De la « communication centralisée » de l’État vers une « communication de proximité » sur la COVID-19 : une réflexion à partir de la région de l’Extrême-Nord (Cameroun)
Adrien BITOND
Suite à l’apparition de la maladie à coronavirus sur le territoire camerounais en mars 2020, le gouvernement, en droite ligne avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a indiqué une série de mesures barrières à respecter pour lutter contre la propagation de la maladie. Face à cette crise sanitaire d’envergure mondiale, la préservation de la santé des populations est devenue une préoccupation collective (Romeyer et Fox, 2021). Pour y parvenir, l’activité de communication s’est intensifiée avec une prise de parole permanente des membres du gouvernement sur divers médias traditionnels (télévision, radio, presse écrite) et les réseaux sociaux numériques (RSN) pour, entre autres, informer sur les chiffres de la COVID-19 au Cameroun, mais également dresser régulièrement un état des lieux. Selon Berthelot-Guiet et Ollivier-Yaniv (2001, p. 158), « la communication gouvernementale permet à l’État de proposer, à défaut d’imposer, certains changements de mentalités et de comportements que le récepteur-citoyen ou la réceptrice-citoyenne doit intégrer et adopter ».
Le 08 avril 2021, un an après le déclenchement de la crise, le ministre camerounais de la Santé publique, sur son compte X (anciennement Twitter), dresse un bilan provisoire faisant état de 61731 cas confirmés et près de 919 décès. Pour rappel, depuis la fin 2020, est apparue une souche évoluée du coronavirus dénommée SARS-COV-2, réputée plus dangereuse et plus contagieuse (Cameroon Tribune, 2020). Pourtant, malgré cette situation de « menace persistante » et les campagnes de communication observées, les mesures barrières peinent à être respectées au Cameroun (Ndipho Tatou, 2021). À Maroua, capitale de la région de l’Extrême-Nord, on était encore dans le déni de la maladie (Bitond, 2021), lorsqu’il n’est pas mentionné l’argument d’un complot européen contre l’Afrique.
Face à la crise de la COVID-19 et aux comportements « contraires » observés au sein de la population, cet article interroge la pertinence des dispositifs de communication mis à contribution dans la lutte contre la pandémie. Concrètement, quels enseignements se dégagent de la communication gouvernementale autour de la COVID-19 au regard du déni encore d’actualité? Pour y répondre, nous avançons l’idée selon laquelle la communication gouvernementale est depuis le début de la crise restée « hyper-centralisée ». En convoquant les travaux sur la différence culturelle (Wieviorka et Ohana, 2001; Saskia Sassen, 2001), ce travail montre que le schéma de la communication adopté par l’État du Cameroun reste un « modèle générique et globalisé » qui ne permet pas de prendre en compte les spécificités sociales et culturelles (Mawoune, 2021; Caune, 1995) des populations-récepteurs.
La démarche méthodologique s’inscrit dans une approche compréhensive. Elle s’appuie d’une part sur une analyse documentaire (analyse des discours audiovisuels, écoute des messages radio et analyse de la presse écrite) pour rendre compte à la fois des discours et des acteurs qui se sont illustrés par des prises de parole officielles durant cette période. Par ailleurs, nous avons mené une quinzaine d’entretiens semi-dirigées (Bonneville, Grosjean et Lagacé, 2007) auprès des populations de la ville de Maroua d’une part et d’autre part auprès des populations des zones rurales en périphérie du centre urbain.
Cette recherche montre que face à la crise de COVID-19, le gouvernement camerounais a mobilisé divers canaux médiatiques pour intensifier la sensibilisation sur la nécessité du respect des mesures barrières prônées par l’OMS. Cependant, elle rend compte des limites de cette action communicationnelle qui n’est restée que trop « verticale » et prescriptive, ce qui a laissé certaines couches de la population en marge du combat mené contre la COVID-19.
