Essai d’archéologie de crise à partir de l’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards »

Gilbert Willy TIO BABENA

Ce texte est une transcription, revue et augmentée, d’une conférence publique prononcée le 29 novembre 2022 au campus Ouro-Tchédé de l’Université de Maroua alors que le monde sortait progressivement de la phase chronique de la pandémie de COVID-19[1] (Tio Babena, 2022). À cette époque, une pléthore de travaux avait d’ores et déjà été publiée dans la quasi-totalité des domaines. L’urgence inédite de la pandémie a placé la communauté scientifique dans une logique de fast science, rendant disponibles immédiatement les principaux résultats de recherche avec toutes les approximations et erreurs que cela implique. L’étude de Malekpour et al. (2021), qui couvre la période allant du 1er novembre 2019 au 15 avril 2021, indique que 159 132 publications liées à la COVID-19 étaient indexées dans PubMed et Scopus. Même s’il a connu un net ralentissement, ce nombre continue à croître et les travaux consacrés à la COVID-19 ou au SARS-CoV-2 continuent d’alimenter les indicateurs bibliométriques des communautés de recherche, aussi bien au niveau international que national[2]. À titre d’illustration, le répertoire Web of Science enregistre 4 720 articles des auteur·es roumain·es entre janvier 2019 et février 2025 (Puia et al., 2025). De nombreux travaux, ceux du Sud global notamment et d’Afrique en particulier, continuent à être publiés sur la question bien qu’une part importante échappe toujours à la jauge bibliométrique. Outre quelques documents institutionnels, le portail de veille des Archives nationales du Cameroun, dont l’ambition était de documenter les savoirs sur la COVID-19 à une échelle nationale, ne saurait par exemple estimer la contribution effective des auteur·es camerounais·es (Olembe, dans ce volume). La présente contribution – amorcée à la phase chronique de la pandémie de COVID-19 et rafraîchie à la faveur de la publication de ce collectif – s’inscrit à la fois dans ces deux registres : l’effort réflexif collectif poussé par l’urgence de la pandémie et l’invisibilité systémique et bibliométrique dont souffre la recherche des Suds.

Au Cameroun, la pandémie de COVID-19 n’a pas épargné le milieu politique. Lorsque Manaouda Malachie, alors ministre de la Santé publique, annonçait le 5 mars 2020, par voie de communiqué de presse, le premier cas de COVID-19, il était loin d’imaginer qu’il ouvrait ainsi un nouveau chapitre d’attaques politiques contre sa gestion. Accusé d’avoir détourné une partie des « 7 milliards de francs CFA » en achetant « 25 ambulances »[3] – dans le cadre de la riposte sanitaire –, le ministre de la Santé publique a dû se jeter dans une bataille médiatique pour justifier l’utilisation de ces fonds et tenter de restaurer, subséquemment, son image écornée. En postulant, dans ma conférence, que des officines politiques ont contribué à la délégitimation de Manaouda Malachie, je me suis proposé d’analyser les effets de la crise de la COVID-19 sur la scène politique camerounaise. Les éléments observés lors de cette séquence ne permettent guère de conclure à une stratégie de diversion, car rien n’indique que cette crise ait été provoquée par le gouvernement, pourtant en charge de la gestion des fonds COVID. L’hypothèse d’un effet domino ou d’amplification de la crise de COVID-19 est alors à écarter puisque les erreurs de communication n’étaient pas nécessairement le point de départ de ces attaques politiques.

