Perceptions sociales des centres de prélèvement et de dépistage COVID-19 à Abidjan
Gaston KONE TIÈGBE
La pandémie de COVID-19 a engendré une hypermédiatisation en partie entretenue par les réseaux socionumériques. Elle est marquée par la prégnance de fausses informations (Diakhaté et al., 2021). En Afrique particulièrement, la diffusion exponentielle de l’information charrie rumeurs infondées, mythes et faits exagérés. Cette tendance est à l’origine des formes inédites de stigmatisation, par la dénonciation des étrangers « Blancs » et des Africains de la diaspora, et de l’engouement pour des remèdes « traditionnels ». Il importe d’ajouter que la lutte contre la pandémie s’avère plus difficile en Afrique et les campagnes de vaccination se heurtent à plusieurs écueils.
En Côte d’Ivoire, à l’instar des autres pays du monde, dès l’annonce des premiers cas, plusieurs actions furent entreprises par le Gouvernement ivoirien. Il s’agit notamment de : la mise en place d’un comité de crise, la sensibilisation et la diffusion de mesures préventives, l’élaboration d’un plan d’urgence de riposte, la détection systématique des cas suspects des voyageurs en provenance des pays touchés par la pandémie, la quarantaine ou le confinement et la prise en charge des cas confirmés (ministère du Budget et du Portefeuille de l’État, 2020).
Des actions de sensibilisation et de diffusion des mesures préventives furent aussi lancées. À ce titre, le gouvernement a procédé à la mise en place d’un plan de riposte, afin de réduire au maximum les rassemblements des populations, basé sur treize mesures à observer sur l’ensemble du territoire. Les mesures prises étaient les suivantes : la fermeture de tous les maquis et restaurants, bars, boîtes de nuit, cinémas et lieux de spectacle; l’instauration d’un couvre-feu; la régulation des transports interurbains, intercommunaux, et l’interdiction des déplacements non autorisés entre Abidjan et l’intérieur du pays; le confinement progressif des populations par aire géographique, en fonction de l’évolution de la pandémie; la création de couloirs humanitaires pour venir en aide aux personnes ou aux communautés ayant un besoin urgent d’assistance (ministère de la Santé et l’Hygiène publique, 2020).
En tant qu’infection virale, la maladie à coronavirus (COVID-19) est hautement transmissible et pathogène. La prise en charge des patients doit se concentrer sur la prévention de la transmission à autrui et la surveillance de l’état clinique avec une hospitalisation rapide si nécessaire. Dans cette perspective, le Conseil national de sécurité (CNS) de Côte d’Ivoire, présidé par le Président de la République a décidé de la construction de quarante-et-cinq (45) centres de prélèvement et de dépistage, et de l’isolement du Grand Abidjan (comprenant les 10 communes d’Abidjan et 4 sous-préfectures). Pour réussir cette opération de prélèvement et de dépistage des populations, des sites ont été choisis, en dehors des centres de santé, plus proches des logements pour éviter de longs déplacements. Toutes ces mesures sont prises, sans une véritable prise en compte des croyances et des perceptions que les populations se font de la COVID-19. D’où l’intérêt de cette étude qui explore les perceptions sociales et les attitudes des populations d’Abidjan face au centre de prélèvement et de dépistage de la COVID-19.
En effet, la gestion unilatérale de cette crise sanitaire par les institutions de santé et gouvernementales et le manque de communication sociale ont créé des sentiments de méfiance chez les populations. Aussi, la gravité de la situation est-elle présentée par des éditions télévisées où l’on se limite à faire le décompte macabre et rappeler les mesures barrières. Cet ensemble de facteurs a fait le lit de la désinformation à travers les réseaux socionumériques, développant des théories du complot. L’étude de cette thématique a fait l’objet de recherches dont nous décrivons un aperçu. Les manipulations de l’information se font à partir d’information satirique (Baym, 2005), information parodique (Berkowitz et Schwartz, 2016), information fabriquée (Subramanian, 2017), manipulation d’images fixes ou animées (Zubiaga et Ji, 2014), publicité mensongère (Nelson & Park, 2015), et propagande (Chen, Wu, Srinivasan, et Zhang, 2013). Elles se sont développées essentiellement via les plateformes telles que Facebook, Twitter, YouTube et WhatsApp (Huyghe et Sénéquier, cité par Diakhaté et al., 2022). L’usage de ces informations a fortement désorienté les populations qui en abusaient et a favorisé le développement de perceptions sociales défavorables à toutes les actions menées pour endiguer cette crise.
