Leaders religieux et gestion de la COVID-19 au Cameroun : analyse des stratégies de communication

Richard Bertrand ETABA ONANA et Alain ASSOMO

La date du 17 mars 2020 demeure gravée dans la mémoire collective des Camerounais, en particulier des chrétien·ne·s et des musulman·e·s. Elle correspond au moment où, face à la pandémie de la COVID-19, le gouvernement a instauré des mesures barrières destinées à enrayer la propagation du virus. Parmi celles-ci figuraient notamment l’interdiction des rassemblements et l’obligation du respect de la distanciation sociale. Ces décisions ont profondément affecté les institutions religieuses, entraînant la fermeture des églises, temples et mosquées, ainsi que la suspension des activités cultuelles telles que les prières et célébrations communautaires, les rassemblements spirituels et les pèlerinages.

Dans ce contexte inédit, les fidèles ont été appelés à rester confinés et à vivre leur foi autrement. Confiner un fidèle revient à le soustraire à son cadre habituel de pratique religieuse – l’église ou la mosquée. Dès lors, se pose la question suivante : comment vivre sa foi sans se rendre au lieu de culte et sans contact direct avec son leader spirituel? À partir des communiqués émanant des autorités religieuses, souvent appuyés sur des références bibliques et coraniques, cette étude se propose de montrer, en s’appuyant sur la théorie systémique de la communication de Paul Watzlawick et al. (1972), que les leaders religieux ont déployé des stratégies de communication de crise visant à assurer la continuité du fonctionnement de leurs institutions, à apaiser les fidèles et à préserver leur foi.

Portant sur la période allant du 17 mars au 30 avril 2020, cette étude ne prend pas en compte les réactions des fidèles. Elle se concentre sur le rôle des leaders religieux dans la gestion de cette crise brutale ayant conduit à la fermeture des lieux de culte. L’analyse repose sur les communiqués publiés dès les débuts de la crise, considérant que, dans le champ religieux, la parole du leader revêt une autorité particulière – assimilée, dans la tradition musulmane, à la tawrat – et appelle à l’obéissance. Ont été retenues les stratégies communicationnelles des confessions religieuses reconnues au Cameroun : musulman·e·s, catholiques, protestant·e·s, adventistes et témoins de Jéhovah. L’article s’organise autour de quatre axes principaux : un premier temps est consacré au cadre théorique et méthodologique; le second revient sur la COVID-19 en tant que crise affectant les institutions religieuses; le troisième analyse les stratégies de gestion et de communication de crise déployées par les leaders religieux; enfin, le dernier examine les canaux de communication mobilisés pour atteindre les fidèles et entretenir la flamme spirituelle.

Cadre théorique et méthodologique

Le fonctionnement d’une association religieuse repose fondamentalement sur la présence de ses fidèles. Églises et mosquées existent à travers un système d’interactions entre leurs membres et peuvent, à ce titre, être envisagées comme des systèmes. Selon Bertalanffy (1973, p. XV), les systèmes sont omniprésents et ne peuvent être compris par l’étude isolée de leurs éléments : « il faut encore résoudre les problèmes décisifs que posent l’organisation et l’ordre qui les unissent ». Un système est ainsi « un ensemble d’unités en interrelations mutuelles » (ibid.). En l’absence d’interrelations, il ne saurait y avoir de système.

La crise de la COVID-19 constitue un facteur perturbateur majeur du système religieux. Le fidèle ne peut plus se rendre au lieu de culte, pratiquer pleinement sa foi ni interagir physiquement avec les autres membres de la communauté. Cette rupture affecte également le fonctionnement matériel des institutions religieuses, notamment la collecte des dîmes et offrandes. Face à cette désorganisation, les leaders religieux ont eu recours à la communication de crise afin de maintenir la cohésion du système.