Il convient alors d’approcher l’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards » sous le prisme de la crise comme opportunité puisqu’elle a été déclenchée par les soutiens de l’opposition comme on le verra infra. C’est un événement secondaire intimement lié à l’événement COVID-19. Le projet de description dans lequel je me suis engagé pour ma conférence m’a amené à constater l’insuffisance des cadres théoriques établis dans les sciences du langage et de la communication pour le décrire (Denton, 2006; Georgakopoulou & Spilioti, 2020; Ilbury, 2025; Tagg et al., 2026). Il devenait évident que l’interprétation de l’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards » ne se ferait qu’à condition de surmonter cet obstacle épistémologique au sens de Bachelard ([1947] 2011, chap. 1), c’est-à-dire réaménager minimalement l’existant épistémique ou proposer une piste théorique qui permettrait d’examiner avec efficience le problème soulevé par cette affaire. Il est question de comprendre comment des contenus plurisémiotiques s’agencent entre eux, d’une part, et articulent une historicité interne et externe, d’autre part, pour produire des récits alternatifs dans le but d’alimenter une crise. Cela revient concrètement à se demander comment le contenu médiatique généré dans cette guerre communicationnelle révèle les mécanismes discursifs et stratégiques utilisés pour instrumentaliser la crise sanitaire de la COVID-19 à des fins politiques, et comment l’archéologie de crise – une proposition théorique à l’intersection des sciences du langage, de l’information et de la communication – permet d’en rendre compte.

La notion d’historicité est capitale pour l’archéologie de crise. Trois ans après la conférence, j’ai tenu à conserver autant que possible le style du texte original de la conférence – initialement destiné à une communication orale – pour rendre lisible le processus de l’effort théorique de la proposition en construction[4]. J’y ai néanmoins opéré, pour situer l’obstacle épistémologique qui a motivé ce travail, quelques réaménagements rendus obligatoires par le format de publication. L’affaire dite des « 25 ambulances à 7 milliards » sera étudiée comme une crise enchâssée, alimentée par une mémoire discursive antérieure (l’histoire rattachée au poste de ministre de la Santé publique, les tensions politiques et l’élection présidentielle de 2018 au Cameroun). L’archéologie de crise vient mettre au jour les logiques de manipulation à partir de l’analyse d’artéfacts multimodaux (voir infra) et des biais inférentiels. Elle permet d’interroger, en dehors des débats juridiques, la dimension légale – au sens de la linguistique légale (Lagorgette, 2010), implicite au sous-titre initial de ma conférence – et communicationnelle des narratifs construits dans le cadre de cette crise enchâssée afin d’en dégager les enjeux politiques et médiatiques.

De l’archéologie de crise : idéation, méthode et corpus

L’examen de l’affaire dite des « 25 ambulances à 7 milliards » avec l’archéologie de crise impose, en amont de toute analyse empirique, un détour par les fondements théoriques et méthodologiques qui structurent la présente démarche. En effet, l’insuffisance relative des cadres analytiques classiques pour saisir la complexité des crises contemporaines, notamment dans leurs dimensions numériques et discursives, conduit à proposer une approche alternative : l’archéologie de crise. Celle-ci ne se limite pas à une simple description des faits, mais ambitionne de reconstituer les dynamiques profondes de production, de circulation et d’interprétation des énoncés en situation de tension. Cette partie vise ainsi à expliciter les conditions d’émergence de ce cadre, à en préciser les principes opératoires et à présenter le corpus mobilisé, envisagé comme un ensemble d’artéfacts multimodaux (désormais AM) dont l’agencement éclaire les logiques de la crise.

L’idée d’une archéologie de crise

Les crisis studies reposent sur l’idée de base que toute crise constitue une opportunité en dépit de la forte émotion qui accompagne son déclenchement. La crise offre aux acteurs impliqués la possibilité d’imposer leur narratif, d’ajuster leurs stratégies dans un environnement concurrentiel, et de se (re)positionner sur l’échiquier (géo)politique, économique ou stratégique. Le principe lorenzien, qui dispose que tout facteur crisogène comporte virtuellement une capacité d’amplification susceptible de propager l’onde de choc à des lieux distants de l’épicentre, a une fois de plus été vérifié durant la crise sanitaire de la COVID-19. De Wuhan à Maroua, de Niamey à Ottawa, les conséquences de cette crise perdurent encore aujourd’hui. Elles ont été accentuées, deux ans plus tard, par la guerre en Ukraine (débutée le 24 février 2022) et connaissent une nouvelle amplification avec la guerre qu’Israël et les États-Unis d’Amérique mènent à l’Iran depuis le  28 février 2026. Il apparaît que ces conflits sont responsables, d’une part, de l’inflation ambiante qui empêche la classe paysanne de se nourrir convenablement et appauvrit une partie de la classe moyenne, et d’autre part, de la diminution des ressources fiscales au niveau des États à cause de la perturbation des trafics maritime et aérien essentiels aux activités commerciales au niveau mondial (Alassani et al., 2025; Fonds Monétaire International, 2020; Houmid-Bennani, 2021; Kasongo & Mukubaganyi, 2025).

