ethnographie numérique, les environnements numériques ne reproduisent pas simplement à distance les conditions habituelles du terrain; ils réorganisent les formes de présence, la temporalité des interactions et les modalités d’accès au contexte (Hine, 2000, 2015; Pink et al., 2016). Dans cette perspective, les enjeux méthodologiques de l’enquête à distance ne concernent pas seulement les outils employés, mais la manière dont ces outils redéfinissent les conditions mêmes de l’observation, de l’interaction et de l’interprétation.
Les enjeux pratiques et techniques
Au-delà des considérations méthodologiques, la recherche en ligne repose sur un ensemble de conditions pratiques et techniques qui ne sont pas toujours réunies. La maîtrise des outils numériques constitue d’abord une exigence supplémentaire, tant pour le chercheur ou la chercheuse que pour les participant·es. La conduite d’entretiens à distance, l’usage de plateformes de visioconférence, la diffusion de questionnaires en ligne ou la gestion de fichiers numériques supposent des compétences parfois inégalement distribuées. Ce déplacement du travail empirique vers des environnements techniques implique donc un investissement particulier dans l’apprentissage, l’organisation et l’anticipation des aléas technologiques. Ce qui semblait d’abord relever d’une simple solution de continuité peut ainsi se transformer en une nouvelle source de complexité méthodologique et opérationnelle (Fielding et al., 2017; Lo Iacono et al., 2016).
La gestion des données constitue également un enjeu important. Les méthodes numériques permettent souvent de générer un volume considérable d’informations provenant de sources multiples : enregistrements audio et vidéo, messages écrits, captures d’écran, notes d’entretien, formulaires en ligne, données secondaires issues de plateformes. Cette abondance peut représenter un avantage analytique, mais elle impose aussi des exigences accrues en matière d’organisation, de stockage, de sécurisation et d’interprétation. Comme l’ont montré les travaux critiques sur les environnements numériques, la multiplication des données disponibles ne garantit ni leur neutralité, ni leur pertinence, ni leur représentativité; elle peut au contraire renforcer l’illusion que la quantité compenserait les limites inhérentes aux médiations techniques qui président à leur production (Boyd & Crawford, 2012; Fielding et al., 2017).
La littérature souligne par ailleurs l’existence de biais technologiques et linguistiques. Certains outils numériques sont conçus à partir de normes implicites liées à des contextes linguistiques, culturels ou infrastructuraux particuliers, ce qui peut introduire des formes d’exclusion ou de friction lorsqu’ils sont mobilisés dans d’autres environnements. Ces biais ne concernent pas seulement l’interface technique; ils affectent aussi les usages possibles, le degré d’aisance des participant·es et les conditions pratiques d’appropriation de l’outil. Dans les recherches menées à distance, ces dimensions sont d’autant plus importantes que le dispositif technique devient lui-même un médiateur central de l’enquête. En ce sens, les conditions pratiques de participation ne sont jamais indépendantes des enjeux de pouvoir incorporés dans les infrastructures numériques mobilisées (Nissenbaum, 2009; Couldry & Mejias, 2019).
Dans le contexte africain, l’accès à Internet demeure fortement variable selon les régions, les contextes urbains ou ruraux, les ressources économiques et les conditions matérielles de vie. Les données récentes de la Banque mondiale indiquent que, dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, l’accès à Internet reste très inférieur à l’accès au téléphone mobile, avec de fortes inégalités selon le revenu et la localisation; ces écarts limitent directement les possibilités de participation à des enquêtes synchrones en ligne (World Bank, 2023). Les travaux portant spécifiquement sur les entretiens en ligne en Afrique confirment que les difficultés de connexion, l’usage contraint de l’audio seul et le risque d’exclure les personnes les moins équipées constituent des obstacles méthodologiques concrets, et non de simples limites théoriques (Akyirem et al., 2024).