Cette recherche s’inscrit dans l’approche systémique de la communication, en lien avec la psychologie sociale clinique de l’École de Palo Alto. Dans cette perspective, la communication est envisagée comme participation à un système d’interactions. Pour Watzlawick, Helmick Beavin et Jackson (1972, p. 49), toute communication engage une relation et induit un comportement. Un système de communication est donc un ensemble d’interactions où chaque message prend sens par rapport aux autres. L’analyse s’appuie particulièrement sur deux axiomes fondamentaux : « On ne peut pas ne pas communiquer » et « Toute communication présente deux aspects : le contenu et la relation ».

L’étude repose sur l’analyse de communiqués publiés entre le 17 mars et le 30 avril 2020 par différentes confessions religieuses, notamment ceux de l’Église presbytérienne camerounaise[1], de l’Église catholique[2], des adventistes du septième jour[3], des associations islamiques du Cameroun[4] et des Témoins de Jéhovah[5].

La COVID-19, une crise dans les institutions religieuses

Selon Dianoux et Siadou-Marti (2020, p. 11), « la crise est conçue comme un événement soudain et imprévisible dont les conséquences peuvent être fatales à l’entreprise et qui exige de sa part adaptabilité et réactivité pour répondre aux attentes des parties prenantes ». Avant le 17 mars 2020, malgré les dégâts causés par la pandémie de coronavirus dans le monde et relayés par les médias dès décembre 2019, les services religieux fonctionnaient normalement. Tout a basculé brusquement le soir du 17 mars 2020, avec l’annonce des mesures barrières édictées par le gouvernement, applicables dès le 18 mars 2020, parmi lesquelles : la fermeture des frontières et la suspension des visas d’entrée au Cameroun, la fermeture des établissements scolaires et universitaires, l’interdiction des rassemblements de plus de cinquante personnes, le report des compétitions scolaires et universitaires, la fermeture des restaurants, débits de boisson et lieux de loisirs dès 18 heures, l’interdiction des déplacements interurbains sauf nécessité, la limitation des surcharges dans les transports publics, la suspension des missions à l’étranger pour les agents publics et parapublics, ainsi que l’obligation du lavage régulier des mains, du respect de la distanciation sociale et du port du masque.

Si l’on admet avec Hubault, cité par Filliettaz (2008), qu’un événement est « ce qui arrive en excès dans la situation, ce qui déborde… tout à la fois hors norme et partie intégrante de la situation : l’événement est toujours singulier, imprévisible, discriminant (son émergence change la situation) et immanent à la situation », il ne fait aucun doute que la COVID-19 constitue un tel événement pour les institutions religieuses. Dès le 18 mars 2020, de nombreux communiqués annonçant l’annulation des célébrations religieuses ont été diffusés, plongeant les fidèles dans un climat de peur. Etaba Onana et Yambene Bomono (2021, p. 17) qualifient cette pandémie d’« ennemi redoutable » ayant « semé la confusion au sein des populations dans les quatre coins de la planète ».

La pandémie apparaît donc comme une crise, car elle perturbe profondément le fonctionnement du système religieux. Face aux mesures gouvernementales et aux communiqués des leaders religieux, le système des institutions religieuses est fragilisé, et les risques deviennent considérables. Thierry Libaert (2015) note que toute crise se manifeste de manière brutale et imprévisible, créant des effets inattendus et bouleversant les habitudes de fonctionnement. Selon l’importance des enjeux, elle peut générer doutes, rumeurs, conflits et, dans le pire des cas, l’apocalypse d’une organisation. Etaba Onana et Yambene Bomono (2020) émettent les hypothèses suivantes : « la perte du contact entre les bergers et leurs brebis », « la perte de la foi » et « l’éventuelle crise économique dans les églises », puisque la plupart dépendent des dîmes et offrandes de leurs fidèles. Pour Fokam (2020 : 66), cette crise représente un châtiment divin, où « les fidèles sont […] doublement châtiés : d’abord par la pandémie elle-même, ensuite par l’impossibilité de célébrer la liturgie comme à l’accoutumée ». Face à cette situation, les leaders religieux ont mobilisé des moyens communicationnels pour gérer cette crise et limiter ses impacts.

