Le Cameroun à l’épreuve de la COVID-19 : analyse sociologique des rationalités de ripostes locales des acteurs
Georges MBANG NSANGOU, Robert Marie MBA et Yves Bertrand DJOUDA FEUDJIO
Depuis son apparition en Chine en décembre 2019 dans la ville de Wuhan, la crise sanitaire liée au nouveau coronavirus a déjà fait plusieurs victimes dans le monde. S’exprimant sur la situation épidémiologique de cette pandémie, le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tédros Adhanom Ghebreyesus déclarait le 18 mars 2020, lors d’une allocution liminaire (OMS, 18 mars 2020), que jusqu’à ce jour, 233 cas de COVID-19 avaient été enregistrés en Afrique subsaharienne et que 4 personnes seulement en étaient décédées contre 8 000 décès et plus de 200 000 personnes infectées dans le reste du monde. Si l’on se réfère uniquement à ces données épidémiologiques, il apparaît que l’Afrique est la région la moins touchée par cette pandémie malgré la réputation de fragilité du système de santé publique de la majorité de ses pays, contrairement à ceux des pays dits « développés ». Toutefois, appelant à la vigilance, le directeur général de l’OMS déclarait que « le meilleur conseil à donner à l’Afrique est de se préparer au pire et de se préparer dès aujourd’hui » (OMS, 18 mars 2020).
Face à cette déclaration de l’OMS considérée comme une mise en garde aux pays africains, majoritairement sous-équipés sur le plan médical, force est de constater que l’hécatombe prédite par l’instance sanitaire mondiale n’a pas été effective, car jusqu’au moment de la rédaction de ce papier, les données épidémiologiques révèlent que ce continent reste le moins touché par cette pandémie, contrairement à d’autres régions du monde. Dans la même logique, Laurence Caramel (2021) rapporte qu’« un an après l’apparition du premier cas de SARS-CoV-2 en Égypte, le 14 février 2020, le continent s’apprête à franchir le cap des 100 000 décès. Le chiffre, au regard des bilans de l’Europe ou des Amériques, est minime. Avec 1,3 milliard d’habitant·es, soit 15 % de la population mondiale, le continent n’enregistre que 4 % des victimes de l’épidémie de Covid-19 ». Dès lors, comment comprendre cette capacité de résilience des systèmes de santé des pays africains en général et du Cameroun en particulier face à la COVID-19? Découle-t-elle de l’ingéniosité des populations locales dans le domaine de la pharmacopée dite « traditionnelle »? Si oui, n’est-il pas temps pour les décideurs politiques et les instances d’homologations scientifiques internationales de reconnaître une fois pour toutes la compétence de la pharmacopée dite « traditionnelle » au moment où le monde est en hibernation sous l’effet de cet ennemi invisible?
La COVID-19 dans le monde
La pandémie de COVID-19 a remis en cause l’establishment politico-diplomatique et économico-culturel mondial. En effet, malgré le niveau de développement atteint dans certains pays considérés comme modèles, la gestion de la crise sanitaire engendrée par la COVID-19 a mis en évidence la fragilité des systèmes de santé, indépendamment du niveau de développement des pays affectés. Cette fragilité s’est observée par exemple dans les difficultés d’approvisionnement en masques et en matériels de protection pour les personnels soignants aussi bien en France, en Italie, aux États-Unis qu’en Afrique. Par ailleurs, la propagation rapide de ce virus au sein de la population et l’augmentation quotidienne du taux de morbidité partout dans le monde ont été révélateurs d’un autre problème criard en milieu hospitalier : l’insuffisance des structures d’accueil et de prise en charge des patient·es. Selon un rapport de l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), « le nombre de patients souffrant d’affections respiratoires a augmenté et la quantité disponible de lits et de ressources spécialisées dans les hôpitaux, par exemple de lits d’USI (Unité de Soins Intensifs) et de ventilateurs, a diminué » (2021). Ceci prouve que les infrastructures hospitalières, notamment les unités d’accueil de soins intensifs, ont enregistré un grand nombre de patient·es covidé·es au-delà de leur capacité d’accueil habituelle. C’est dire qu’en peu de temps, la COVID-19 a relégué au second plan toutes les autres épidémies (deux grippes aviaires, grippe H1N1, SARS coronavirus, MERS coronavirus, Ebola, variole, Chikungunya ou encore Zika). Contrairement à ces crises, la COVID-19 a la particularité, non seulement de paralyser l’économie mondiale, mais aussi d’obliger des centaines de milliers de personnes à rester confinées dans leurs domiciles. Les données épidémiologiques sur l’évolution de cette pandémie révèlent que le nombre de cas positifs ne cesse de croître dans le monde. Dans son allocution du 11 mars 2020, le directeur général de l’OMS a révélé que le monde compte désormais plus de 118 000 cas dans 114 pays et 4 291 décès (OMS, 11 mars 2020).