D’autres études ont montré que le niveau de connaissance de la maladie varie selon le niveau d’exposition à l’information, l’attitude à l’égard des mesures de prévention de la COVID-19 et la perception des risques liés à la COVID-19 (Azlan et al., 2020) et d’autre part qu’il existe une corrélation entre les connaissances et les pratiques (Sengeh et al., 2020). Desalegn et al. ont montré une corrélation positive modérée entre les connaissances et l’attitude, alors que les corrélations entre la connaissance et la pratique et l’attitude et la pratique étaient faibles (Desalegn et al. 2021). Selon Azlan et al. (2020), les connaissances, attitudes et pratiques que les gens ont à l’égard de la maladie jouent un rôle intégral dans la détermination d’une société à accepter les mesures de changement de comportement des autorités sanitaires (Azlan et al. 2020). De même, la connaissance du processus d’infection et de ses précautions peut être liée à la détermination des citoyen·ne·s à suivre les directives gouvernementales concernant les mesures de quarantaine (Zegarra-Valdivia et al., 2020).
La dissonance à la base de cette étude se trouve être la désapprobation des populations de certaines communes d’Abidjan à l’idée de la construction d’un centre de prélèvement et de dépistage dans leur quartier (résidentiel). Ce qui est remarquable, c’est la violence avec laquelle le centre en construction dans la commune de Yopougon a été détruit. Même si les communes de Koumassi et d’Abobo ont connu des manifestations isolées et très vite circonscrites, celles de Yopougon méritent que l’on s’y attarde et se questionne. Quelles sont les idéologies qui ont sous-tendu les réactions des populations de cette commune à l’égard de cet équipement? Les réactions des populations ont-elles un ancrage politique? Ne sont-elles pas liées au caractère infodémique de la pandémie? En d’autres termes, les moyens d’information utilisés par ces populations ne sont-ils pas à la base de cette perception négative du centre de prélèvement et de dépistage? Ne sommes-nous pas en face d’une crise de confiance entre les populations et les gouvernants?
Naturellement, la création d’un centre de prélèvement et de dépistage dans une cité résidentielle, en période de crise sanitaire, peut susciter de la crainte, mais devrait rassurer les populations à l’idée de connaitre leur statut sanitaire. De ce qui précède, cette étude développe deux postulats :
- les perceptions sociales des populations à l’égard du centre de prélèvement et de dépistage COVID-19 ont un ancrage politique;
- leurs perceptions à l’égard de cet équipement sont liées aux croyances sociocognitives défavorables développées et entretenues par les réseaux socionumériques.
En ce sens, les perceptions sociales sont définies comme un univers ou un ensemble d’opinions, d’informations et de croyances organisées et structurées collectivement produites et partagées par des individus, membres d’un groupe dont l’homogénéité en dépend sur un objet donné. Elles sont des systèmes de communication permettant aux individus d’un groupe de comprendre et d’interpréter leur environnement en vue de justifier ou légitimer certaines conduites (Bonardi et Roussiau, 1999; Moliner et al., 2002). Elles sont véhiculées à travers les discours, portées par les mots, dans les messages et les images (Jodelet, 1989). Somme toute, la perception sociale, selon Bourdieu (1981), consiste en la connaissance de la distribution des positions dans un espace social, distribution qui se réalise en fonction du volume du capital agissant dans cet espace. Suivant la nature et le volume de capital agissant, les agents sociaux s’identifient et se différencient des autres, s’apprécient et se classent sur l’échelle sociale. Le capital agissant sert ainsi de catégorie de perception, mieux de critère d’humanité. La catégorie ou le critère de perception légitime, c’est-à-dire reconnu en tant que tel, est celui qui légitime les couches sociales dominantes et leur permet d’assurer leur domination. Cette étude se veut être un retour d’expérience pour mieux comprendre les évènements qui ont émaillé cette période dans la commune de Yopougon. Les objectifs de cette étude sont, par conséquent, de :
- décrire la chronologie des actions qui ont abouti à la destruction du centre de prélèvement et de dépistage de la commune de Yopougon;
- déterminer les perceptions sociales qui ont sous-tendu la destruction des centres de prélèvement et de dépistage de la commune.