Dans ces conditions, le passage aux méthodes numériques ne peut être pensé comme un simple changement de support. Il implique une reconfiguration des seuils d’entrée dans l’enquête, des profils susceptibles d’y participer et des formes de données effectivement accessibles. Ce déplacement pose ainsi une question importante de justice méthodologique : à qui les dispositifs numériques donnent-ils accès, et qui rendent-ils plus difficilement visibles? Pour mon projet sur les pratiques de résilience de femmes actives dans des makerspaces africains, cette interrogation était fondamentale, car elle touchait directement à la possibilité de documenter des expériences situées sans reproduire, par le choix même des outils de recherche, certaines lignes d’exclusion déjà présentes dans l’environnement numérique.
Les enjeux éthiques
Les questions éthiques occupent également une place centrale dans les débats sur les méthodes de recherche en ligne. Dans les environnements numériques, l’obtention d’un consentement libre et éclairé ne va pas de soi. La distance, la médiation technique et l’absence de coprésence rendent parfois plus difficile l’évaluation par le chercheur ou la chercheuse du degré de compréhension réel des participant·es quant aux objectifs de l’étude, aux modalités de leur participation et aux usages futurs des données recueillies. Les recommandations de l’Association of Internet Researchers insistent d’ailleurs sur le fait que l’éthique de la recherche en ligne ne peut être ramenée à l’application mécanique de règles générales; elle repose sur des jugements situés, attentifs aux contextes, aux vulnérabilités et aux formes concrètes de circulation des données (Markham & Buchanan, 2012; Franzke et al., 2020).
La protection de la vie privée et la confidentialité des informations représentent un second enjeu majeur. Dans les recherches en ligne, les données transitent souvent par des plateformes de communication, de stockage ou d’enregistrement dont les modalités de fonctionnement échappent en partie au contrôle du chercheur ou de la chercheuse. Il ne s’agit donc pas seulement de sécuriser les fichiers ou d’anonymiser les participant·es après coup, mais aussi de réfléchir aux conditions dans lesquelles l’information est collectée, transmise et potentiellement réutilisée. À cet égard, l’approche de l’intégrité contextuelle proposée par Nissenbaum permet de rappeler que les violations de la vie privée ne résultent pas uniquement d’une exposition publique des données, mais aussi du déplacement de celles-ci en dehors des contextes normatifs qui régulent leur circulation appropriée (Nissenbaum, 2009).
La littérature attire également l’attention sur la commercialisation croissante des environnements numériques. Plusieurs des plateformes utilisées pour communiquer avec les participant·es, enregistrer les échanges ou stocker les données sont contrôlées par des entreprises privées dont les intérêts économiques ne coïncident pas nécessairement avec ceux de la recherche scientifique. Dans cette perspective, les outils mobilisés ne sont pas de simples canaux neutres; ils s’inscrivent dans des infrastructures de capture, d’analyse et de valorisation des données. Les travaux sur le colonialisme des données et la technocolonialité (Mboa, 2020) permettent d’approfondir cette critique en montrant que la datafication contemporaine s’accompagne de rapports asymétriques d’extraction, de dépendance et de pouvoir, particulièrement visibles dans les contextes marqués par des inégalités géopolitiques ou des dépendances infrastructurelles fortes (Couldry & Mejias, 2019; Madianou, 2019).
Cette réflexion est particulièrement importante dans le cadre d’un projet situé en Afrique subsaharienne. Le recours à des plateformes globales pour conduire ou organiser la recherche pose des questions qui dépassent la seule relation bilatérale entre chercheur·e et participant·e. Il faut également tenir compte des cadres techniques, économiques et politiques dans lesquels s’inscrivent ces outils, ainsi que des asymétries qu’ils peuvent reconduire. Dans un tel contexte, l’éthique de la recherche à distance ne se limite pas à la protection individuelle des participant·es; elle implique aussi une attention aux rapports de pouvoir incorporés dans les dispositifs numériques eux-mêmes, aux formes de dépendance qu’ils produisent et à la manière dont ils peuvent redoubler certaines inégalités déjà présentes dans les environnements de recherche (Madianou, 2019; Couldry & Mejias, 2019).