Le continent africain où l’OMS prédisait une hécatombe, a enregistré son premier cas déclaré le 14 février 2020 suite à l’identification d’un cas positif en Égypte. Depuis lors, la courbe de contamination n’a cessé de progresser. À la date du 29 juin 2020, le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies en abrégé CDC (Centers for Disease Control and Prevention) recensait en Afrique 383 747 cas et 9 691 décès contre 183 421 guérisons. De manière détaillée, ces chiffres sont répartis selon le tableau 1.
| Sous-régions | Nombre de cas de COVID-19 | Nombre de décès | Nombre de guérisons |
| Afrique Centrale | 33 164 | 725 | 16 288 |
| Afrique de l’Est | 36 168 | 1 059 | 16 996 |
| Afrique du Nord | 96 789 | 4 107 | 38 344 |
| Afrique Australe | 143 590 | 2 524 | 71 306 |
| Afrique de l’Ouest | 74 036 | 1 276 | 40 487 |
Ces données épidémiologiques révèlent que cette pandémie n’épargne pas le continent africain, même si certaines régions sont plus affectées que d’autres. Toutefois, il faut rester prudent, car ces données ne représentent que la partie émergée de l’iceberg, basée sur les chiffres officiels en circulation.
La COVID-19 au Cameroun
Le premier cas de COVID-19 a été déclaré au Cameroun le 06 mars 2020, d’après le communiqué de presse n° 45 signé en 2020 par le ministre de la Santé publique. Bien qu’il soit difficile de connaitre avec exactitude l’ampleur des transmissions à cause de l’accès limité aux services de tests, il faut toutefois noter que depuis la découverte de ce premier cas, la courbe épidémiologique n’a cessé de croitre. Le tableau ci-dessous récapitule l’essentiel de la situation épidémiologique du nouveau coronavirus, quatre mois après son apparition au Cameroun.
| Régions | Cas COVID-19 | Décès | Guéris | Létalité en % |
| Adamaoua | 139 | 3 | 39 | 2.2 |
| Centre | 7 885 | 103 | 6 743 | 1.3 |
| Est | 935 | 23 | 532 | 2.5 |
| Extrême-Nord | 118 | 6 | 74 | 5.1 |
| Littoral | 3 436 | 88 | 2 972 | 2.6 |
| Nord | 128 | 11 | 98 | 8.6 |
| Nord-Ouest | 328 | 31 | 197 | 9.5 |
| Ouest | 868 | 54 | 444 | 6.2 |
| Sud | 501 | 13 | 285 | 2.6 |
| Sud-Ouest | 578 | 27 | 141 | 4.7 |
| Total | 14 916 | 359 | 11 525 | 2.4 |
Au regard de ce tableau qui recense le nombre de cas de COVID-19 au Cameroun par région entre le 06 mars et le 06 juillet 2020, il ressort que les régions du Centre et du Littoral enregistrent le plus grand nombre de cas. Ceci peut s’expliquer par le fait que ces régions hébergent les deux plus grandes villes (Yaoundé et Douala) à forte densité humaine. En effet, sur 23 799 022 habitant·es que comptait le Cameroun en 2018 selon les données fournies par PopulationData.net, Douala et Yaoundé sont considérées comme les villes les plus peuplées, avec respectivement 2 768 436 habitant·es et 2 765 568 habitant·es.
Toutefois, comparativement aux grandes métropoles européennes comme Paris, qui a enregistré 138 771 cas (2021 : 1) de COVID-19 en une semaine (entre le 15 et le 21 février 2021), il convient de reconnaître que le virus a circulé moins au Cameroun que dans ces pays dits « développés ». Ceci s’est encore vérifié au mois de mars 2021 où, selon le Centre de coordination des opérations d’urgence de santé publique en abrégé CCOUSP[1], entre le 04 et le 17 mars 2021, le Cameroun a enregistré 47 669 cas confirmés de COVID-19 avec 721 décès et un taux de létalité de 1,5%. Au regard de ces données statistiques, comment comprendre et expliquer l’étonnante résilience du continent africain en général et du Cameroun en particulier face à cette pandémie?