Il convient à ce stade de la réflexion de décrire la méthodologie explorée.
Méthodologie
Cette étude s’inscrit dans une approche qualitative et se fonde sur les incidents qui ont conduit à la destruction violente du centre de prélèvement et de dépistage de la COVID-19 de la commune de Yopougon à Abidjan.
Terrain d’étude
La commune de Yopougon a servi de cadre d’étude pour cette recherche. Elle a été le lieu où les manifestations de destruction de centre de prélèvement et de dépistage ont été les plus violentes. Cette commune évoque des périodes chaudes de l’histoire récente de la Côte d’Ivoire, mais aussi et à la fois fastes. De l’avènement du multipartisme aux crises que le pays a connues, cette commune a été l’épicentre de la résistance à Abidjan. De la tentative de coup d’État du 19 septembre 2002 à la partition du pays qui l’a suivie, Yopougon est devenue le haut lieu du nationalisme « patriotique » des soutiens les plus actifs du président Laurent Gbagbo. Pourtant, si elle peut apparaître aujourd’hui comme une actrice intransigeante de la crise ivoirienne, il fut un temps encore assez proche où Yopougon représentait tout autre chose dans l’imaginaire collectif ivoirien, où son seul nom évoquait la fête, la convivialité, et surtout une certaine forme d’innovation culturelle urbaine, souvent associée à la débauche, au sexe, à l’alcoolisme et à la drogue. Commune la plus peuplée du pays, selon le dernier recensement, Yopougon compte 1 571 065 habitant·es (RGPH, 2021). Peuplée de fonctionnaires à revenus moyens, de jeunes gens désœuvrés dont le passe-temps favori reste les jeux du hasard ou la vente d’articles à la criée sur les artères principales, Yopougon est une commune où la débrouillardise est érigée en mode de vie.
Collecte des données
Le recueil des données dans ce type d’étude est particulier. Il s’agit de la reconstitution des faits, c’est donc un recueil des faits par entretien. L’entretien d’explication est une technique d’aide à la verbalisation. Son utilisation se situe a posteriori, une fois réalisée l’activité qui fait l’objet de l’analyse (Promé-Visinoni, 2014). Selon que l’entretien est individuel ou collectif, les résultats obtenus sont différents. Nous avons opté pour un entretien collectif, ce qui a eu pour avantage de construire un récit cohérent des faits, après deux tentatives. D’autres acteurs ou témoins, n’ayant pas été considérés initialement comme impliqués dans l’événement, ont pu être identifiés au fur et à mesure de la progression dans l’analyse et ont donc été interrogés à leur tour. Aussi, les entretiens se sont-ils tenus sur le lieu de survenue de l’évènement (Hollnigel, 1998). Cette disposition est déterminante pour instaurer des conditions propices à l’expression et permet à l’acteur de se replacer plus facilement dans les conditions de réminiscence de l’événement. Pour ce faire, le récit des faits a débuté sur ce qu’ils ont fait, quelques heures, avant les incidents pour mieux construire la trame des faits.
Échantillon
Nous avons opté, dans le cadre de cette étude, pour l’échantillon raisonné. Le choix de cette méthode se justifie par le fait d’être en présence de deux groupes : ceux qui ont manifesté, les acteurs et les témoins, représentant ceux qui n’ont pas participé aux actions de destruction. Une méthode d’échantillonnage raisonnée est une méthode de sélection d’un échantillon par laquelle la représentativité de l’échantillon est assurée par une démarche raisonnée. Ici, dix (10) individus ont été choisis, cinq (5) acteurs ayant participé directement à l’évènement et cinq (5) ayant été témoins des faits. Ces individus habitent dans le quartier qui a été le théâtre des violences, ils se connaissent car partageant les mêmes espaces.