Les stratégies de gestion et de communication de crise

Face à une crise, la communication s’impose, visant à limiter les éventuels dégâts. La relation entre les leaders religieux et leurs fidèles est fortement impactée par les mesures gouvernementales, nécessaires pour freiner la pandémie mais préjudiciables au fonctionnement du système des institutions religieuses. Selon Georgette Gogoua et Le Monnier de Gouville,

la communication habituelle ne suffit pas, il faut une nouvelle forme de communication utilisant des vecteurs qui peuvent être identiques, dont l’objectif est d’apaiser la situation en vue de rétablir l’ordre. Cette démarche devient incontournable pour éviter les dérives que causerait l’absence de communication de crise, dont le risque serait que la communication se retrouve elle-même en crise. Sans communication de crise, la crise de la communication s’ajoute : une crise supplémentaire! (2011, p. 85)

Le rôle principal des leaders religieux a été d’éviter l’émergence de crises secondaires, notamment celle de la communication, laquelle aurait inévitablement entraîné une crise économique et, pour corollaire, la perte de la foi des fidèles. Pour ce faire, la seule issue consistait à recourir à la communication de crise.

Reposant sur stratégie institutionnelle, la communication de crise, selon Thierry Libaert, concerne […] la plupart des aspects de la communication d’entreprise. Elle s’appliquera à la communication institutionnelle au travers de l’atteinte de l’image globale, à la communication produit en raison de la défiance envers certaines marques, à la communication financière puisque le cours de l’action sera impacté, à la communication interne, parfois à la communication environnementale, souvent à la communication d’influence et au lobbying. La communication de crise doit s’appréhender comme une discipline non autonome et transverese (2015, p. 14-15)

L’église et la mosquée étant des entités en interaction constante avec leurs fidèles et leur environnement, elles sont directement affectées par toute rupture de communication. Or, selon Watzlawick, Helmick Beavin et Jackson,

si l’on admet que dans une interaction, tout comportement a la valeur d’un message, c’est-à-dire qu’il est une communication, il suit qu’on ne peut pas ne pas communiquer, qu’on le veuille ou non. Activité ou inactivité, parole ou silence, tout a valeur de message. De tels comportements influencent les autres, et les autres, en retour, ne peuvent ne pas réagir à ces communications, et de ce fait eux-mêmes communiquer (1972, p. 46).

Cet axiome s’applique parfaitement à notre étude : le silence des leaders religieux face aux directives gouvernementales aurait très probablement induit des comportements inattendus de la part des fidèles. Conscients de ce principe, les leaders ont publié des communiqués dès l’annonce des mesures barrières afin de communiquer et d’éviter une crise de la communication qui aurait pu inciter leurs adeptes à ne pas respecter ces mesures. Comme le rappelle Watzlawick et al., le silence est en soi une communication : comment les fidèles auraient-elles réagi si leurs leaders étaient restés silencieux?

Pour gérer cette crise brutale, les leaders religieux ont anticipé les conséquences et ont mis en œuvre la stratégie préconisée par Régis Revéret et Jean-Nicolas Moreau (1997), qui repose sur trois axes : la constitution d’une cellule de crise avec désignation d’un porte-parole, l’identification de la crise et l’anticipation des effets de l’information.