La communication gouvernementale autour de la COVID-19 ou la mise en scène d’une « communication d’injonction »
Le coronavirus a bousculé l’agenda des gouvernements. Mais encore, il a imposé à ces derniers de tenir des communications en permanence sur la situation de crise sanitaire. Au Cameroun, le plus haut sommet de l’État s’est saisi de la situation pour interpeller les citoyen·ne·s sur les mesures à observer dans le cadre de la lutte contre la COVID-19. Alors que bien souvent « la distance du chef de l’État du Cameroun vis-à-vis des journalistes et de la presse intrigue une part significative des médias nationaux » (Mbarga, 2019, p. 80), le président de la République s’est adressé à ses compatriotes via ses plateformes numériques (Facebook et X, anciennement Twitter) au sujet de l’épidémie Coronavirus, un message relayé dans les médias traditionnels à l’instar du quotidien gouvernemental Cameroon Tribune.
Selon le journal officiel, « cette sortie renseigne sur la gravité de la situation dans le monde, et appelle à un changement de comportement dans la vie quotidienne. […] En effet, les Camerounais, souvent chaleureux et affectueux dans leurs liens quotidiens, doivent désormais éviter des contacts étroits » (Cameroon Tribune, 2020, p. 6).
Dans la même perspective visant à interpeller les populations, le Premier ministre, Chef du gouvernement a pris la parole pour informer quant aux dispositions prises par le gouvernement en vue de lutter contre la propagation du coronavirus. Ainsi, dans un discours retransmis à la CRTV, la chaîne de télévision publique, Joseph Dion Ngute affirme : « le Cameroun, au même titre que de nombreux États dans le monde, n’est pas épargné par cette pandémie. Dès les premières heures de son apparition, le Gouvernement a mis en œuvre un plan de prévention et de riposte visant à endiguer la propagation de cette endémie ». Repris par les journaux, ledit plan de prévention rappelle une série de mesures instruites par le Chef de l’État.
D’autres membres du gouvernement se sont également exprimés dans l’espace public dans la perspective de soutenir la position des pouvoirs publics dont l’objectif est d’encourager les populations à adopter les mesures barrières à l’instar de l’observation stricte des mesures d’hygiène recommandées par l’Organisation mondiale de la santé, à savoir se laver régulièrement les mains au savon, éviter des contacts rapprochés tels que se serrer les mains ou s’embrasser, etc. Dans cette perspective, les sorties du ministre de la santé sont à relever. Sur son compte X (anciennement Twitter), le 26 février 2021, Manaouda Malachie indique : « Au regard de la situation qui devient de plus en plus préoccupante, je voudrais recommander à tous de redoubler de vigilance, en adoptant les comportements qui nous ont permis aux mois de mai/juin 2020, d’infléchir la courbe de transmission du Covid-19. Portons nos masques!!!! ».
S’il est vrai qu’avec « le développement du numérique, l’État en Afrique se voit parallèlement poussé à développer sa communication sous des formes qui lui étaient jusqu’ici inhabituelles, la nécessité est d’autant plus perceptible face à la pression venant d’une population devenue à son tour productrice d’information » (Cabedoche, 2020, p. 7-8). Ainsi, les pouvoirs publics ont mobilisé divers canaux de communication, y compris les réseaux sociaux numériques, pour fournir des informations sur l’évolution de la situation de crise liée à la COVID-19. Pourtant, si du point de vue quantitatif on a pu observer un flux abondant de discours sur le coronavirus émis par le plus haut sommet de l’État, on note cependant que dans certaines villes à l’instar de Maroua, ville cosmopolitique et universitaire à dominante musulmane (Lasseur, 2005), chef-lieu de la Région de l’Extrême-Nord, au-delà des dispositions prônées par le gouvernement, salutations et proximité restent de mise (Bitond, 2021).