À titre pratique et pour des questions éthiques, l’objectif de la recherche a été explicité aux répondant·es, de même que l’utilisation des résultats. Un consentement tacite a été obtenu. Les participant·es étaient, par conséquent, libres de participer ou non à cette étude, ou de s’en retirer à tout moment, et ce, sans conséquence. Ils étaient libres également de choisir de ne pas répondre à une question. Les participant·es ont été informé·es de ce que signifiait leur participation à l’étude et leur consentement a été obtenu au moment du recrutement. Pour conserver la confidentialité des résultats, l’information nominative des participant·es a été remplacée par un code lors de la transcription et de l’analyse des données. Dans le souci d’établir un cadre cohérent d’analyse, le travail de synthèse des résultats a été construit comme une mise en relation des objectifs de l’étude avec lesdites informations pertinentes.
Analyse et traitement des résultats
L’analyse de tout discours sur la COVID-19 apparait comme une exigence pour comprendre l’implicite et l’explicite d’un discours écrit ou oral. Elle vise à décrypter le contenu discursif des deux groupes sur la destruction du centre de prélèvement et de dépistage et de déceler les stratégies et l’idéologie qui ont sous-tendu cet évènement. Ce travail se fonde sur une analyse relationnelle et stratégique. Il s’agit de relever des informations contenues dans ces discours sur la COVID-19 afin de les rendre accessibles à un plus grand nombre. Notre approche repose sur l’analyse de contenu du récit des acteurs et des témoins.
Toutes ces démarches ont été soutenues par une recherche documentaire qui a consisté à exploiter des ressources documentaires regroupant de la documentation officielle, des monographies et des articles sur la COVID-19.
Résultats
Les résultats de cette étude montrent que, malgré des campagnes de sensibilisation, la majeure partie de nos enquêté·es ne croient pas en l’existence de la pandémie. Les mesures de prévention étaient alors bien souvent contournées en l’absence de contrôle. Pour un bon nombre de nos répondant·es, le fait de voir des cas avérés est plus convaincant que les messages de sensibilisation. Ces états d’esprit sont fortement enclins à de théories complotistes.
Caractéristiques sociodémographiques des enquêté·es
Elles sont contenues dans le tableau ci-dessous.
| Caractéristiques | Acteurs | Témoins |
| Diplômés du supérieur | 5 | 5 |
| Aires linguistiques/régionales | Ouest, Centre-Ouest | Nord, Centre |
| Tranche d’âge | 30 – 40 | 30 – 40 |
| Activités professionnelles | Sans emplois | Sans emplois |
| Obédiences politiques | PDCI= 01, FPI= 04 | RHDP= 03, Aucun= 02 |
À la lecture de ce tableau 1, les enquêté·es partagent des caractéristiques à savoir :
- sont tous jeunes (tranche d’âge comprise entre 30 et 40 ans),
- diplômés de l’enseignement supérieur,
- sans emplois.
Ils sont issus d’aires linguistiques et d’obédiences politiques différentes. Les acteurs de la destruction du centre sont issus de l’Ouest et du Centre-Ouest du pays et sont membres ou sympathisants du Front populaire Ivoirien (FPI) et du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), partis politiques d’opposition. Tandis que les témoins de cet évènement sont du Nord et du Centre du pays. Ils sont en majorité membres ou sympathisants du Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP), parti au pouvoir.
Présentation et analyse des données
L’analyse du récit des faits a été menée en trois phases. Ce sont ces différentes phases qui font l’essentiel de ce sous-point.
Phase préparatoire à l’incident

Le tableau 2 présente les étapes et l’organisation qui ont été à la base des évènements qui ont émaillé la journée du 6 avril 2020. Cet incident a été planifié et organisé par des individus qui y ont participé avec des rôles et des missions bien déterminés.