Méthodologie
Le choix porté sur la démarche descriptive et interprétative se justifie par le fait qu’elle représente « la seule façon d’obtenir une description interprétative détaillée et holiste du phénomène dans son contexte naturel » (Corbière & Larivière, 2014, p. 7). Selon la perspective des participant·es, la démarche descriptive et interprétative accorde une importance à la découverte, à l’exploration et à la quête de la signification des phénomènes. Le choix porté sur la ville de Douala comme site de cette étude se justifie par le fait qu’elle représente le pôle économique du Cameroun, avec son principal port qui dessert plusieurs pays limitrophes. De par cette position stratégique sur le plan économique, Douala est l’une des villes les plus peuplées du Cameroun avec 3 175 664 habitant·es (MINSANTE/Cameroun, 2016, p. 36). Par ailleurs, entre le 1er et le 04 mai 2020, le pays affichait 2 265 cas confirmés de COVID-19, dont 771 cas dans la région du littoral, dont Douala est le chef-lieu.
La sélection des participant·es à cette étude s’est faite à partir d’un tirage aléatoire auprès des individus résidant dans la ville de Douala. Au final, l’échantillon a été obtenu par l’effet « boule-de-neige ». Les entretiens individuels et les observations in situ ont favorisé la collecte des données primaires. Le choix de cette technique s’est justifié par le souci de comprendre les logiques d’actions des individus dans leur quête d’évitement de la COVID-19, car tout entretien, selon Ramos, (2015) a pour objectif la reconstruction du sens des comportements sociaux par la recherche de prédisposition ou d’inférence. Quant à l’observation, son choix repose sur le fait que cette technique permet, à travers l’exploration systémique, de recenser un maximum d’aspects du phénomène étudié.
Le cadre théorique a été bâti autour de l’ethnométhodologie, encore appelée approche conversationnelle. Cette approche met l’accent sur les récits des acteurs dans la quotidienneté de la réalité sociale. Contrairement à l’holisme durkheimien qui explique la partie par le tout, l’ethnométhodologie, à travers l’analyse des activités humaines, « cherche à étudier les phénomènes sociaux incorporés dans nos discours et nos actions » (Coulon, 1987, p. 116). Il s’agit d’un courant de pensée qui place l’acteur social au centre de la « racontabilité » en ce sens où « les acteurs sociaux ne sont pas agis inconsciemment, ils comprennent le sens de leurs actions » (Delas & Milly, 1997, p. 301). Selon Garfinkel, figure de proue de ce modèle, les acteurs sociaux ne sont pas des marionnettes sociales, « des idiots culturels » ou des « messieurs Jourdain » (Garfinkel, 1967, p. 12) dans la mesure où ils ont chacun d’entre eux a des expériences et des vécus quotidiens différents. Ils peuvent donc poser un regard critique sur ce qu’ils font, mais aussi produire des « ethnométhodes », c’est-à-dire des manières de faire ordinaires pour répondre aux contraintes de la vie quotidienne.
Dans le cadre de cette étude, cette théorie a permis de comprendre le sens que les individus donnent à leurs actions quotidiennes dans leur quête de protection face à la pandémie de COVID-19. Afin de mieux comprendre le sens de ces différentes pratiques quotidiennes des populations de la ville de Douala en contexte de la pandémie de COVID-19, il est impératif de les mettre au centre de la « racontabilité ».
Résultats et interprétations
Les acquis en matière de gestion des catastrophes et urgences de santé publique au Cameroun
Selon Burnett (1988), le processus de gestion des catastrophes ou crises sanitaires obéit à trois phases : la pré-crise, la phase d’urgence et la post-crise ou phase de reconstruction. D’après Atangana-Abé (2021, p. 125), la phase de pré-crise est marquée, de façon générale, par l’adoption d’instruments nationaux de prévention des catastrophes inspirés des conventions internationales. Au Cameroun, poursuit-il, le ministère de l’Administration territoriale en est le principal acteur. Dans l’une de ses publications scientifiques, Tchingankong Yanou (2014) rappelle que ce choix date de 1961 avec la création, au sein de la direction des affaires politiques de ce ministère, du Service de la protection civile chargé de la gestion des sinistres. Érigé plus tard en 1995 en Direction de la Protection Civile (DPC), ce service fonctionne en synergie avec d’autres organisations telles que la Croix-Rouge camerounaise, le ministère de la Santé publique, le Corps national des sapeurs-pompiers, le service d’assistance médicale d’urgence, l’Institut des recherches géologiques et minières. Hormis ce dispositif, l’armature institutionnelle de la gestion des catastrophes au Cameroun s’est étoffée au fil des ans. Le but étant de rendre plus efficaces les interventions gouvernementales. Dans cette optique, l’État a créé d’autres structures, dont le Conseil national de la protection civile (CNPC) en 1996, l’Organisation des plans d’urgence et des secours en cas de catastrophe ou de risque majeur (ORSEC) en 1998, le Programme national de prévention et de gestion des catastrophes (PNPGC) en 1998 et l’Observatoire national des risques (ONR) en 2003.