La constitution des comités de crise

La première action des leaders religieux a consisté à mettre en place des comités de crise et à désigner leur porte-parole. Dans la communication spéciale des Adventistes du 7ᵉ Jour au Cameroun, signée le 18 mars 2020 par le pasteur Yenge Yenge Yenge Isaac du Secrétariat exécutif, on peut lire dès l’entame : « Face à l’évolution de la pandémie du coronavirus, les responsables de l’Église Adventiste au Cameroun réunis en comité de crise ce mercredi 18 mars 2020 à 13h ». Ce communiqué ne précise pas si le comité a été réuni en présentiel ou à distance. La deuxième communication spéciale des Adventistes du 7ᵉ Jour, signée le 23 mars 2020 par le pasteur Assembe Minyono Valère, président de l’Union, précise cette fois le mode de réunion :

Après concertation d’urgence suite aux réalités du terrain dans les opérations de lutte contre la pandémie du coronavirus, les responsables de l’Église Adventiste au Cameroun réunis en conférence téléphonique ce lundi 23 mars 2020 à 10h ont décidé de renforcer les mesures de prévention (de l’État et de l’Église Adventiste mondiale) valables jusqu’à nouvel ordre.

Le communiqué indique ainsi que la réunion s’est tenue par conférence téléphonique et que les leaders désignés comme porte-paroles étaient respectivement le Secrétaire exécutif et le Président de l’Union. Le même comité de crise a été constitué par les associations islamiques. Dans le communiqué sur la COVID-19 du « Comité de Crise et d’Éveil » du 23 mars 2023, signé par Dr Alassa Fouapon, il est indiqué : « À la suite des mesures prises par le Gouvernement, instruites par le Président de la République, Chef de l’État en vue de lutter contre la pandémie du coronavirus au Cameroun, les associations islamiques du Cameroun, réunies au sein du collectif, se sont concertées en urgence ». Il en est de même pour les catholiques, où un numéro vert a été communiqué aux fidèles par le gouvernement en cas de besoin lié à la pandémie.

À la suite de la mise en place des comités de crise, les porte-paroles choisis étaient des responsables de premier rang ayant signé les communiqués. Comme le recommandent Régis Revéret et Jean-Nicolas Moreau (1997), en situation de crise, trop de communicants peuvent diluer l’information et saturer les capacités de communication. Ces leaders ont été choisis pour leur influence particulière au sein de la communauté : la parole d’un leader de premier rang a un impact que n’aurait pas un responsable de rang inférieur. D’après l’étude de Kantar, citée par Dianoux et Siadou-Martin (2020, p. 11), une absence prolongée de communication peut nuire à la relation avec les fidèles, qui risquent de perdre leur foi. Ces cellules de crise ont ainsi permis la mise en place d’un plan de communication visant à guider et à optimiser leurs actions.

La phase de l’identification de la crise

La phase d’identification consiste à expliquer les raisons de ce brusque changement de situation et le bien-fondé du respect des mesures barrières. L’examen des communiqués montre que l’accent est mis sur l’évolution de la pandémie et la position du gouvernement. Dans la lettre cosignée le 18 mars 2020 par Monseigneur Dieudonné Watio, évêque de Bafoussam, et Monseigneur Emmanuel Dassi Youfang, évêque auxiliaire de Bafoussam, concernant la suspension des célébrations liturgiques communautaires et l’appel à la prière, l’objet est clairement indiqué : « Orientations diocésaines dans le cadre de la lutte contre la pandémie du coronavirus ». Les auteurs consacrent deux pages à expliquer aux chrétien·ne·s les origines de la pandémie, ses répercussions dans le monde et la situation du Cameroun :

Parmi la trentaine de pays africains déjà atteints, figure notre cher et beau pays le Cameroun. L’augmentation des cas ces derniers jours et les risques réels de propagation de ce virus dans le pays ont poussé le gouvernement à prendre d’importantes mesures qui entrent en vigueur ce mercredi 18 mars 2020 jusqu’à la victoire finale sur la pandémie. Nous vous invitons à respecter toutes ces mesures afin de participer ainsi à la lutte contre cet ennemi de l’humanité.

Pour les Témoins de Jéhovah, les origines et la nature de la pandémie sont présentées ainsi :

Le siège mondial des Témoins de Jéhovah suit de près l’évolution de l’épidémie de coronavirus (COVID-19) qui s’est déclarée récemment. Les prophéties bibliques avaient annoncé que les épidémies seraient une caractéristique des derniers jours (Luc 21:11). Quand une épidémie se déclare, il est sage de prendre des mesures préventives pour se protéger et protéger son entourage (Proverbes 22:3).