À l’analyse, les acteurs de ces incidents se connaissent et se font confiance. Le fait de tenir des réunions tout en bravant les interdictions liées aux mesures barrières montre qu’au-delà de la crainte et de la peur que le centre de prélèvement et de dépistage puisse susciter, le dessein de cette action était de s’opposer aux autorités et de s’affirmer comme les « maîtres des lieux ». En réalité, cette organisation avant justifie le soutien de personnes autres que celles sur la scène des manifestations. Est-il besoin de rappeler que ce quartier a été pendant la crise post-électorale de 2011, un haut lieu de résistance? Ce qui a naturellement forgé une grande capacité de résistance et d’organisation des populations. En sus, le fait que tout le monde ne soit associé à la planification et à l’exécution justifie pleinement une organisation de longue date, pas donc circonstancielle.
Une autre analyse de cette situation nous oriente vers l’usage des réseaux socionumériques dans l’adhésion des acteurs. En effet, M. X a présenté des images, des vidéos et fait des appels pour alerter les autres sur le danger imminent avec la création de ce centre. Cela démontre le rôle et la place des réseaux socionumériques dans la mobilisation des populations à accepter la situation et/ ou à s’y opposer. Dans le cadre de cette étude, ils ont été mobilisés par la propagande.
Phase 2 : L’incident

Le tableau 3 met en évidence la coordination de l’attaque du centre de prélèvement et de dépistage. Cette attaque a duré deux (02) heures. Elle a été très violente et bien coordonnée de sorte à déborder les forces de police commises à la sécurisation de l’espace. Une fois ces dernières débordées, elles se sont repliées. C’est en ce moment que les acteurs ont saccagé et brûlé tout ce qui pouvait l’être. Le forfait commis, ils se sont congratulés pour la réussite de l’attaque. Effrayés par la violence des attaques, les témoins sont restés à l’écart des manifestations.
Phase 3 : Après l’incident

À la lecture, les manifestants sont organisés et ont su intégrer les instances de décision, au point d’avoir l’assurance de la libération de leurs camarades arrêtés et informés de la visite du préfet de la ville d’Abidjan. À la vérité, l’usage du vocable « camarade » pour désigner les acteurs arrêtés par les forces de police dénote de la familiarité entre les membres de cette organisation. Plus encore, c’est une appellation dans certains syndicats ou partis politiques de gauche. On peut donc supposer qu’ils pourraient être membres d’un parti politique et que ces manifestations sont une preuve qu’ils sont dans une perspective d’affirmation. C’est aussi, pour eux, l’occasion de profiter d’un moment de faiblesse du régime au pouvoir qui, pris dans ce tourbillon de la pandémie, est obligé de reconsidérer ses rapports avec les autres.
Quant aux témoins, traumatisés par la violence de la veille, ils ont visité les lieux et ont accordé beaucoup d’intérêt aux propos du préfet afin de comprendre ce qui s’est passé la veille. Pour cerner l’implicite et comprendre les perceptions sociales de cette situation, nous proposons un modèle de causalité des incidents afin de mieux analyser et comprendre les raisons profondes de cet incident. Il s’est agi pour nous d’établir des liens entre les informations collectées, et, de les structurer de façon à faire ressortir un lien causal entre les séquences évènementielles.

Ce graphe doit être lu de la droite vers la gauche (et contrairement aux sens fléchés) pour mieux percevoir les constructions sociocognitives qui ont sous-tendu les réactions violentes des populations de la commune de Yopougon. À sa lecture, nous comprenons les différentes séquences évènementielles de l’incident de Yopougon. Le conflit trouve son origine dans un projet étatique de construction d’un centre de prélèvement et de dépistage de la COVID-19 mené sans information préalable des populations concernées. Cet événement s’inscrit dans un contexte de méfiance déjà alimenté par l’échec d’un précédent projet de mise en quarantaine systématique des voyageurs et voyageuses en provenance de pays touchés, dont les responsabilités n’avaient pas été clairement établies. Cette accumulation d’incompréhensions a favorisé la défiance envers les autorités et nourri la propagation d’informations alternatives sur les réseaux socionumériques, où les populations se sont informées via des chaînes cryptées et des plateformes comme Twitter, Facebook ou WhatsApp. La situation a dégénéré avec la destruction du centre, causant des blessé·es et des arrestations parmi les manifestant·es, le non-respect des mesures restrictives et une hausse du taux de contagion dans la commune. Les causes immédiates tiennent à une gestion étatique jugée défaillante de la crise, aux contraintes liées aux mesures barrières, à l’arrêt des activités entraînant une baisse marquée des revenus et du pouvoir d’achat, à l’extension du foyer épidémique et à l’absence d’initiatives communales, le maire étant un membre influent du parti au pouvoir. À ces facteurs conjoncturels s’ajoutent des causes profondes liées à l’héritage social et aux représentations historiques de la commune : bastion de l’opposition ivoirienne dont le principal leader était alors jugé à La Haye, espace marqué par de graves crises sociopolitiques récentes et haut lieu de contestation nationale, territoire majoritairement peuplé de classes moyennes précaires vivant de petits métiers et d’emplois temporaires, confronté à une insécurité persistante et à un faible investissement de l’État dans le développement des infrastructures économiques, sociales, sécuritaires et culturelles.