Enfin, les débats éthiques portent aussi sur les outils d’analyse eux-mêmes, en particulier lorsqu’ils reposent sur des traitements automatisés ou sur l’exploitation de grandes quantités de données. Les algorithmes, les dispositifs de visualisation et les procédures de classement ne sont jamais totalement neutres; ils reposent sur des choix techniques et conceptuels susceptibles d’orienter la manière dont les phénomènes sociaux sont découpés, hiérarchisés et interprétés. Les travaux de Bowker et Star sur les classifications, tout comme ceux de Star sur l’infrastructure, rappellent que les systèmes d’information incorporent des points de vue, rendent certaines réalités visibles et en marginalisent d’autres (Bowker & Star, 1999; Star, 1999). En ce sens, l’éthique de la recherche numérique ne concerne pas seulement la collecte des données, mais aussi les formes de rationalité technique à travers lesquelles ces données sont rendues interprétables.
Le dilemme méthodologique : entre observation abandonnée et terrain suspendu
La recension d’écrits m’a permis de mieux comprendre les possibilités offertes par les méthodes numériques ainsi que les nombreux défis associés à leur utilisation. Toutefois, malgré les éclairages apportés par la littérature, une question fondamentale demeurait irrésolue : les méthodes en ligne pouvaient-elles réellement remplacer le terrain que j’avais initialement prévu?
Pour certaines dimensions de la recherche, la réponse semblait relativement claire. Les entretiens individuels pouvaient être réalisés à distance grâce aux plateformes de visioconférence ou à d’autres outils de communication en ligne. La littérature montre d’ailleurs que ces formes d’entretien peuvent produire des données riches et pertinentes lorsqu’elles sont soigneusement planifiées, tout en présentant des limites spécifiques liées à la médiation technique et à la construction du rapport d’enquête (Lo Iacono et al., 2016; Seitz, 2016).
Cependant, mon projet ne reposait pas uniquement sur des entretiens. Dès sa conception, il accordait une place centrale à l’observation des pratiques quotidiennes au sein des makerspaces. L’objectif n’était pas seulement de recueillir les récits des participantes, mais également de comprendre comment les stratégies de résilience se manifestaient concrètement dans leurs activités, leurs interactions, leur rapport aux espaces et les formes ordinaires de participation aux communautés makers. Cette dimension observationnelle apparaissait essentielle pour saisir certains aspects de l’expérience vécue qui échappent parfois au discours, ou qui demeurent difficiles à verbaliser en dehors de la situation dans laquelle ils prennent forme. C’est à ce niveau que les limites des méthodes en ligne devenaient les plus visibles. Les technologies numériques permettaient de maintenir une communication avec les participantes, mais elles ne donnaient pas un accès équivalent à leur environnement quotidien. Le problème n’était donc pas simplement de remplacer une méthode par une autre, mais d’évaluer si l’objet même de la recherche demeurait identique après cette transformation méthodologique (Hine, 2015; Lo Iacono et al., 2016).
Plus ma réflexion avançait, plus il me semblait que le véritable enjeu résidait dans la non-substituabilité partielle de certaines méthodes. Dans les recherches qualitatives fondées sur l’observation, la présence sur le terrain ne constitue pas seulement une technique de collecte des données; elle participe à la production même du savoir, en permettant au chercheur et à la chercheuse de construire des interprétations à partir des relations, des rythmes, des matérialités et des pratiques situées qu’il observe. Renoncer à cette dimension revenait donc potentiellement à transformer le phénomène étudié lui-même. En d’autres termes, les connaissances que j’aurais pu produire à partir d’entretiens en ligne n’auraient pas été nécessairement moins valides, mais elles auraient sans doute été d’une autre nature que celles que j’espérais construire à partir d’une immersion de terrain.
À partir de là, deux scénarios principaux se sont imposés. La première option consistait à adapter le protocole en supprimant la composante observationnelle et en recentrant la collecte sur des entretiens à distance, éventuellement complétés par d’autres formes de données numériques. Cette solution présentait l’avantage de permettre la poursuite relativement rapide du projet malgré les restrictions sanitaires et de répondre aux contraintes temporelles propres au programme QES.