Chaque crise, aussi minime ou lointaine soit-elle, rappelle à sa manière l’axiome selon lequel les structures du monde sont complexes et intriquées. Un phénomène anodin qui prend naissance au Nord a donc potentiellement la capacité d’affecter, dans le sillage de l’effet « papillon » de la théorie du chaos[5], le Sud, l’Est et l’Ouest comme on a pu l’observer avec la pandémie de COVID-19. Au Cameroun par exemple, la gestion des fonds alloués à la lutte contre celle-ci a donné lieu au covidgate pointé dans un rapport de la cour des comptes (Dougueli, 2022; RFI, 2021). C’est dans ce contexte que s’inscrit l’affaire dite des « 25 ambulances à 7 milliards » qui a particulièrement visé Manaouda Malachie, ministre de la Santé publique au moment des faits jusqu’à nos jours. Pour rappel, elle a été amenée sur la place publique par l’activiste N’zui Manto qui portait des accusations de corruption sur l’achat en urgence du matériel médical dans le cadre de la lutte contre la COVID-19. L’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards » se veut ainsi une crise dans la crise et, plus important encore, une opportunité pour l’opposition d’attaquer la gestion d’un ministre du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) qui gouverne le Cameroun depuis plus de quarante ans. Sur l’axe du temps, elle est précédée par la crise post-électorale de 2018 marquée par la contestation des résultats par les militant·es et sympathisant·es du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) dirigé par Maurice Kamto.

L’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards » a donné lieu à la production par les parties prenantes d’une importante collection de technodiscours et constitue désormais un cas d’étude particulièrement éclairant. C’est en réalité un cas relativement rare qu’un ministre en fonction s’implique ostensiblement, en exploitant l’immédiateté des réseaux sociaux numériques, dans la communication de crise pour répondre aux accusations de détournement de deniers publics. La notion de technodiscours est désormais bien ancrée dans le champ des sciences du langage depuis la publication en 2017 de l’Analyse du discours numérique de Marie-Anne Paveau. Elle désigne l’ensemble de discours numériques natifs produits à l’interface de l’interaction entre l’humain et les systèmes informatiques. Les technodiscours sont généralement plurisémiotiques ou multimodaux en ceci qu’ils combinent textes, images, sons et technomots (hashtag, tag, URL), et ont principalement pour vocation de circuler sur le web 2.0 (Paveau, 2017, p. 13). « On appelle natives, précise Paveau, les productions élaborées en ligne, dans les espaces d’écriture et avec les outils proposés par internet, et non portées après numérisation d’espaces scripturaux et éditoriaux prénumériques aux espaces numériques connectés » (ibid., p. 28).