Certains travaux tentent d’apporter des explications à la résistance observée dans l’espace social face à la communication gouvernementale. Aussi, selon Bitomol et Moncher Nsangou (2021, p. 186), « la communication de prévention, telle que mise en œuvre pour impliquer les populations dans le respect des mesures de lutte contre le nouveau coronavirus au Cameroun, est présenté comme un discours prescriptif, vertical et injonctif qui a produit des représentations nouvelles de la maladie, ainsi que des réticences avec le dispositif institutionnel de riposte à la Covid-19 ». Cette lecture de la communication des pouvoirs publics semble se vérifier si l’on s’en tient à la réalité observée et vécue à Maroua. Dès les premiers jours qui ont suivi l’annonce faite par le Premier ministre portant sur la stratégie gouvernementale de riposte contre la pandémie à coronavirus, on a pu observer installés, dans certains endroits dans les rues de Maroua, des dispositifs permettant de se laver les mains au savon. Pour être plus précis, il convient d’indiquer que ces dispositifs sont installés pour la plupart devant des commerces (bars, restaurants, boutiques, etc.). Cette mise en place est loin d’être anodine. Comme le montre Bitond (2021), quelques aspects méritent d’être pris en considération pour une meilleure compréhension de la réalité. D’abord, les individus propriétaires de commerces occupent les trottoirs pour mener leurs activités. Ils ont, chacun en ce qui le concerne, disposé à l’entrée de leur lieu de commerce, d’un seau d’eau et du savon pour le lavage des mains; une condition préalable pour accéder à l’espace marchand. Ce comportement quasi généralisé et qui va en droite ligne avec les prescriptions de l’État n’est cependant pas anodin. Cette promptitude laisse penser que les acteurs sont soucieux et soutiennent le combat mené par le gouvernement. Elle s’apparente ainsi à une manifestation de l’appropriation de l’action publique par les populations. Pourtant, en s’inscrivant dans une approche compréhensive telle que pensée par Claude Javeau (1989), il est possible de restituer, avec plus ou moins de bonheur, le sens que les acteurs donnent à leurs actions. En effet, elle permet de « savoir ce qu’Autrui fait, pour quelle raison il le fait, pourquoi il le fait à tel moment particulier et dans ces circonstances particulières » (Shütz, 1987, p. 75). Au sujet du dispositif (seau d’eau et savon) pour le lavage des mains installé à l’entrée du restaurant qu’elle gère au quartier Domayo, Alima, une jeune dame d’une trentaine d’années soutient : « On dit que c’est quelque chose qui a été imposé par la commune. Si on ne pose pas le seau d’eau comme ça, le boss va être sanctionné. Et si le patron est sanctionné, moi je vais perdre mon travail. Quand j’arrive le matin, c’est d’abord ce que je fais : mettre de l’eau et du savon dehors ».
Mohamadou, propriétaire d’une boutique dans le centre urbain mentionne : « on a entendu dire que la commune va passer pour le contrôle. On sait qu’il vaut mieux éviter d’avoir les problèmes avec eux. C’est pour cette raison, vous voyez, que les gens ont préféré mettre de l’eau et du savon avant même le passage de la communauté. On a anticipé (rires) ».
Ainsi, la crainte d’être sanctionné par les pouvoirs publics semble être ce qui motive les individus à adopter certaines des mesures prescrites par le gouvernement, en l’occurrence le lavage des mains dans les lieux publics. Au-delà, ces propos des individus interviewés permettent de relever un aspect qui nous semble structurant dans notre analyse : « on a entendu dire… » ou encore « on dit que c’est quelque… » constituent de notre point de vue des marqueurs de l’imprécision, ou encore de la rumeur, ce que Duasengue Ndundu Ekambo (1985) nomme « Radio-trottoir ». Cette dernière, selon l’auteur, participe de la compréhension du champ sociopolitique en ce qu’elle constitue une alternative de communication en Afrique contemporaine.
Si le lavage des mains semble connaître un apparent succès, le port du cache-nez peine à susciter autant « d’enthousiasme ». Au contraire, certains individus expriment le malaise qu’ils ont à respecter les consignes gouvernementales. C’est le cas par exemple de Mathieu, un conducteur de moto-taxi dans la ville de Maroua. Il affirme : « la police est déjà dehors pour déranger avec cette histoire de porter le cache-nez pourtant on dit que la maladie n’est pas ici ». Pour comprendre le propos de cet individu, il convient de rappeler que depuis le 13 avril 2020, les autorités en charge de la lutte contre l’épidémie de coronavirus ont décidé de généraliser le port du cache-nez dans tous les espaces publics. Ainsi, la présence, un mois plus tard, des agents de la police dans la plupart des carrefours de la ville s’inscrit dans la logique de « surveiller et punir » les transgresseur·euse·s. Le port du masque facial chez Mathieu s’inscrit moins dans l’ordre de l’appropriation ou plutôt de l’acceptation des mesures barrières édictées par l’action gouvernementale que dans l’univers de la coercition. La contrainte ici se révèle être au cœur des transformations sociales (Elias, 2003).