La seconde option consistait à maintenir le dispositif méthodologique initial et à attendre que les conditions sanitaires permettent à nouveau la réalisation du terrain en présentiel. Cette stratégie préservait la cohérence du projet tel qu’il avait été conçu au départ, mais reposait sur une inconnue majeure : nul ne pouvait alors prévoir la durée de la pandémie ni le moment où les déplacements internationaux redeviendraient possibles.
Avec le recul, je constate que ce dilemme aurait aussi pu inclure des solutions intermédiaires ou hybrides : collaboration avec des relais locaux, usage de matériaux visuels ou collaboratifs, ou reconfiguration partielle de certaines séquences d’observation. Néanmoins, au moment où cette décision devait être prise, l’incertitude généralisée, la difficulté d’anticiper les conditions d’accès au terrain et ma volonté de préserver la place centrale de l’observation dans le projet m’ont conduit à maintenir la recherche en suspens plutôt qu’à renoncer à sa composante la plus structurante.
Cette décision reposait sur la conviction que, dans ce cas précis, les observations de terrain n’étaient pas simplement un complément aux entretiens, mais une condition essentielle à la compréhension des pratiques de résilience au sein des makerspaces étudiés. La pandémie m’a ainsi appris que certaines adaptations, même techniquement possibles, peuvent transformer profondément la nature des connaissances produites.
Le terrain comme condition de production des connaissances
L’expérience présentée dans ce chapitre dépasse le cadre d’un projet de recherche particulier ou d’une situation exceptionnelle liée à la pandémie de COVID-19. Elle soulève des questions plus générales concernant les conditions de production des connaissances en sciences sociales lorsque l’accès au terrain est limité, interrompu ou profondément transformé. À cet égard, la pandémie a révélé des dépendances méthodologiques qui caractérisent de nombreuses recherches fondées sur le travail de terrain, en particulier lorsque celles-ci reposent sur l’observation, l’immersion et la coprésence avec les acteurs étudiés. Elle invite ainsi à interroger non seulement la faisabilité des enquêtes, mais aussi les liens entre terrain, méthode et production du savoir dans les démarches qualitatives.
La pandémie comme révélateur de la dépendance au terrain
Avant la pandémie, la présence du chercheur ou de la chercheuse sur le terrain allait souvent de soi dans de nombreuses approches qualitatives. Les déplacements, les rencontres en face à face, l’accès aux lieux d’enquête et l’observation des pratiques constituaient des dimensions ordinaires de la recherche, rarement interrogées tant qu’elles demeuraient disponibles. Or, la fermeture brutale de ces possibilités a montré que le terrain n’est pas seulement un espace où l’on collecte des données : il constitue une infrastructure de recherche à part entière. Les infrastructures se caractérisent par leur tendance à rester invisibles tant qu’elles fonctionnent et à apparaître au moment de leur défaillance; la pandémie a précisément eu cet effet sur les conditions ordinaires du travail de terrain (Star, 1999). En ce sens, elle a rendu perceptibles des éléments souvent laissés en arrière-plan (mobilité, accès institutionnel, temporalité du séjour, coprésence, disponibilité des sites) qui participent pourtant directement à la possibilité même de l’enquête.
Dans mon cas, l’impossibilité de voyager vers les makerspaces africains a révélé à quel point l’accès au terrain était au cœur de la stratégie de production des données. Lorsque cet accès a disparu, ce n’est pas seulement une méthode qui est devenue difficile à appliquer, mais une part essentielle du dispositif de recherche lui-même. L’enquête avait été pensée à partir d’une articulation entre récits, pratiques et contextes, articulation rendue possible par l’immersion dans les espaces étudiés. La pandémie a donc mis en lumière la vulnérabilité de certaines approches qualitatives face à des événements extérieurs (sanitaires, politiques, environnementaux ou sécuritaires) capables d’affecter les conditions matérielles de l’enquête.
Les méthodes numériques : substitut ou transformation du terrain?