Le critère de nativité, qui sert à caractériser le matériau numérique en analyse du discours numérique (désormais ADN), n’est pas nécessairement pertinent pour les crisis studies. Un document numérisé, comme c’est bien souvent le cas avec la divulgation des documents confidentiels sur la toile, peut alimenter une crise et motiver la production de discours numériques natifs. L’intelligence artificielle permet aujourd’hui de démultiplier les possibilités et devrait, dans une certaine mesure, inviter les spécialistes à réinterroger la valeur épistémique de certaines notions et concepts de l’ADN; un travail qui pourrait déboucher, à terme, sur une version 2.0 de ce cadre. Si l’ADN se montre, à certains égards, incapable de proposer des outils pour analyser l’affaire « des 25 ambulances à 7 milliards », c’est justement parce qu’elle n’a pas pour objet l’étude des crises. Il ne peut donc lui être reproché de ne s’occuper, conformément à la stricte tradition linguistique, que de la description et du fonctionnement du matériau langagier natif. Si les théories antérieures à l’ADN et qui s’intéressent tout aussi aux ressources numériques et sémiotiques – telles que les sémiotiques textuelles et sociales (Bertrand, 1984; Bourdon, 1998), les études gestuelles (Calbris, 1985; Calbris & Porcher, 2002), les grammaires de l’image et du visuel (Kress & Leeuwen, 2008; van Leeuwen, 2005) ou les différentes approches multimodales des données naturelles ou fictionnelles (Bateman & Schmidt, 2012; Kerbrat-Orecchioni, 2010; Wildfeuer, 2012) – n’échappent pas à cette critique, elles bénéficient néanmoins, au même titre que l’ADN, d’un non-lieu dans le procès absurde que j’ai tenté de leur intenter. Au contraire, certains aspects de leurs méthodes, de même que leur métalangage, peuvent être utilisés, moyennant quelques aménagements, pour l’analyse des usages et objets numériques mobilisés pour provoquer, alimenter ou désamorcer les crises 3.0.

Par crises 3.0, j’entends des formes contemporaines de crises informationnelles, politiques ou sociales qui émergent, se déploient ou mobilisent les potentialités du web 3.0[6], notamment la décentralisation des réseaux de stockage, le développement des technologies avancées de cryptage (blockchain) et l’intelligence artificielle générative (IAG). Elles peuvent apparaître au sein des réseaux sociaux numériques (RSN), mais également naître dans des communautés ou groupes sociaux traditionnels avant de connaître une diffusion rapide dans l’espace numérique, où elles sont amplifiées par les mécanismes du partage multimédiatique et de la viralité. Elles sont susceptibles de reconfigurer les systèmes politiques, économiques, culturels et idéologiques existants. Au niveau structurel, elles se caractérisent par une décentralisation des sources de production (des discours) de crise, une production et une circulation algorithmiquement amplifiées des contenus, une diversification des possibilités d’interprétation et de réappropriation de l’information, ainsi qu’une fragmentation accrue des instances de validation par rapport au web 2.0. Les crises 3.0 apparaissent ainsi plus complexes, plus diffuses et plus difficiles à localiser ou à réguler, dans la mesure où il n’existe plus nécessairement de pôle unique d’influence capable de maîtriser leur propagation, de contrôler leur perception ou d’en arrêter les effets.

L’approche archéologique des crises 3.0

L’archéologie de crise, proposée pour examiner la nouvelle architecture des crises, résonne avec le projet archéologique de Michel Foucault (1992). Pour lui, l’archéologie consiste à mettre au jour les conditions historiques de l’apparition des discours, les régularités qui les traversent et les systèmes d’énonçabilité qui rendent certains énoncés possibles à une époque donnée. L’archéologie de crise procède d’un geste analogue lorsqu’elle s’attache à fouiller les couches discursives, numériques et sémiotiques d’une crise afin d’en dégager les règles de circulation du sens, les rapports de force et les mécanismes de légitimation. Comme l’archéologie foucaldienne, elle refuse de considérer les énoncés comme des unités isolées ou transparentes; elle les envisage au contraire comme des traces inscrites dans une mémoire, prises dans des dispositifs et liées à des formations discursives plus vastes. Toutefois, elle se distingue de l’entreprise foucaldienne par son inscription dans l’immédiateté des crises numériques contemporaines et par l’importance qu’elle accorde aux dynamiques de connectivité. Là où l’archéologie du savoir analysait principalement les formations discursives stabilisées dans les archives institutionnelles, l’archéologie de crise travaille sur des artéfacts multimodaux instables, liés à l’économie de l’attention caractéristique du web social.