La pandémie y est perçue comme l’accomplissement des prophéties bibliques, et le respect des mesures barrières est présenté comme indispensable. De même, le communiqué de l’Église presbytérienne camerounaise (EPC), signé par le Secrétaire général, le pasteur Bessala Mbesse, le 18 mars 2020, sur la suspension des rassemblements et le respect des mesures barrières, fournit également des explications sur l’origine et la nature de la crise.

L’examen des communiqués montre qu’une des stratégies de gestion de crise a été de démontrer que la pandémie de coronavirus était bien présente au Cameroun et ne concernait pas uniquement les pays occidentaux. Les discours tels que « c’est la frappe de Dieu aux Occidentaux » ou « l’Afrique n’est pas concernée, c’est la maladie des Blancs » devaient être déconstruits. Quand un homme de Dieu confirme l’existence de la pandémie, le comportement des fidèles doit idéalement se conformer à la réalité et dépasser leurs représentations initiales. Expliquer l’origine de la crise et ses conséquences apparaît ainsi comme une stratégie efficace pour anticiper les effets des décisions gouvernementales.

L’anticipation sur les effets de l’information

Selon Revéret et Moreau (1997, p. 64), « Informer, c’est faire passer un message, faire accepter une idée, rendre évident un fait. C’est persuader ses interlocuteurs, ne serait-ce que de la validité et de l’intérêt de l’information qu’on leur donne ». Face aux mesures gouvernementales, le système religieux ne peut plus fonctionner normalement, car un élément nouveau y a été introduit. Les leaders religieux en ont pleinement conscience. La lettre cosignée le 18 mars 2020 par Monseigneur Dieudonné Watio, évêque de Bafoussam, et Monseigneur Emmanuel Dassi Youfang, évêque auxiliaire, précise : « Évidemment, certaines de ces mesures sont de nature à nous déstabiliser dans nos habitudes tant sur le plan social que dans notre vie de foi ».

La stratégie adoptée vise à réguler le système religieux, à préserver son homéostasie, entendue comme « les mécanismes de rétroaction négative qui servent à atténuer les répercussions du changement » (Toch et Hastorf, cités par Watzlawick, Helmick Beavin et Jackson, 1972, p. 144). Un système demeure stable grâce à ces mécanismes, et l’atténuation de la crise passe par la rétroaction négative. Pour surmonter la peur – que Etaba Onana et Yambene Bomono (2021) identifient comme l’ennemi de la foi – et inciter les fidèles à adopter les mesures barrières, les leaders religieux ont eu recours à ce que Dianoux et Siadou-Martin (2020) appellent la « communication persuasive ».

Pour les Témoins de Jéhovah, le respect des mesures préventives est indispensable. Les fidèles doivent les appliquer pour se protéger et protéger leur entourage. Le communiqué associe chaque conseil à des versets bibliques :

  • Ne pas céder à la panique : il est sage de rester informé et de prendre des mesures raisonnables, tout en réagissant de manière équilibrée, en se fondant sur les faits et sans se laisser gagner par la peur (Proverbes 14:15; Isaïe 30:15).
  • Suivre les recommandations des autorités : il est important de respecter les directives locales en matière de santé publique (Romains 13:1).
  • Observer les règles d’hygiène : se laver régulièrement les mains, nettoyer les surfaces, éviter les poignées de main. L’OMS fournit également des recommandations accessibles au grand public.
  • Faire preuve d’amour : rester chez soi en cas de maladie pour ne pas contaminer les autres est un signe d’amour et de considération pour les frères et sœurs et les non-Témoins (Matthieu 22:39).
  • Respecter les changements temporaires des réunions et de la prédication : suivre les réunions en streaming, participer à la prédication par téléphone, SMS, e-mails ou lettres lorsque les rassemblements sont annulés.