Tout comme le port du cache-nez, la distanciation sociale imposée par la crise reste encore très peu observée au cours des interactions dans les espaces ouverts au public (Bitond, 2021). Cette réalité qui, de notre point de vue, s’apparente à une contradiction fonde avec intérêt le questionnement sur la validité des dispositifs de communication mobilisés par les autorités dans le cadre de la crise sanitaire causée par le coronavirus. La communication est une composante essentielle en matière de santé publique, rappellent Bitomol et Moncher Nsangou (2021). Ainsi, dans le cadre de la crise de COVID-19 telle que vécue au Cameroun et plus précisément à Maroua, au regard des développements précédents, il est pertinent de poser la question de savoir si l’État a parlé avec ses populations ou a-t-il simplement parlé à ses populations?
Parler avec ses populations, un impératif dans la gestion de la crise de COVID-19
En Afrique, « on parle avec quelqu’un. On ne parle pas à quelqu’un. Communiquer sur une question d’intérêt général, c’est donc communiquer avec lui sur la question, et non communiquer sur la question à son intention » (Mahy, 2012, p. 46). En d’autres termes, le projet de communication sur la sécurité sanitaire des populations pose le problème de la participation de ces derniers dans le processus. En effet, soutenir l’idée de la nécessité de communiquer avec les citoyen·ne·s sur des questions d’intérêt général, c’est créer un espace de communication (physique ou virtuel) favorable aux échanges et interactions. L’espace pour les géographes par exemple apparaît comme non seulement un cadre naturel, mais aussi un lieu de production sociale, où se déploie toute la complexité des actes sociaux (Brunet, 1992). Les sciences de l’information et de la communication questionnent également l’espace. D’ailleurs, au-delà de l’intérêt qu’elles accordent à l’espace, elles y trouvent leur essor, voire leur condition d’existence. Ce point de vue se confirme dans les propos de certains auteurs, dont Bernard Lamizet. Il souligne en guise d’introduction à son ouvrage que :
Les sciences de l’information et de la communication se pensent dans l’espace; la rencontre de l’autre, moment fondateur de l’expérience de la communication est, en même temps, le moment fondateur de l’espace pour le sujet : c’est parce qu’il rencontre l’autre à l’horizon de son regard qu’il se sait dans un espace de sociabilité (Lamizet, 2002, p. 9).
L’espace apparaît donc comme le socle des processus de communication dans le champ social. Les propos tenus par certains individus rencontrés lors de nos enquêtes de terrain semblent conforter l’idée selon laquelle l’expérience de communication s’enracine dans la rencontre avec l’autre.
Lorsque des individus se trouvent en des circonstances qui n’exigent pas que des paroles soient échangées, ils s’engagent néanmoins, qu’ils le veuillent ou non, dans une certaine forme de communication. C’est que dans toute situation, une signification est assignée à des éléments qui ne sont pas nécessairement associés à des échanges verbaux : « il faut entendre par là l’apparence physique et des actes personnels tels que l’habillement, le maintien, les mouvements et les attitudes, l’intensité de la voix, les gestes comme le salut ou les signes de la main, l’ornementation du visage et l’expression émotionnelle en général » (Goffman, 1981, p. 267).
De ce qui précède, il est possible d’admettre que, en favorisant l’émergence de véritables espaces de communication, on prend en compte, au-delà des énoncés, tout comportement qui émet du sens. Ainsi, l’adhésion, la réticence ou encore le rejet des individus face aux propositions formulées par les pouvoirs publics peut, dans un cadre de communication, être dans une certaine mesure « perçu ». L’absence d’un tel cadre d’échange dans le processus de lutte contre le coronavirus dans la ville de Maroua constitue un frein à l’atteinte des objectifs visés par le gouvernement. Habiba, habitante de Gwodola, un petit village en périphérie de Maroua, affirme :
On parle de changement. On voudrait que les gens d’un village qui mangent ensemble, travaillent ensemble, vivent en communauté changent tout d’un coup leurs manières de faire et on ne prend même pas la peine de se rapprocher pour mieux expliquer ce qu’il faut faire et pourquoi il faut le faire. Dans mon petit village où je vis avec mes parents, même le chef qui représente les autorités n’en savait pas grand-chose, du coup c’était difficile de mettre en pratique les mesures barrières.