Le conseil national de la protection civile
Le Conseil national de la protection civile (CNPC) est un organisme consultatif qui assiste le président de la République en matière de protection civile. Selon le Décret No 96/054 du 12 mars 1996 fixant la composition et les attributions de ce conseil (MINATD, 1996), il doit veiller entre autres à :
- une évaluation nationale détaillée des risques de catastrophes naturelles et technologiques, d’accidents graves et de calamités;
- la mise à jour permanente d’un inventaire de fournitures, de matériels, de moyens et de personnels pouvant être mobilisés en cas de situation d’urgence;
- aux études générales sur les mesures de protection civile en temps de paix comme en temps de guerre.
Hormis ces attributs, le conseil national de la protection civile est aussi chargé de l’élaboration d’un plan national d’intervention et d’organisation en temps de crise sanitaire ou de catastrophe.
L’Organisation des plans d’urgence et des secours en cas de catastrophe ou de risque majeur (ORSEC)
La mise sur pied de cet organe a été rendue possible à la suite de l’incendie de Nsam, provoqué par un accident ferroviaire. En effet, tirant les leçons de cette catastrophe, un plan d’organisation des secours par l’ORSEC a vu le jour par Décret n° 98/031 du 09 mars 1998 portant organisation des plans d’urgence et des secours en cas de catastrophe ou de risque majeur (MINATD, 1998). L’ORSEC est un guide constitué d’un ensemble des mesures d’interventions rapides qui doivent être prises pour faire face à des catastrophes ou à des risques majeurs survenant sur l’étendue du territoire camerounais. Autrement dit, c’est un « dispositif d’organisation territorialisée de la gestion des sinistres. Ils placent les autorités administratives en situation de mobilisation de l’ensemble des ressources nécessaires pour la maîtrise des phénomènes inopinés » (Tchingankong, 2014, p. 11). Au regard de ce dispositif, le déclenchement des plans d’urgence et des secours en cas de catastrophe ou de risque majeur se fait par le préfet à l’échelle du département, par le gouverneur à l’échelle de la région et par le secrétaire général de la présidence de la République au palier national. Dans le cadre de la riposte à la pandémie de COVID-19, il a été donné de constater qu’en plus de l’existence de l’ORSEC, une task force COVID-19, présidée par le ministre d’État, secrétaire général de la présidence de la république, a été créée.
Le Programme national de prévention et de gestion des catastrophes (PNPGC)
Il a été mis en place au Cameroun en 1998 avec la collaboration du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) à la suite de la Conférence mondiale sur la prévention et la gestion des catastrophes tenue à Yokohama, au Japon, en mai 1994. Le PNPGC a pour objectif le renforcement des capacités managériales, matérielles et logistiques du gouvernement, en matière de planification, de prévention et de gestion des catastrophes. Sur le terrain, les activités de ce programme ne sont pas beaucoup visibles.
L’Observatoire national des risques (ONR)
L’observatoire national des risques a été créé et régi par l’arrêté n° 037/PM du 19 mars 2003 portant création, organisation et fonctionnement d’un observatoire national des risques au Cameroun. D’après cet arrêté (paragraphe 2), l’ONR est un « cadre de concertation et de collaboration entre les différentes administrations concernées, les organismes publics ou privés, nationaux et internationaux impliqués dans la gestion préventive des risques ». Parmi ses missions, l’ONR est chargé d’effectuer la collecte, la gestion et la diffusion des informations sur les risques naturels et technologiques.