Selon Pras (2009), « la gestion de crise se fera en privilégiant la proximité avec le client, en le rassurant, en ayant une réactivité forte, avec des informations intégrées et en communiquant sur des valeurs sûres ». Les Témoins de Jéhovah cherchent ainsi à maintenir le lien avec leurs fidèles et à anticiper la peur. L’emploi de versets bibliques comme arguments d’autorité renforce la persuasion. Par exemple, Isaïe 30:15 conseille le calme et la confiance, indiquant que le salut et la force dépendent de la sérénité face à la crise.

Pour les leaders de l’EPC, la communication persuasive repose sur l’expression « Bon courage », qui invite les fidèles à surmonter la peur et à prendre conscience de la gravité de la situation, tout en les encourageant à accepter la suspension temporaire des rassemblements. Chez les catholiques, l’anticipation est contenue dans la lettre cosignée le 18 mars 2020 par Monseigneur Watio et Monseigneur Dassi Youfang. Sur cinq pages, près de trois sont consacrées aux explications et au rappel des mesures barrières, ainsi qu’à leur justification :

Nous tenons à rappeler à tous que l’observance de ces dispositions constitue actuellement l’un des plus grands actes de charité que nous puissions accomplir envers toute la communauté chrétienne que nous formons, et l’un des plus grands actes de foi en la vie que nous recevons de Dieu et que nous devons préserver autant qu’humainement possible.

Pour ces leaders, le respect des mesures est une épreuve de foi permettant de préserver la vie donnée par Dieu. Dans la rhétorique classique, cette partie de la dispositio correspond à la diégésis, l’exposé narratif des faits concernant la cause. Bien que présenté comme objectif, le discours est orienté pour réduire la peur des fidèles et les amener à accepter les mesures barrières. Le logos y prédomine sur l’ethos et le pathos, rendant le message clair, crédible et persuasif.

Au niveau des initiatives internationales, Fokam (2021, p. 80-81) note que le Pape François a créé un fonds d’urgence pour lutter contre la COVID-19 dans les pays les plus pauvres et que l’Église catholique a accompagné les populations sur les plans spirituel et sanitaire. Au Cameroun, la Conférence épiscopale nationale a invité les fidèles à une neuvaine de prière le 24 avril 2020.

Pour les Adventistes du 7ᵉ Jour, les communiqués relayent le message du président Ted Wilson : prier, rester en paix avec Dieu, respecter les principes de santé et d’hygiène et devenir des agents d’espoir pour limiter la panique. Les premières mesures recommandent le fonctionnement des églises en petits groupes, le dépôt des dîmes et offrandes, et la coordination des activités hebdomadaires. Cinq jours plus tard, le communiqué du 23 mars 2020 signé par le président de l’Union appelle à un confinement strict, en s’appuyant sur Esaïe 26:20 : « Va, mon peuple, entre dans ta chambre, et ferme la porte derrière toi ; cache-toi pour quelques instants, jusqu’à ce que la colère soit passée ». Ce message autoritaire vise à faire respecter les mesures gouvernementales et à maintenir le service religieux. Les versets bibliques, tels que Psaumes 125:1-3, renforcent la confiance des fidèles en Dieu et les incitent à garder la foi.

Les musulman·e·s ont adopté une technique similaire. Dans le communiqué du 23 mars 2020 du « Comité de Crise et d’Éveil », signé par Alassa Fouapon, Allah est invoqué dès l’introduction : « Et ne vous tuez pas vous-mêmes. Allah est miséricordieux envers vous (S. 4 V. 29) », et le hadith rappelle que « celui qui reste chez lui en temps de contagion, espérant la récompense, reçoit une récompense équivalente à celle d’un martyr ». Ce rappel religieux justifie le respect des mesures et le confinement à domicile. Les fidèles sont invités à observer le jeûne et à prier chez eux, adoptant ainsi de nouveaux comportements pour limiter la propagation du virus : « tous les fidèles sont invités à observer ce jeûne et prier dans leurs maisons ». Ces stratégies anticipatives permettent aux leaders religieux d’orienter le comportement de leurs fidèles, de limiter la peur et de préparer la communauté à vivre différemment sa foi tout en respectant les directives gouvernementales.