L’une des principales leçons tirées de cette expérience concerne la place des méthodes numériques dans les recherches de terrain. Au début de ma réflexion, ces méthodes apparaissaient comme un substitut possible aux approches traditionnelles : il semblait envisageable de remplacer les déplacements par des entretiens à distance et de maintenir ainsi une forme de continuité empirique malgré la suspension du terrain. Toutefois, la recension d’écrits entreprise à partir du SAGE Handbook of Online Research Methods a progressivement montré que cette vision était trop simplificatrice. Les méthodes numériques ne se contentent pas de reproduire à distance les pratiques habituelles de recherche; elles reconfigurent les modalités de recrutement, les formes d’interaction, les types de données accessibles et les conditions d’interprétation de ces données (Fielding et al., 2017; Hine, 2015; Pink et al., 2016).
Dans cette perspective, le passage au numérique doit être compris non comme une simple substitution méthodologique, mais comme une transformation du dispositif d’enquête lui-même. Les environnements numériques ne donnent pas accès aux mêmes formes de présence, aux mêmes temporalités relationnelles, ni aux mêmes indices contextuels que l’immersion physique sur le terrain. Ils produisent d’autres régimes de visibilité : certaines dimensions deviennent plus accessibles, d’autres sont atténuées, d’autres encore changent de forme. Les travaux sur l’ethnographie pour Internet insistent précisément sur le fait que les frontières entre en ligne et hors ligne sont imbriquées, mais non équivalentes; étudier un phénomène à travers des médiations numériques implique de redéfinir les lieux de l’enquête, la nature des connexions observées et les formes d’engagement empirique du chercheur ou de la chercheuse (Hine, 2000, 2015). Autrement dit, le numérique n’est pas un simple canal : il contribue à produire ce qu’il permet d’observer.
Cette transformation concerne aussi le statut des données elles-mêmes. Comme l’ont montré Boyd et Crawford (2012), les données numériques ne sauraient être considérées comme naturellement exhaustives, neutres ou transparentes; elles sont toujours produites dans des environnements techniques, sociaux et économiques qui orientent leur forme et leurs usages. Cette remarque vaut non seulement pour les grandes masses de données issues des plateformes, mais aussi pour les données qualitatives recueillies à distance. Les entretiens en ligne, les échanges médiatisés et les traces numériques produisent des informations riches, mais ces informations sont façonnées par des dispositifs techniques qui influencent la temporalité de la relation, la construction du rapport d’enquête et les conditions d’accès au contexte. Reconnaître cette médiation ne revient pas à invalider les méthodes numériques; cela revient à admettre que les connaissances qu’elles permettent de produire ne sont pas nécessairement de même nature que celles issues d’un terrain en présence.
Dans le cadre de mon projet, cette distinction était décisive. Le problème n’était pas simplement de poursuivre la collecte de données malgré la pandémie, mais de déterminer si le phénomène étudié (les stratégies de résilience déployées par des femmes dans des makerspaces africains) demeurait identique lorsque les conditions d’observation étaient reconfigurées par le numérique. Cette question invite à déplacer la discussion du niveau des outils vers celui des conditions de production du savoir. Elle conduit à considérer que le recours aux méthodes numériques ne pose pas seulement un problème de faisabilité, mais aussi une question épistémologique : que devient l’objet de recherche lorsque le dispositif méthodologique qui le rendait initialement observable est profondément transformé?
Les limites de la recherche à distance pour les études fondées sur l’observation
L’expérience relatée dans ce chapitre met en évidence certaines limites spécifiques de la recherche à distance lorsque l’observation constitue une composante essentielle du dispositif méthodologique. Les entretiens permettent d’accéder aux récits, aux perceptions et aux interprétations des acteurs; ils sont particulièrement précieux pour saisir la manière dont les participantes se représentent leur trajectoire, leurs obstacles et leurs stratégies. En revanche, ils donnent un accès plus limité aux pratiques observées dans leur contexte ordinaire, aux interactions informelles, aux usages différenciés des espaces, ou encore aux manières dont certaines dynamiques collectives prennent forme en dehors de la verbalisation réflexive. Dans les recherches portant sur les interactions sociales, les dynamiques organisationnelles ou les pratiques collectives, l’observation contribue précisément à documenter ce qui demeure difficile à saisir uniquement à travers le discours (Hine, 2015; Pink et al., 2016).