Partant des théories d’Heinrich (1980) et de Hollnigel (1998), nous considérons qu’une séquence évènementielle s’apparente à une ligne de dominos qui s’effondrent l’une après l’autre. Leur analyse consiste donc à reconstituer la séquence de l’évènement dans une logique d’explication thématique des causes. Pour ce faire, il faut choisir le facteur clé et l’éliminer de la situation conflictuelle pour empêcher le début de la nouvelle réaction en chaine. C’est assurément cet ensemble de circonstances qui est à la base de la construction sociale de cette commune et partant des perceptions sociales de ses populations à l’égard du centre de prélèvement et de dépistage. Aussi, cette description implicitement implique-t-elle les remédiations à la situation de cette commune.
Discussion de résultats
Cette étude sur les perceptions sociales des centres de prélèvement et de dépistage a suscité un intérêt particulier auprès des enquêté·es, qu’ils soient acteurs ou témoins. Chacun d’entre eux a exprimé des mots ou expressions de son ressenti de l’expérience vécue par le récit des faits. L’analyse des résultats a permis de dessiner un modèle de causalité qui permet de comprendre la réaction violente des populations à l’égard des centres de prélèvement et de dépistage. Nos postulats de départ stipulaient que les perceptions sociales défavorables face à cet équipement sanitaire étaient liées à un ancrage politique et à l’usage des réseaux socionumériques qui distillaient de la désinformation. Aussi, convient-il à ce stade du travail de vérifier ces hypothèses.
Perceptions sociales à l’égard des centres de prélèvement et de dépistage à fortes connotations politiques à Yopougon
L’observance des mesures prises pour limiter la propagation de la maladie dépend de nombreux facteurs individuels et collectifs d’ordre culturel, socio-économique, institutionnel et environnemental, comme l’affirme Mathonnat (2020). Mais, cela dépend aussi de la perception que chacun a des risques encourus et de la gravité des conséquences protéiformes que la pandémie peut engendrer. Des facteurs, comme le manque d’information et la méconnaissance ont pour corollaire la négligence des populations vis-à-vis de certaines mesures barrières de la COVID-19 et constituent des freins au comportement citoyen attendu. Ainsi, les connaissances, les attitudes et les pratiques des individus à l’égard de la maladie démontrent de la détermination de la société à accepter le changement de comportement souhaité. Sur ce versant, il est intéressant de rappeler que la ville est perçue à travers des systèmes de valeurs, des attitudes, des comportements qu’elle sécrète. Bien sûr que parlant de cette réalité, nous partageons le point de vue de Georges Balandier (1956) cité par Steck (2008) qui indique que la ville développe une culture urbaine. Elle engendre effectivement un système de valeurs, de normes, et de relations sociales possédant une spécificité historique et une logique propre d’organisation et de transformation. Il s’agit d’un milieu artificiel créé grâce à la prédominance d’une activité déterminée et à caractère sociologiquement hétérogène.
Par ailleurs, du fait de la densité démographique, de la diversification des activités et de l’inégale répartition des moyens d’existence, la ville engendre diverses catégories sociales que l’on peut appréhender à partir de leur mode de vie. Elle devient alors un lieu de mobilité sociale et par conséquent de compétition entre les individus et groupes sociaux qui se disputent les meilleures opportunités. Ce qui ne va pas sans entrainer de heurts, de tensions et de conflits entre diverses catégories sociales.