Les différents canaux de communication utilisés pour atteindre leurs cibles et maintenir la flamme allumée

Jusqu’au 17 mars 2020, les fidèles avaient pour habitude de se rendre à la mosquée ou à l’église pour obtenir les informations nécessaires à leur vie quotidienne. C’est sans doute à travers les médias qu’ils ont appris la suspension des célébrations et la fermeture des lieux de culte. Selon le Conseil pontifical pour les communications sociales,

les médias offrent […] d’importants bénéfices et avantages à la religion, par exemple la transmission des informations sur les événements, les idées et les personnalités religieuses; ils sont les vecteurs d’évangélisation et de catéchèse ; ils fournissent quotidiennement inspiration, encouragement et associations de prière aux personnes contraintes de rester chez elles ou dans les instituts (cité par Sofack, 2021, p. 148).

Face à cette crise, Sofack (2021, p. 149) souligne :

communiquer grâce aux médias, c’est vivre avec son temps, surtout en période de crise sanitaire aiguë qui impose le confinement. Sur cette base, nous postulons que le coronavirus opère un changement de paradigme dans le vécu communautaire de la foi, et cette situation inédite conduit à l’accélération du réinvestissement des médias en lieux, instruments et moyens de maintien de la flamme et de l’ardeur spirituelle.

Les médias, que l’Église préfère appeler « moyens de communication sociale », sont définis comme « des moyens aptes à atteindre et à influencer non seulement les individus, mais encore les masses et jusqu’à toute l’humanité entière » (Concile Vatican II, 1963). Pendant le confinement, ils sont devenus le principal canal pour atteindre les fidèles et maintenir le contact. Les supports de communication sont multiples : télévision, affichage, presse, radio, cinéma, réseaux sociaux, sites internet, etc.

Les leaders de l’Église adventiste se sont appuyés sur leur radio pour diffuser leurs communiqués et rester en contact avec leurs fidèles. Ces messages ont également été affichés dans les églises et relayés via les réseaux sociaux tels que Facebook et WhatsApp. De leur côté, les responsables de l’EPC ont eu recours à la radio, à la presse, à la télévision, aux affichages et aux réseaux sociaux pour maintenir le lien avec les fidèles. Les mêmes canaux ont été mobilisés par d’autres associations religieuses.

Comme le souligne Paul VI (1971), cité par Sofack (2021, p. 154), « les médias sont comme l’instrument de la Parole de Dieu et du message évangélique au milieu de la masse souvent chaotique et contradictoire des paroles humaines et des idéologies actuelles ». Dans le contexte de la pandémie, une des stratégies de gestion de crise consiste donc à poursuivre l’évangélisation pour les chrétien·ne·s et l’islamisation pour les musulman·e·s, en mobilisant les médias. Les leaders religieux l’ont bien compris et ont utilisé tous les moyens disponibles pour diffuser leurs communiqués et atteindre efficacement leurs fidèles.

Conclusion

Nous nous étions donné pour objectif de montrer que, face à la pandémie de coronavirus, survenue brutalement et perturbant le fonctionnement des églises et des mosquées, les leaders religieux ont mobilisé la communication de crise comme moyen d’établir et de maintenir le lien avec leurs fidèles. L’analyse des communiqués publiés au lendemain des décisions gouvernementales a révélé que la stratégie adoptée reposait sur plusieurs volets : la constitution de cellules de crise, l’explication et la justification du respect des mesures barrières, ainsi que le maintien de l’homéostasie du système religieux.