L’archéologie de crise déplace ainsi l’archive vers le terrain mouvant des réseaux socionumériques, où les énoncés sont constamment reconfigurés par la viralité, les logiques algorithmiques et les stratégies d’influence. En ce sens, elle peut être comprise comme une extension opératoire de l’intuition foucaldienne : elle conserve l’idée selon laquelle tout énoncé possède une historicité et dépend de conditions de possibilité (historiques, sociales, politiques, techniques et institutionnelles), mais elle l’adapte à un espace communicationnel marqué par l’accélération, la manipulation informationnelle et la prolifération des traces numériques. L’archéologue de crise devient alors moins un exégète des archives du passé qu’un analyste des stratifications discursives des crises, chargé de reconstruire, dans l’urgence de l’événement ou après un temps de recul, les chaînes de sens qui structurent les narratifs qui y sont associés. Pour ce faire, il adopte une approche qualitative et interprétative, située à la croisée des sciences du langage, des sciences de l’information, de la communication et des crisis studies. Celle-ci vise à reconstituer, à partir d’un matériau composite, les dynamiques discursives, médiatiques et stratégiques qui construisent le sens et influencent la perception dans une situation de crise. Il s’agit, dans un premier temps, d’effectuer une fouille numérique qui vise à repérer, collecter, archiver les données afin de constituer un corpus sélectif d’artéfacts multimodaux (images, textes, commentaires, vidéos, audios) produits ou recyclés pour envenimer ou orienter les narratifs et influencer l’opinion dans les crises 3.0.

L’approche archéologique des crises 3.0 s’adosse à l’idée que les contenus numériques ou numérisés – produits ou non à l’aide d’une intelligence artificielle générative – dans une crise constituent des artéfacts multimodaux dont la disposition (layout) cache un faisceau de significations. L’artéfact multimodal (AM) est, par conséquent, tout objet pensé et fabriqué par l’être numérique (homo numericus ou homo digitalis) et qui pourrait être utilisé dans le but de provoquer ou d’influencer matériellement et/ou cognitivement une situation de crise. Une affiche, un discours écrit, un contenu audio, une vidéo, un montage visuel ou un tweet qui circule ou est mobilisé dans une situation de crise afin d’en influencer la perception ou l’interprétation constitue un artéfact multimodal. Leur utilisation potentielle en situation de crise n’est pas suffisante pour caractériser un AM. La qualité d’artéfact multimodal est conférée par la prise en compte de ce matériau dans le travail archéologique des chercheur·es, des journalistes, des consultant·es ou des expert·es en communication de crise. Autrement dit, c’est le diptyque fouille-archivage qui transforme effectivement les objets langagiers en artéfacts multimodaux. Ces traces sémio-numériques construisent et orientent le sens par appariement, rapprochement ou opposition des signifiés. Leur collecte, selon la logique de fouille numérique, consiste à les repérer, les archiver et les organiser en fonction de leur circulation, de leur rôle dans la crise ou des objectifs analytiques.

Les AM peuvent avoir été produits dans un contexte neutre et coupé de toute situation de crise. En situation de crise, leurs propriétés neutralisantes ou crisogènes sont métaphoriquement catalysées pour servir de combustibles ou d’extincteurs dans une crise. Dans le travail archéologique, ils constituent, en somme, la totalité du matériau récolté pour l’étude épistémique ou stratégique des situations de crise en vue de leur intelligibilité, d’une part, et dans l’optique de générer, d’autre part, un savoir empirique et/ou décisionnel susceptible d’alimenter, en bout de chaîne, les activités pratiques d’enseignement/apprentissage de gestion de crise, d’analyses stratégiques, les investigations et les consultations diverses. Le positionnement des parties prenantes et des acteurs, l’évolution de la crise et ses phases peuvent être dégagés de leur analyse. Au-delà de ces entrées classiques, l’analyste – professionnel·le ou chercheur·e – cherche surtout à comprendre comment les modalités incendiaires alimentent la crise et infléchissent la courbe interprétative des événements.