Les travaux sur les entretiens vidéo à distance montrent que ces dispositifs peuvent constituer des alternatives méthodologiquement robustes dans certaines configurations. Ils permettent de maintenir une interaction synchrone, d’atteindre des participant·es géographiquement éloigné·es et de produire des données qualitatives de qualité lorsque les conditions techniques sont réunies. Toutefois, ils modifient également la relation d’enquête, limitent parfois l’accès aux indices non verbaux, et ne restituent pas automatiquement l’épaisseur contextuelle et situationnelle permise par la présence in situ (Lo Iacono et al., 2016; Seitz, 2016). En ce sens, la recherche à distance ne doit pas être disqualifiée, mais située : elle permet certaines formes de connaissance tout en contraignant d’autres, particulièrement lorsque l’objet étudié repose sur des pratiques incorporées, distribuées dans l’espace et façonnées par l’environnement matériel.
Dans le cadre de mon projet, cette limite était particulièrement marquée. L’objectif n’était pas seulement de comprendre ce que les participantes disaient de leurs stratégies de résilience, mais aussi d’observer comment ces stratégies se manifestaient dans les activités quotidiennes, les relations entre membres, la circulation dans les espaces, les usages des équipements, les formes de coopération ou d’exclusion, et les multiples dimensions ordinaires de la vie des makerspaces. L’impossibilité d’observer directement ces éléments constituait donc une perte méthodologique importante. La recherche à distance pouvait permettre d’accéder à une partie du phénomène, mais non à la totalité de ce que l’observation de terrain avait pour fonction de rendre visible. Cette réflexion invite ainsi à reconnaître que toutes les méthodes ne sont pas également substituables : certaines activités de recherche peuvent être déplacées avec succès vers des dispositifs numériques, tandis que d’autres demeurent fortement dépendantes de la présence du chercheur ou de la chercheuse sur le terrain.
Enseignements pour les chercheurs et chercheuses en début de carrière
Enfin, cette expérience offre plusieurs enseignements pour les chercheurs et chercheuses en début de carrière. La pandémie a montré que les projets de recherche évoluent rarement exactement comme ils ont été imaginés. Les contraintes institutionnelles, les imprévus logistiques, les crises sanitaires ou les transformations du contexte peuvent obliger les chercheurs ou les chercheuses à revoir leurs choix méthodologiques, parfois de manière brutale. Dans de telles situations, la flexibilité apparaît comme une compétence essentielle. Toutefois, cette flexibilité ne doit pas être comprise comme une adaptation opportuniste ou comme un relâchement des exigences scientifiques. Elle suppose au contraire une interrogation explicite sur les conséquences méthodologiques, théoriques et éthiques des changements envisagés.
Cette expérience souligne également l’importance de documenter les ajustements méthodologiques réalisés au cours de la recherche. Trop souvent, les publications scientifiques mettent l’accent sur les résultats obtenus sans rendre visibles les hésitations, les contraintes, les décisions provisoires et les arbitrages qui façonnent concrètement le processus d’enquête. Or, ces éléments constituent eux aussi une source importante de connaissance pour la communauté scientifique, notamment en ce qu’ils rendent perceptibles les conditions réelles de la recherche. Dans cette perspective, la réflexivité n’est pas un supplément narratif ajouté après coup; elle est une dimension constitutive de la démarche méthodologique elle-même. Comme le rappellent Alvesson et Sköldberg, toute recherche qualitative implique une attention à la manière dont les dispositifs, les interprétations et les positions du chercheur ou de la chercheuse participent à la production du savoir (Alvesson & Sköldberg, 2018).
La pandémie a également révélé que la rigueur scientifique ne réside pas uniquement dans l’application fidèle d’un protocole initialement défini. Elle réside aussi dans la capacité à reconnaître les limites d’un dispositif, à interroger les effets de son éventuelle reconfiguration et à assumer les décisions prises en fonction des objectifs de la recherche. Pour les chercheurs et chercheuses en début de carrière, cette leçon est particulièrement importante : les imprévus ne constituent pas nécessairement des défaillances individuelles, mais peuvent être l’occasion d’une reformulation plus explicite des liens entre méthodes, terrain et production des connaissances. En ce sens, les moments de crise peuvent devenir des moments d’apprentissage méthodologique, à condition d’être analysés et documentés avec rigueur.