La destruction du centre de prélèvement et de dépistage par les populations renvoie à une certaine défiance, voire à une certaine suspicion à l’égard des gouvernants. Durant les discussions, les jeunes ont plusieurs fois estimé que les représentants politiques sont bien souvent amenés à mentir ou à faire des promesses qu’ils ne peuvent tenir. Cette crise de confiance est à la base de perceptions sociales défavorables à toutes les actions conduites par ces autorités. En effet, les perceptions sociales sont un univers ou un ensemble d’opinions, d’informations et de croyances organisées et structurées collectivement produites et partagées par des individus, membres d’un groupe dont l’homogénéité en dépend sur un objet donné. Elles sont des systèmes de communication permettant aux individus d’un groupe de comprendre et d’interpréter leur environnement en vue de justifier ou légitimer certaines conduites (Bonardi et Roussiau, 2001; Moliner et al., 2002). Elles sont véhiculées à travers les discours, portées par les mots, dans les messages et les images (Jodelet, 1989). Ainsi demeurent-elles fondamentales à la communication entre Ivoirien·ne·s se révélant à travers les stéréotypes ethniques, politiques favorables comme défavorables, ancrés par un passé récent. La commune de Yopougon est connue pour être un bastion favorable à l’ex Chef d’État Laurent Gbagbo et d’avoir résisté lors de la crise politico-militaire de 2011. De ce fait, les actions et décisions étatiques prises par le pouvoir en place pour la commune de Yopougon sont épiées. Dans la mémoire collective ivoirienne, cette commune serait même « un pays dans un pays » (Steck, 2020). Le gouvernement n’aurait pas bonne presse à Yopougon. Des rumeurs sur les réseaux sociaux ont même laissé penser que cette décision d’implanter ce centre à Yopougon viserait à exterminer les populations de cette cité. Ces intoxications sont alimentées par le manque de démenti formel des grands leaders sur les allégations soutenant que « des Chefs d’État africains aient accepté le vaccin BCG en Afrique moyennant de l’argent », débats relayés sur afrique-sur7.ci, le 3 avril 2020. C’est dans ce climat de manque de confiance, dans ce brouillard que se trouvaient les riverains de la commune de Yopougon.
En définitive, l’hypothèse de départ, selon laquelle les perceptions sociales défavorables à l’égard du centre de prélèvement et de dépistage COVID-19, est vérifiée. Si l’on s’en tient au contexte général qui a vu l’émergence de la violence et du passif historique de la commune. Cependant, l’ancrage reste discutable, tenant de l’instinct de survie des populations.
Perceptions sociales défavorables des centres de prélèvement et de dépistage liées au caractère infodémique de la situation sanitaire d’Abidjan
Les perceptions sociales des populations face aux centres de prélèvement et de dépistage sont analysées sous l’angle du traitement de l’information. Le domaine de l’information et des médias a eu un impact considérable sur les cognitions des populations sur la pandémie. En effet, les différents supports d’information que sont la télévision, la radio, la presse, l’internet et autres ont été à la fois source d’information et de désinformation (Zarocostas, 2020). Information, car ces supports ont servi de relais aux mesures et décisions prises par les autorités sanitaires pour endiguer la pandémie. Quant à la désinformation, elle est inhérente au caractère de la situation épidémique et le contexte de la société de l’information. Ici, les informations sont diffusées et amplifiées en streaming. Les réseaux socionumériques, quant à eux, proposent une facilité de production et de diffusion de contenus qui rend quasi impossible la détection des fausses informations (Diakhaté et al., 2021). Ainsi, saisissant le contexte de la pandémie, l’OMS (2020) a invité les États et la société civile à lutter contre l’inaction en élaborant des plans d’action pour gérer l’infodémie par la diffusion d’informations exactes sous des fondements scientifiques et factuels. Mais aussi, les autorités doivent prendre des mesures pour prévenir et combattre la propagation de fausses informations.