À la suite de cette interviewée, Etienne, un habitant de Kongola, petit village situé à environ 10 km du centre urbain précise :
Le fait que ce sont les gens du gouvernement qui parlaient à la télévision, on s’est dit que la maladie était pour les gens du Sud. Je n’ai pas vu des gens pour venir parler avec nous de cette nouvelle maladie. C’est vrai que quelqu’un a sillonné le quartier avec un mégaphone pour dire qu’on doit porter le cache-nez et qu’on doit éviter de se saluer en se serrant la main et même de sortir. Mais au village, on ne comprenait pas pourquoi on ne doit plus se saluer. Quand une autorité venait pour contrôler, on se couvrait le visage avec des morceaux de pagne, une fois partie, on les enlevait.
De ce qui précède, on observe que la stratégie de communication mise en place par le gouvernement ne favorise pas une communication de proximité avec les populations qui vivent dans les localités. Par ailleurs, ce propos invite à prendre en compte un aspect qui nous paraît assez révélateur : la distance. En effet, le terme « les gens du gouvernement » peut être saisi dans ce contexte de plusieurs façons. En premier, il renvoie à ces personnes qui occupent une fonction au sommet de l’État et qui, la plupart des cas, ont pour lieu de résidence professionnelle ou non, la capitale Yaoundé. Cette première interprétation permet ainsi de saisir le sens donné à ce terme. Les « gens du gouvernement » ne vivent pas à Maroua avec nous, encore moins dans les villages situés en périphérie. Autrement dit, ils sont éloignés de nous. Dès lors, l’interprétation selon laquelle les « gens du gouvernement » parlaient d’un sujet qui concerne les populations – partageant le même espace de vie qu’eux – paraît compréhensible. Une telle lecture invite, dans le processus de communication en temps de crise, à penser « rigoureusement » le schéma de la communication, précisément la figure de l’émetteur. Comme nous l’avons montré supra, la communication gouvernementale autour de la stratégie de lutte contre la COVID-19 est restée très prescriptive et injonctive, prenant « parfois la forme d’une décision de justice consistant à mettre à la disposition du public des informations sous forme de normes sur les mesures de prévention » (Bitomol et Moncher Nsangou, 2021, p. 190). Bien qu’ayant mobilisé les canaux traditionnels et/ou numériques de communication, on observe que les populations réceptrices n’ont été que très peu prises en compte. En Europe par exemple,
La question de la participation des citoyens à la gestion de crise s’est peu à peu immiscée dans l’agenda politique, notamment récemment avec la gestion de la pandémie de Covid-19. En témoignage une annonce du Parlement francophone bruxellois le 3 juin 2021 invitant les Bruxellois et Bruxelloises à participer à sa prochaine commission délibérative participation citoyenne pour débattre ensemble de « la manière dont les citoyennes et citoyens bruxellois envisagent leur rôle dans la prévention, la communication, la gestion d’une crise et son évaluation » (Fallon et Thiry, 2021, p. 11).
Ainsi, ces auteurs nous renseignent sur la volonté des pouvoirs publics à favoriser la participation citoyenne à l’action gouvernementale en contexte de crise. Si le monde entier a été surpris par la crise sanitaire causée par le coronavirus, imposant dans divers pays à l’instar de la France une prise de décisions « très verticales », il n’en demeure pas moins que des efforts pour associer les citoyen·ne·s ont été observés par exemple à Grenoble.
Pendant la crise sanitaire, les décisions ont été très verticales semblant parfois déconnectées des difficultés de terrain. Pour ajuster ses actions, la cellule de coordination « Covid-19 » de Grenoble, composée d’élus et d’agents a mis sur pied une convention citoyenne. De novembre 2020 à avril 2021 une vingtaine d’habitants, différents d’une séance à l’autre, à partir d’un panel de 260 personnes, se sont réunis un matin par mois (lagazettedescommunes.com, 31.08.2022).