L’analyse interprétative vise à étudier la mise en relation des différents artéfacts et leur articulation dans la production d’inférences discursives, communicationnelles et stratégiques. Il est question d’analyser, en d’autres termes, comment le sens se construit, à partir des enchaînements linguistiques (lexique, syntaxe, implicite, cohérence du texte ou du discours multimodal), dans la totalité ou une partie du matériau collecté (inférences discursives). Il est ainsi possible de s’interroger sur les relations entre ce sens et le contexte extra et intra-crise, les normes sociales, les acteurs impliqués dans la crise et les intentions supposées des énonciateurs (inférences communicationnelles). Les inférences stratégiques, quant à elles, permettent d’expliquer les finalités et les logiques d’action, d’une part, et de dégager les enjeux de pouvoir, d’influence et de positionnement, d’autre part. En substance, l’analyse articule trois niveaux complémentaires (énonciation, contenu et connectivité). Si le niveau énonciatif vise, pour sa part, l’identification des participants-énonciateurs (PE), de leurs postures (offensive, défensive, pro-active, neutre ou passive) et de leurs stratégies discursives, celui du contenu consiste en l’examen des unités de sens contenues dans les artéfacts multimodaux dans l’optique de dégager les thèmes, les récurrences, les nœuds dramatiques majeurs (NDM) ou mineurs (NDm) (Louveau, 2024) et les logiques argumentatives. La posture énonciative des PE peut changer d’un artéfact à un autre, en fonction de son positionnement ou du déroulement de la crise. La passivité est une option à considérer avec le plus grand sérieux, car elle pourrait signifier que la partie prenante ciblée ou citée dans la crise a opté par exemple pour la stratégie de l’abonné absent et a, par conséquent, refusé de produire des AM réactifs. Avec le niveau de la connectivité, l’analyse entend mettre en réseau les artéfacts afin d’identifier les relations (cohérence, contradiction, amplification) qui structurent la dynamique de crise.

La méthode archéologique des crises 3.0 se heurte toutefois à certaines limites qu’il convient d’intégrer à l’analyse en tant que paramètres constitutifs des crises numériques contemporaines. La première limite est la difficulté d’authentification de certains contenus numériques. Celle-ci est désormais accrue avec le développement de l’IAG. La deuxième limite que j’identifie est l’instabilité des données en ligne. Elle se manifeste notamment par la volatilité des contenus numériques : liens morts ou changement d’adresse signalés par l’erreur 404, mises à jour rendant obsolètes ou introuvables les versions précédentes, instabilité du réseau internet et vol des données, etc. La troisième et dernière limite est le risque croissant de manipulation susceptible d’influencer l’interprétation des artéfacts. L’IAG accroît le risque de sortir d’une opération de fouille numérique avec davantage de deepfakes et d’infox que de données authentiques, mais elle a multiplié la capacité de l’homo numericus à produire des artéfacts multimodaux essentiels au travail archéologique.

La distinction authentique vs faux/manipulés pour caractériser les artéfacts est pertinente d’un point de vue éthique et légal, mais les données appartenant à ces deux catégories sont tout aussi importantes. La prise en compte concomitante des artéfacts authentiques, manipulés ou faux participe à l’heuristique de la crise et éclaire, à des fins strictement épistémiques ou stratégiques, l’inflexion interprétative et le jeu de manipulation auquel se livrent les acteurs. L’activité de fouille, d’analyse et de reconstitution des narratifs constitue même la substance de l’idée d’une archéologie de crise. Le cadre proposé refuse l’étiquette passéiste qu’on accole aux sciences archéologiques et patrimoniales puisque les formes de crise qui l’intéressent s’accommodent de l’économie de l’attention : buzz, mèmes, viralité, doomscrolling ou défilement morbide, clickbait ou pièges à clics, fear of missing out (FOMO) ou anxiété de rater quelque chose. Il postule que chaque énoncé – qu’il soit numérique ou non – est historiquement situé et que cette historicité conditionne à la fois ses modalités d’analyse et son intelligibilité. Ce faisant, l’archéologie de crise explore dans le temps de l’événement les racines de la crise en la liant au passé dans l’optique de préparer diverses projections (sémantique, stratégique, analytique, etc.). Elle peut ainsi se lire comme un cadre d’analyse utile et complémentaire des approches classiques de la communication de crise (Combalbert & Delbecque, 2012; Jouas & Doussot, 2020; Libaert, 2001; Pagès, 1991; Pioter, 1991; Revéret & Moreau, 1997; Sartre, 2003), mais qui revendique surtout la rigueur descriptive des théories sémiolinguistiques appliquées au numérique.