De ce qui précède, il apparaît que le Cameroun dispose d’une pléthore d’institutions en phase de pré-crise, dont l’objectif vise à prévenir et à mieux gérer la survenue d’une catastrophe sur son territoire. Bien que louable, il convient de préciser que la multiplicité des textes et des acteurs dans la gestion des catastrophes augmente les coûts d’intervention et empêche la concentration de l’expertise au même endroit. Par ailleurs, l’on constate que le ministère de l’administration territoriale et de la décentralisation, particulièrement la direction de la protection civile (DPC), est omniprésente dans la gestion des catastrophes et crises sanitaires. Si cela traduit l’implication de l’État pour la préservation des vies des citoyen·nes, il est regrettable que ce ministère soit politiquement marqué par le parti au pouvoir (Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais). Cette situation entraine la méfiance d’une partie de la population pour les décisions prises par les responsables de ce département ministériel dans le cadre de la gestion des crises sanitaires comme la pandémie de COVID-19. Il faut également noter que ces institutions brillent par leur instabilité du fait qu’elles changent au gré de la survenance des catastrophes. Cela s’est observé avec l’avènement de la pandémie de COVID-19 qui a favorisé la mise en place de nouveaux organes de riposte et de gestion de cette crise sanitaire planétaire.
Les dynamiques de ripostes locales
La riposte incarnée par le pouvoir légal rationnel
À l’observation de la société camerounaise, on peut identifier deux catégories d’acteurs sur le champ de la lutte contre la COVID-19 : d’un côté, les acteurs dotés d’une légitimité formelle incarnée par le pouvoir légal rationnel et de l’autre côté, les acteurs qui jouissent d’une légitimité traditionnelle ou charismatique résultant du pouvoir ancestral ou de leurs talents intrinsèques. Au lendemain de la découverte des premiers cas de COVID-19 au Cameroun le 06 mars 2020, les actions coordonnées des acteurs ont considérablement contribué à ralentir la circulation du virus sur le triangle national. Ces actions entrent dans le cadre de la riposte.
La notion de riposte renvoie à la capacité de réaction face à une situation donnée. Elle peut être menée de manière collective ou individuelle. Dans le cadre de la lutte contre la COVID-19 au Cameroun, le gouvernement a opté pour une stratégie de riposte dualiste alliant à la fois les mesures préventives et celles relatives à la promotion de la santé. Le Ministère de la Santé Publique, avec l’appui de l’OMS et de tous ses autres partenaires, a très tôt pris des initiatives pour renforcer la surveillance des cas de COVID-19 dans les Points d’Entrées (PoE) du pays dès février 2020. Il s’agissait de la production et la dissémination des fiches et dépliants de sensibilisation des voyageurs et la mise à disposition des équipements technologiques de surveillance dans les principaux aéroports internationaux du Cameroun dont l’Aéroport International de Yaoundé-Nsimalen et l’Aéroport International de Douala. Ces mesures ont été renforcées au lendemain de la découverte du premier cas de COVID-19 au Cameroun. En effet, dès le 17 mars 2020, une stratégie gouvernementale de riposte face à la pandémie du coronavirus comportant 13 points a été mise sur pied. Parmi les mesures issues de cette stratégie, la plus emblématique a été la décision de fermer les frontières terrestres, aériennes et maritimes à partir du mercredi 18 mars 2020 jusqu’à nouvel ordre. Cette mesure a permis de contrôler et de réduire la circulation du virus grâce à la suspension de tous les vols passagers en provenance de l’étranger. Dans un entretien accordé au magazine Marianne le 12 avril 2020, Matshidiso Moeti, Directrice régionale de l’OMS pour l’Afrique, magnifie l’efficacité de cette mesure en ces termes :
Je crois que l’efficacité technique des pays du continent est évidente. Les mesures de restrictions pour contenir l’épidémie ont été prises très tôt et de façon très rapide. Dès lors que le virus a commencé à se répandre sur le globe, la première mesure de beaucoup de pays africains a été de fermer les frontières.
Hormis cette mesure, le gouvernement avait également prescrit la fermeture des établissements publics et privés de formation relevant des différents ordres d’enseignement, de la maternelle au supérieur, y compris les centres de formation professionnelle et les grandes écoles. Dans la même foulée, les débits de boissons, les restaurants et les lieux de loisirs avaient également reçu l’ordre de fermer systématiquement à partir de 18h. En outre, les transporteurs interurbains et autres conducteurs d’engins avaient été invités à limiter la surcharge. Pour ce faire, les rassemblements ont été réduits à 50 personnes au plus.