Ainsi, la communication de proximité (Libaert, 2001) se révèle un enjeu majeur dans la gestion de la crise de COVID-19. Même si cette dernière a constitué un défi majeur à relever, certains acteurs dans la stratégie de lutte contre le coronavirus ont fait le choix du risque. À en croire le directeur de la mission « démocratie locale », Diego Fernández Varas, « impliquer les citoyens dans la gestion de la crise était un pari un peu fou! Le concept de crise étant quelque peu antinomique avec la participation ». Pourtant, « la convention citoyenne a aussi aidé à rendre certaines mesures encore plus efficientes » (lagazettedescommunes.com, 31.08.2022).
Au Cameroun, la présence de l’État est fortement perceptible. À l’opposé de l’expérience de Grenoble en France où la localité a bénéficié d’une contribution des populations dans la lutte contre la pandémie, à Maroua, l’appareil de l’État à travers ses divers leviers a plutôt consisté à surveiller et punir. Cette présence de l’autorité publique est donc, en quelque sorte, un rappel sur la place de l’État dans l’organisation de la vie sociale. Pourtant, face à l’épreuve de la globalisation, l’État, comme le souligne Saskia Sassen (2001, p. 323-334), « n’est plus le siège unique de la souveraineté et de la normativité qui l’accompagne ». En effet, d’autres acteurs, depuis les Organisations non gouvernementales et les populations minoritaires jusqu’aux organisations supranationales, apparaissent de plus en plus comme des sujets qui participent activement à la vie des institutions étatiques. On peut également évoquer cette « nouvelle » configuration des rapports entre l’État organe central et la périphérie constituée par les divers découpages territoriaux. Étudiant la communication urbaine, Alain Mons montre bien que « désormais, un transfert de pouvoir a lieu de l’État vers les collectivités territoriales » (Mons, 1992, p. 65).
Conclusion
Cette recherche a tenté de questionner la pertinence des dispositifs de communication mis à contribution dans la lutte contre la pandémie de COVID-19 au Cameroun. Des travaux menés, certains montrent que, malgré les efforts mobilisés par le gouvernement dans l’optique de préserver les populations en limitant les risques de propagation de la maladie, les comportements prônés par les pouvoirs publics n’ont pas toujours été respectés, ce malgré la communication permanente via divers canaux (traditionnels et numériques). À partir des observations et des entretiens faits à Maroua, nous avons voulu montrer que les pratiques communicationnelles mises en action par les pouvoirs publics avaient un caractère globalisant. Ce travail parvient aux résultats selon lesquels le gouvernement dans sa stratégie de lutte contre la pandémie de COVID-19 a plus parlé à ses citoyen·ne·s. Cette logique qui met en permanence en relief certains attributs du pouvoir (injonction, surveillance, punitions, autorités, etc.) n’a pas permis d’atteindre les objectifs visés, c’est-à-dire obtenir une adhésion « réelle » des populations à adopter les mesures barrières édictées par le gouvernement. En revanche, l’idée de mener une communication de proximité qui prend en compte les citoyens-récepteurs ou les citoyennes-réceptrices en favorisant la participation de ces derniers semble pertinente et fructueuse. En définitive, le point de vue que nous défendons est celui d’une « décentralisation de la communication » par les pouvoirs publics : « Telles qu’existent les communes, les départements et les régions, il semble légitime de mettre en place une stratégie d’information et de communication pour les citoyens, membres de ces collectivités territoriales » (Leyval-Granger, 1999, p. 41). Si la stratégie globale mise en place par le pouvoir central peut permettre de définir les grandes lignes, ainsi que les objectifs à atteindre, il serait judicieux de promouvoir une véritable participation locale en s’appuyant notamment sur les élus locaux d’une part, mais aussi sur toutes les formes d’organisations qui favoriseraient la participation des citoyen·ne·s, à l’instar des associations communautaires. Ces dernières qui se mobilisent dans les foyers sont pour ainsi dire des espaces publics de proximité qui participent au niveau local à la formation de l’esprit démocratique des citoyen·ne·s (Bitond, 2009). Car,
Comment concevoir que les citoyens ordinaires puissent revendiquer [ou participer à] la gestion collective des affaires de la cité au niveau national […] s’ils ne s’exercent pas dans la gestion des choses plus « simples », où il est plus aisé de voir le bout de ses actes et de cerner les responsabilités individuelles et collectives? (Bertho et Sintomer, cité par Bitond, 2009, p. 96).
Références bibliographiques
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