De nombreuses publications ont mis à nu des remèdes traditionnels, dont l’efficacité n’a jamais été prouvée. En Côte d’Ivoire, des messages diffusés à grande échelle vantaient les vertus de l’arbre de « neem » contre le coronavirus au point que de nombreux arbres ont été sauvagement élagués par la population (Faivre le Cadre, 2021). Il est aisé de comprendre que l’impact de l’information sur le jugement des populations, et partant sur leurs perceptions de la situation épidémique. Dans cette situation, tous les repères logiques sont déconnectés et les individus recherchent un réconfort psychologique en testant toutes les panacées proposées par des personnes qui abusent quelquefois de leur détresse et/ou de leur naïveté. Au sujet des centres de prélèvement et de dépistage, la réaction des populations ne s’est pas fait attendre. Leur perception de cet équipement a été erronée par la trop grande confiance accordée aux réseaux socionumériques qui développaient des théories complotistes. Ainsi, cet équipement était perçu comme le lieu où l’on regrouperait les malades pour leur prodiguer les soins, et ce, en dehors des structures de santé dédiées à cet effet.
Les perceptions sociales sont des interprétations de la réalité fondées sur des informations issues des sens et des émotions (Dubé et al., 2020). Le modèle des croyances relatives à la santé suppose qu’un individu est susceptible de faire des gestes pour prévenir une maladie ou une condition désagréable s’il possède des connaissances minimales en matière de santé et s’il considère la santé comme une dimension importante dans sa vie (Godin, 1991, 2012). De plus, certaines variables (démographiques, socio-psychologiques) influencent les perceptions de l’individu, et certains événements incitant à l’action peuvent éveiller chez lui la perception d’une menace pour sa santé (Godin, 2012). Aussi la perception d’une menace s’exerçant sur la santé est-elle définie par deux croyances spécifiques : l’individu peut d’une part se considérer comme potentiellement vulnérable à une maladie ou à une condition défavorable pertinente et, d’autre part, il peut percevoir l’apparition éventuelle d’un état désagréable comme dangereux et pouvant avoir des conséquences graves sur certains aspects de sa vie (Godin 1991, 2012; Dubé et al. 2020). C’est pourquoi il convient de considérer que la perception du risque désigne toutes les représentations mentales et les façons dont les humains appréhendent, comprennent et évaluent un risque, et ce, à partir de leur propre perspective et de leurs propres expériences. La perception d’un même risque peut grandement varier d’un individu à un autre ou entre les groupes d’individus. De plus, les perceptions évolueront dans le temps. Or, celles-ci influencent significativement le comportement des individus (Ortwin 2005; Boholm, 2015). Il est donc important de les comprendre et de les prendre en compte pour favoriser l’implication des parties prenantes.
Il résulte, en ce qui concerne l’hypothèse selon laquelle les perceptions sociales défavorables à l’égard du centre de prélèvement et de dépistage seraient entretenues par le caractère infodémique de la pandémie, qu’elle est vérifiée. Car les populations ont reconnu que leurs réactions sont consécutives aux informations au sujet de la situation épidémique au point où les messages gouvernementaux et leurs réseaux d’information ne faisaient plus autorité.
Conclusion
Notre étude a pour objectif d’appréhender les perceptions sociales défavorables à l’égard des centres de prélèvement et de dépistage de la COVID-19 par les populations d’Abidjan. Elle s’est focalisée sur les évènements de la commune de Yopougon. Elle a consisté à relater les faits par une reconstitution de la scène afin de mieux appréhender les logiques qui ont présidé à la formation des perceptions sociales défavorables à cet équipement sanitaire, dont l’utilité n’est plus à démontrer. Elle a mis en relief un lien de causalité avec la sphère politique et le caractère infodémique de la crise sanitaire. Les perceptions sociales du centre de prélèvement et de dépistage ont influencé les conduites et le développement d’attitudes face à cette pandémie dans ce milieu. Cela a pu favoriser la transmission et la propagation de cette maladie dans la société. Les données de cette étude peuvent être un atout de développement de stratégies pour la sensibilisation du public en milieu urbain, en particulier, et de la population en général, sur le respect des recommandations lors de la survenue des crises. Elles permettent également aux gouvernants de légiférer sur la diffusion de l’information à travers les réseaux socionumériques et de développer des approches plus inclusives dans la gestion de tous types de crises.
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