D’autres mesures ont été prises par le gouvernement dans le cadre de la promotion de la santé en vue de contenir et de limiter la circulation du virus sur le territoire national. Lorsqu’on parle de promotion de la santé, il s’agit d’un processus qui confère aux populations les moyens d’assurer un plus grand contrôle de leur propre santé et de l’améliorer (OMS, 1986, p. 15). Dans le contexte actuel marqué par la propagation exponentielle de la COVID-19, le gouvernement, qui est garant de la santé publique des citoyen·nes, a prescrit aux populations les gestes barrières comme : se désinfecter les mains avec une solution hydroalcoolique et se laver les mains avec de l’eau propre coulante et du savon. À ces mesures, se sont ajoutées d’autres, dont l’homologation d’un protocole thérapeutique, l’obligation du port du masque par toute personne se trouvant dans un espace ouvert au public, l’ouverture d’un fonds de solidarité pour la riposte nationale à la COVID-19. Dans la même foulée, le gouvernement a lancé l’industrie de fabrication de la chloroquine en juillet 2020 pour pallier au problème de carence et de surenchère constatés sur le marché.
Si ces mesures de prévention et de contrôle de la maladie ont été saluées, il faut toutefois noter qu’elles ont suscité un autre problème : les inégalités entre les citoyen·nes en ce qui concerne les moyens de subsistance au quotidien et l’accès aux services de base tels que les produits de première nécessité, l’eau et l’assainissement. En effet, dans une société où la quasi-totalité des activités relève du secteur informel, l’accès à ces services oblige les citoyen·nes à quitter leur maison chaque jour en quête d’une pitance. Il faut par ailleurs noter qu’au Cameroun, plus de 27% des ménages n’ont pas accès à l’eau potable, d’après le rapport de la cinquième enquête à indicateurs multiples menée en 2015 par l’Institut National de la Statistique (INS). En évoquant les conséquences de cette situation, Mba (2011, p. 246) fait savoir que « chaque jour, on impute au manque d’eau potable le décès de 4900 enfants en Afrique. […] seuls 58 % des Africains au sud du Sahara ont accès à l’eau potable. Dans les grandes villes africaines, moins de 10 % des habitant·es bénéficient d’installations sanitaires raccordées à l’égout et seulement 10 à 30 % des ordures ménagères sont collectées ». Cette situation n’est pas propice à l’application des mesures d’hygiènes, pourtant primordiales dans la lutte contre la COVID-19. En outre, dans une société où la majorité de la population vit avec moins d’un dollar par jour, la limitation des surcharges dans les transports a créé un effet pervers : la flambée des prix. C’est ce qui ressort du témoignage de Jean-Pierre : « Avant-hier, j’ai payé 8000 Fcfa dans le bus classique pour partir de Yaoundé pour Douala. Avant cette mesure, on payait 3000 Fcfa. C’est trop pour nous le petit peuple » (entretien réalisé le 28 mars 2020 avec Jean-Pierre).
Au regard de ces difficultés, les populations ont développé une attitude de « déviance » et de « défiance » contre ces mesures prescrites par les pouvoirs publics. En effet, il a été donné plusieurs fois de constater que les attroupements de plus de 50 personnes dans les espaces publics comme les marchés, où la distance d’un mètre et demi est recommandée pourtant par l’OMS, sont monnaie courante. Aussi, l’on observe les surcharges dans les transports en commun au mépris de la prescription gouvernementale et du risque que cela représente.

Si ces actes sont justifiés par l’instinct de survie, ils peuvent s’apparenter aux « déviances ». Toutefois, il faut reconnaitre que les populations sont conscientes du danger encouru au quotidien. À cet effet, elles ont développé des savoir-faire endogènes visant à combattre au quotidien le virus. Ces savoirs constituent ce que nous appelons ici, les stratégies de riposte du peuple d’en bas face à la COVID-19.
La riposte incarnée par les acteurs de la médecine traditionnelle
La crise sanitaire provoquée par la COVID-19 a permis de mettre en évidence la richesse et la diversité des savoirs endogènes, en termes d’adaptation au contexte et de réinvention des stratégies de riposte contre ce mal « importé ». Elle a permis à la capacité d’innovation locale de s’affirmer en proposant des thérapies appropriées contre cette pathologie. Dans ce sens, une kyrielle de thérapies ancestrales a resurgi au gré de l’évolution de la pandémie, car au Cameroun, 80 % de personnes se réfèrent d’abord ou prioritairement aux tradipraticien·nes avant toute autre consultation médicale (Batibonak & Batibonak, 2017, p. 19). Ces thérapies peuvent être classées en deux groupes : les thérapies faites à domicile et celles proposées par les tradithérapeutes.