Les prémices d’une réflexion sur l’intelligence artificielle dans la recherche
Lorsque j’ai entrepris cette recension d’écrits en 2020, mon objectif principal était d’identifier des solutions méthodologiques susceptibles de compenser l’impossibilité de réaliser mon terrain de recherche. Les débats portaient alors principalement sur les méthodes de recherche en ligne, les entretiens à distance, l’ethnographie numérique ou l’exploitation des données issues des réseaux sociaux. L’intelligence artificielle n’occupait pas encore la place centrale qu’elle occupe aujourd’hui dans les pratiques de recherche, mais elle apparaissait déjà en filigrane dans plusieurs des approches discutées, notamment à travers l’automatisation de certaines tâches de traitement, de classification ou d’analyse des données (Fielding et al., 2017; Boyd & Crawford, 2012).
À cette époque, ces perspectives pouvaient sembler prometteuses. Dans un contexte où l’accès au terrain devenait difficile, les technologies numériques apparaissaient comme un moyen de maintenir les activités de recherche malgré la contrainte pandémique. Toutefois, la littérature signalait déjà plusieurs limites importantes associées à ces outils : qualité et provenance des données, biais algorithmiques, représentativité des populations étudiées, opacité des traitements automatisés, et dépendance croissante envers des plateformes techniques échappant en grande partie au contrôle des chercheurs et chercheuses. Avec le recul, il est possible de voir dans ces préoccupations les prémices de plusieurs des débats qui structurent aujourd’hui les discussions sur l’intelligence artificielle, la gouvernance des données et les transformations contemporaines du travail scientifique (Nissenbaum, 2009; Couldry & Mejias, 2019; Madianou, 2019).
Cette expérience constitue ainsi, rétrospectivement, l’une de mes premières confrontations aux enjeux sociotechniques associés au numérique. Bien que ma démarche initiale visait avant tout à trouver une solution à l’impossibilité de réaliser un terrain en temps de pandémie, elle m’a progressivement amené à réfléchir aux transformations plus larges des pratiques scientifiques induites par la datafication, les environnements de plateforme et l’automatisation croissante des opérations intellectuelles. Les notions de colonialisme des données et de technocolonialité (Mboa, 2020) permettent ici d’approfondir l’analyse en montrant que les technologies numériques ne sont pas seulement des instruments; elles participent à des rapports de pouvoir fondés sur l’extraction, la dépendance et l’asymétrie des infrastructures, particulièrement dans des contextes marqués par des hiérarchies géopolitiques persistantes (Couldry & Mejias, 2019; Madianou, 2019). Dans le cas d’un projet de recherche situé en Afrique subsaharienne, ces enjeux prennent une résonance particulière.
La pandémie de COVID-19 peut ainsi être comprise non seulement comme une crise sanitaire ayant perturbé les activités de recherche, mais également comme un moment d’accélération de la réflexion sur la place croissante des technologies numériques dans la production des savoirs. Dans cette perspective, les dilemmes méthodologiques rencontrés en 2020 apparaissent rétrospectivement comme les prémices de débats plus larges qui continuent aujourd’hui de façonner les pratiques scientifiques contemporaines : comment gouverner des outils de plus en plus opaques? Comment préserver l’intégrité contextuelle des données dans des environnements de plateforme? Et comment penser une recherche responsable dans un contexte de dépendance croissante à l’égard d’infrastructures numériques globales? La crise du terrain aura ainsi ouvert, au-delà d’elle-même, une réflexion durable sur les rapports entre savoir, technique et pouvoir.
Conclusion
La pandémie de COVID-19 a profondément reconfiguré les conditions de réalisation de nombreuses recherches en sciences humaines et sociales, en particulier celles qui reposaient sur des enquêtes de terrain, l’observation in situ et l’immersion prolongée dans les contextes étudiés. À travers l’expérience examinée dans ce chapitre, il apparaît que cette rupture n’a pas seulement perturbé un calendrier de recherche ou imposé une adaptation temporaire des outils mobilisés, mais elle a également soulevé des questions plus fondamentales concernant les conditions mêmes de production des connaissances lorsque l’accès au terrain devient impossible. En ce sens, la pandémie a révélé des dépendances méthodologiques souvent implicites qui traversent les recherches qualitatives fondées sur la présence, l’observation et la coprésence avec les acteurs étudiés.