Grâce aux mécanismes de rétroaction négative, qui ont permis l’instauration de nouvelles directives pour assurer la pérennité des services cultuels et surmonter la peur, les leaders religieux ont cherché à prévenir l’émergence d’une crise supplémentaire. La théorie systémique de l’École de Palo Alto a montré que le silence des leaders aurait pu être préjudiciable au système religieux, puisque l’objectif était de rassurer les fidèles et de préserver leur foi. C’est sans doute pour cette raison que ces communiqués étaient souvent assortis de versets bibliques ou coraniques et signés par les responsables de premier rang de chaque institution religieuse.

L’effet attendu de cette stratégie a-t-il été pleinement atteint ? Cette question reste ouverte et pourra faire l’objet de futures recherches. Néanmoins, la réactivité des leaders religieux a été rapide et a certainement contribué à calmer les esprits et à maintenir le lien avec leurs communautés.

Références bibliographiques

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Conseil pontifical pour les communications sociales. (2002). Éthique dans les communications sociales. Vatican.

Concile Vatican II. (1963). Décret sur les moyens de communication sociale (Inter Mirifica). Rome.

Davis, R. C. (1958). The domain of homeostasis. Psychological Review, 65, 8‑13.

Dianoux, C., & Siadou-Martin, B. (2020). Éclairages sur la communication des entreprises lors de la crise de la COVID-19 : que dire et comment le dire ? Projectics / Proyéctica / Projectique, 27(3), 9‑20. https://www.cairn.info/revue-projectique-2020-3-page-9.htm

Etaba Onana, R. B., & Yambene Bomono, H. (2021). Coronavirus entre distanciation sociale et interdiction des rassemblements : Une analyse sociolinguistique du discours d’annulation des offices religieux. In N. Sofack (Dir.), Religions et Covid-19 en Afrique (p. 16‑49). Bafoussam : Les Éditions de la Catho.

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Fokam, M. (2021). L’émergence de la Covid-19 : un châtiment divin? In N. Sofack (Dir.), Religions et Covid-19 en Afrique (p. 50‑86). Bafoussam : Les Éditions de la Catho.

Georgette Gogoua, O., & Le Monnier de Gouville, S. (2011). Université : Crise et communication. Spécificités, 4(1), 85‑92.

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Pras, B. (2009). Marketing et crise. Revue française de gestion, 3, 43‑50.

Revéret, R., & Moreau, J.-N. (1997). Les médias et la communication de crise. Paris : Économica.

Sofack, N. (2021). Église catholique et médias : Enjeu et problématique en contexte de Covid-19. In N. Sofack (Dir.), Religions et Covid-19 en Afrique (pp. 146‑186). Bafoussam : Les Éditions de la Catho.

Watzlawick, P., Helmick Beavin, J., & Jackson, D. D. (1972). Une logique de la communication. Paris : Éditions du Seuil.


  1. Le communiqué de l’Eglise presbytérienne camerounaise (EPC) signé du Secrétaire général, le pasteur Bessala Mbesse, le 18 mars 2020, portant suspension de tous les rassemblements et respect des mesures barrières.
  2. La lettre cosignée par Monseigneur Dieudonné Watio, évêque de Bafoussam et Monseigneur Emmanuel Dassi Youfang, évêque auxiliaire de Bafoussam, le 18 mars 2020, portant sur les orientations diocésaines dans le cadre de la lutte contre la pandémie du Coronavirus; la note pastorale signée par l’archevêque Jean Mbarga.
  3. La communication spéciale des adventistes du 7ème Jour au Cameroun signée le 18 mars 2020 par le pasteur adventiste Yenge Yenge Yenge Isaac du Secrétariat exécutif; la 2e communication spéciale des adventistes du 7ème Jour au Cameroun signée le 23 mars 2020 par le pasteur adventiste Assembe Minyono Valère, président de l’Union.
  4. Le communiqué sur le COVID-19 des associations islamiques du Cameroun, réunies au sein du « Comité de Crise et d’Éveil » le 23 mars 2020.
  5. Le communiqué des Témoins de Jéhovah publié sur leur site.

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