Au moment où la course aux vaccins contre la COVID-19 semble être l’apanage des pays riches du fait de son coût élevé, il s’observe dans le continent africain une floraison des recettes faites maison pour combattre la COVID-19. Dans ce sillage, chacun, en fonction de la « représentation sociale » qu’il se fait de cette maladie, a sa petite idée sur la recette thérapeutique à mobiliser. Dans la société camerounaise, la plupart des recettes reposent sur les plantes, bains de vapeur, potions à boire, macération, huiles essentielles. Hormis ces pratiques thérapeutiques, il existait également des mixture ail, citron, gingembre bouillis, sans oublier les décoctions de l’« ékuk » et du « mfol », arbres des forêts du Centre, du Sud et de l’Est. Rapportant son expérience, Marie Loucie, cadre d’administration dans un établissement public de Douala raconte :
Pour me protéger contre le corona, je buvais chaque soir de l’eau chaude mélangée avec du miel et du citron. Parfois aussi, je buvais simplement de l’eau chaude avec le djindja. Bref chaque jour, je m’arrangeais toujours à boire une boisson chaude car on dit que ce virus ne résiste pas à la chaleur (entretien mené le 12 janvier 2021 avec Marie Loucie).
De ce témoignage, il ressort que pour se prémunir contre la COVID-19, les populations locales ont inventé des recettes adaptées non seulement à leur bourse, mais également en fonction de leurs « représentations sociales » de cette maladie. D’autres par contre se sont référées aux tradithérapeutes dont la thérapie s’est aussi avérée efficace contre ce virus. Face à cette réalité, il convient de reconnaitre que la maladie ne doit pas être a priori perçue comme l’expression d’une histoire collective ou le « signe d’un désordre social » (Augé, 1984, p. 35). Elle est d’abord une expérience personnelle avant d’être collective et qui « implique les principaux membres de son entourage socio-familial » (Djouda Feudjio, 2010, en ligne).
Selon l’OMS, la « Médecine traditionnelle » est un terme global utilisé à la fois en relation avec les systèmes, de MTR tels que la médecine traditionnelle chinoise, l’ayurvéda indien et l’unani arabe et avec diverses formes de médecine indigène. Les thérapies de MTR englobent les thérapies médicamenteuses qui impliquent l’usage de médicaments à base de plantes, parties d’animaux et/ou minéraux et les thérapies non médicamenteuses qui sont administrées principalement sans usage de médicaments, comme dans le cas de l’acupuncture, des thérapies manuelles et des thérapies spirituelles. En effet, la pharmacopée africaine ou médecine africaine propose une gamme variée de traitements à base de plantes pour lutter contre la COVID-19. Parmi elle, le Covid-Organics expérimenté dans la grande île de Madagascar, la Fagaricine au Gabon et l’élixir Covid de Mgr Samuel Kleda au Cameroun.

Si l’efficacité scientifique de ces remèdes à base de plantes n’est pas prouvée, il faut toutefois noter que la pharmacopée traditionnelle a joué un rôle important dans la lutte contre la COVID-19 en Afrique en général et au Cameroun en particulier. En effet, lorsque le président malgache, Andry Rajoelina avait présenté, lors d’une conférence de presse tenue le lundi 22 avril 2020, un traitement contre la COVID-19 à base de plantes médicinales connu sous le nom de « Covid-Organics » ou « Artemesia », l’Afrique toute entière avait éprouvé une réelle fierté de montrer aux yeux du monde sa capacité et sa « capabilité » à se prendre en charge sans toujours attendre une assistance étrangère. Au cours de cette conférence, le président malgache a instruit la distribution de ce remède sous la forme d’une tisane dans les pharmacies. Par ailleurs, il a rendu obligatoire la consommation de ce produit pour les élèves qui devaient reprendre le chemin de l’école le mercredi 22 avril 2020. Si plusieurs pays africains ont manifesté leur adhésion à ce médicament potentiel, il faut toutefois reconnaître qu’il a subi les critiques de plusieurs organisations scientifiques et sanitaires, à l’instar de l´OMS qui avait estimé que le développement du Covid-Organics n’avait pas été subordonné aux exigences scientifiques en la matière.