Le projet de recherche qui constitue le point de départ de cette réflexion reposait sur une articulation entre entretiens semi-dirigés et observation des pratiques quotidiennes dans plusieurs makerspaces d’Afrique subsaharienne. L’impossibilité de réaliser ce terrain a conduit à envisager les méthodes de recherche en ligne comme une solution de remplacement. Toutefois, la recension exploratoire des écrits consacrés aux méthodes numériques a montré que le passage au numérique ne peut être réduit à une simple adaptation technique. Derrière les avantages associés à la flexibilité, à la réduction des coûts ou à la continuité possible des échanges, se trouvent des enjeux méthodologiques, pratiques et éthiques qui affectent la qualité des données, les conditions d’inclusion des participant·es, la protection des informations et, plus largement, la nature des connaissances susceptibles d’être produites.
L’un des principaux enseignements tirés de cette expérience concerne la place particulière qu’occupe l’observation dans les recherches qualitatives de terrain. Si les technologies numériques permettent de maintenir certaines formes d’interaction avec les participant·es et de recueillir des récits riches à distance, elles ne donnent pas nécessairement accès aux dimensions contextuelles, matérielles, relationnelles et interactionnelles qui constituent souvent la richesse des enquêtes réalisées en présence. Dans certaines configurations, l’enjeu ne consiste donc pas seulement à remplacer une méthode par une autre, mais à reconnaître que certaines méthodes ne sont pas pleinement substituables sans transformation de l’objet étudié lui-même. Le terrain apparaît ainsi non comme un simple lieu de collecte de données, mais comme une condition de production du savoir, au sens où il structure ce qui peut être observé, interprété et rendu intelligible.
Cette expérience met également en évidence l’importance de la réflexivité méthodologique dans la pratique scientifique. Les crises, les imprévus et les contraintes externes obligent parfois les chercheurs et les chercheuses à revoir leurs choix initiaux et à arbitrer entre continuité de la recherche et fidélité à leurs orientations méthodologiques de départ. Dans de telles situations, la rigueur scientifique ne réside pas uniquement dans l’application fidèle d’un protocole préétabli, mais aussi dans la capacité à interroger les conséquences des adaptations envisagées, à reconnaître les limites des dispositifs mobilisés et à documenter les conditions concrètes dans lesquelles les données sont produites.
Dans le cas d’un projet situé en Afrique subsaharienne, cette réflexion conduit également à prendre au sérieux les asymétries infrastructurelles qui traversent le recours aux méthodes numériques. Le passage à la recherche à distance ne constitue pas une solution universelle et neutre : il dépend de conditions inégalement distribuées d’accès à Internet, d’équipement et d’intégration dans des environnements numériques. À ce titre, les dilemmes méthodologiques rencontrés pendant la pandémie résonnent aujourd’hui avec des débats plus larges portant sur la datafication, la gouvernance des données et les rapports de dépendance inscrits dans les infrastructures numériques contemporaines.
Lorsque le terrain devient impossible, le défi ne consiste donc pas uniquement à trouver de nouvelles façons de collecter des données. Il consiste plus fondamentalement à repenser les conditions dans lesquelles les connaissances sont produites, validées et interprétées. En ce sens, les dilemmes présentés dans ce chapitre concernent plus largement les recherches en sciences humaines et sociales fondées sur l’enquête de terrain : ils invitent à reconnaître que toute reconfiguration méthodologique redéfinit aussi les formes de visibilité du phénomène étudié. C’est peut-être là l’une des principales leçons léguées par cette période exceptionnelle : rappeler à toute une génération de chercheurs et chercheuses que la méthode n’est jamais indépendante du monde dans lequel elle s’exerce, et que penser les limites du terrain, c’est aussi penser les conditions mêmes du savoir scientifique.
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