Au Cameroun, Mgr Samuel Kleda, archevêque de Douala et phytothérapeute cumulant près de 30 ans d’expérience dans l´utilisation de plantes médicinales pour le traitement de diverses maladies, a annoncé le 25 avril 2020 la mise sur pied d´un produit phyto-thérapeutique contre la COVID-19. S’exprimant au sujet de sa trouvaille, il a précisé que ses recettes à base de plantes avaient permis aux personnes atteintes de coronavirus de se sentir mieux. Ce remède qui a fait la fierté du Cameroun a aussi suscité un véritable espoir au sein de la population en quête d’une thérapie contre la COVID-19. C’est le cas d’Irénée Ngomo, résidente à Douala et chrétienne catholique qui témoigne : « il y a trois semaines de cela, j’ai eu des symptômes de la maladie du coronavirus avec la toux sèche, le rhume et la gorge en feu. Par la suite, j’ai eu des problèmes de respiration » (Cameroon Tribune du 28 avril 2020, p. 9). Cette dame qui n’a pas toutefois été testée au coronavirus estime s’être mieux sentie après avoir pris le traitement proposé par l’archevêque. Tout comme cette patiente, Pierre Ekassi, cadre de banque à Douala, s’est référé à ce médicament. Il se veut plus formel lorsqu’il affirme :
J’ai été testé au Covid-19 à Douala, après avoir approché quelqu’un qui est rentré d’Italie il y a un mois et dont on dit qu’il est mort du coronavirus récemment. J’avais des signes de la maladie telle qu’on nous apprend à la télévision. Alors que j’attendais mes résultats, je suis allé voir Mgr Samuel Kleda et son équipe qui m’ont proposé gratuitement un médicament. Je me sens mieux depuis deux semaines (propos recueillis par Jean François Chanon publiés dans Cameroon Tribune du 28 avril 2020).
De ces témoignages, il ressort que la pharmacopée traditionnelle joue un rôle capital dans la lutte contre la COVID-19, car par son « savoir-faire », elle a pu réussir là où la médecine conventionnelle éprouve des difficultés à proposer une thérapie capable de vaincre définitivement ce virus. Fort de ce constat, le gouvernement camerounais a initié des rencontres avec les acteurs exerçant dans ce secteur d’activités afin de procéder à un examen minutieux des solutions thérapeutiques contre ce mal et voir dans quelle mesure les soutenir. Lors d’une réunion tenue le 15 juillet 2020 à l’Institut de recherches médicales et d’études des plantes médicinales (Impm) entre cinq membres du gouvernement (Minresi, Minesup, Minsanté, Minedub, Minmindt) et les acteurs de la médecine traditionnelle, l’on va retenir que le traitement endogène, encouragé par le président de la République lors de son discours du 19 mai 2020, est une arme efficace pour éradiquer la pandémie de COVID-19. Toutefois, Jacques Fame Ndongo, le ministre de l’enseignement supérieur, précise qu’il faut passer à la phase purement scientifique, notamment à travers des essais cliniques et une validation scientifique. Au cours de cette réunion, Mgr Samuel Kleda va déclarer avoir déjà soigné près de 800 patient·es de la COVID-19 grâce à son médicament. Tout comme lui, Victor Lipot, va révéler qu’il a déjà pris en charge près de 780 malades. Malgré toutes ces prouesses, la médecine traditionnelle est encore à la remorque au Cameroun. Bien que faisant partie des trois sous-secteurs du système de santé camerounais, son statut reste encore ambigu parce que « le clair-obscur définitionnel qui l’encadre laisse la porte ouverte à son assimilation à la sorcellerie et à la magie condamnées par l’Article 251 du code pénal Camerounais » (Mbonji, 2009, p. 50).
Conclusion
Il était question d’identifier et d’analyser les facteurs explicatifs de l’étonnante résilience de l’Afrique en général et du Cameroun en particulier face à la pandémie de COVID-19 alors que l’OMS y prédisait l’hécatombe. Les analyses précédentes révèlent que les populations ont développé une attitude de déviance vis-à-vis des mesures gouvernementales dans le cadre de la lutte contre cette pandémie. On constate toutefois qu’elles ont développé des stratégies de riposte locale visant à s’y prémunir. Ces stratégies puisées en grande partie dans la pharmacopée traditionnelle justifient l’étonnante résilience du Cameroun face à cette pandémie. Dans ce sens, la crise sanitaire engendrée par la maladie à coronavirus a révélé la richesse et la puissance des savoirs patrimoniaux (Bikoi Binam, 2020) dans leur capacité de lutte contre les pandémies. Ce faisant, elle a révélé aux yeux du monde la capacité de l’Afrique à se prendre en charge et la nécessité d’un déconfinement structurel des savoirs et une sortie de l’embrigadement de la pensée unilatérale qui fait de la médecine traditionnelle une médecine tropicalisée. Toutefois, il faut reconnaitre que la victoire contre cette pandémie ne peut se faire que dans le cadre d’une mutualisation des forces qui lie les acteurs de la médecine conventionnelle et ceux de la médecine traditionnelle. Par ailleurs, la nécessité d’un toilettage du secteur de la pharmacopée traditionnelle s’impose pour le débarrasser des « charlatans » qui n’y ont pas leur place.
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