Une lecture sommaire de l’affaire dite des « 25 ambulances à 7 milliards » révèle un enchevêtrement du politique dans le sanitaire, le niveau politique pouvant lui-même révéler d’autres histoires politiques. Les énoncés de crise se nourrissent plus ou moins implicitement de la mémoire du passé. Traitée comme une mémoire discursive en analyse du discours, elle renvoie à l’« ensemble des énoncés qu’un sujet reprend, répète, reformule, etc. […] qui, probablement pour de nombreuses raisons, fonctionnent comme une des conditions de production de tel énoncé déterminé ou comme élément à prendre en compte pour l’interpréter » (Possenti, 2011, paragr. 17). Je tâcherai d’en montrer le fonctionnement avec mon corpus.

Le corpus de l’affaire dite des « 25 ambulances à 7 milliards »

J’ai retenu dix-sept documents, après la fouille, pour constituer le corpus de l’affaire dite des « 25 ambulances à 7 milliards ». Il s’agit d’un corpus qualitatif et raisonné qui donne à voir, à partir de la mise en réseau des artéfacts multimodaux, l’épicentre de la crise, les parties prenantes, la construction des narratifs d’accusation et de justification de Manaouda Malachie, mis en cause, et les stratégies sous-jacentes. Le corpus « 25 ambulances » est antérieur à l’intelligence artificielle générative et aurait pu comporter bien plus de documents. L’artéfact multimodal central est un photomontage (AM-21-0) qui a circulé en 2021, précisément dans les espaces de discussion WhatsApp, et dont l’histoire numérique ne peut malheureusement pas être retracée à l’aide des outils de recherche d’image inversée (TinEye, Google Lens/Images, Bing Visual Search, Yandex Images, etc.). Sur l’axe du temps, l’artéfact a été produit après l’annonce du premier cas de COVID-19 au Cameroun (5 mars 2020) et est fortement lié à la signature de l’accord pour le renforcement du système de santé dans la lutte contre la COVID-19 (23 juillet 2020). Le photomontage est composé de deux images, de ce qui ressemble à un titre (Manaouda MALABANDIT) et d’un texte informatif écrit dans un style télégraphique : « 25 ambulances = 7 milliards Fcfa / 1 ambulance coûte / 280,000,000 fcfa !!! ». L’image du haut du photomontage montre Manaouda Malachie assis, masque accroché aux oreilles, au volant d’une Toyota. Sur l’image du bas, on peut voir des ambulances de marque Toyota alignées les unes à côté des autres.

L’artéfact multimodal central permet de positionner et d’organiser les autres documents du corpus sur la matrice temporelle en trois groupes. On a tout d’abord les documents produits au temps de l’événement fixé (2021) par l’artéfact multimodal central (AM-21-0) :

  • une capture d’écran d’un tweet sur les mesures barrières, publié à 23h30 le 26 février 2021 (AM-21-1);
  • une capture d’écran d’un tweet de justification, sans métadonnées temporelles, sur l’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards » d’un compte visiblement vérifié de Manaouda Malachie (AM-21-2);
  • une note d’information sur l’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards » signée du chef de la cellule de communication du ministère de la communication (AM-21-3 et AM-21-3’);
  • une capture d’écran d’une page Facebook, attribuée au MRC mais dépourvue de badge de vérification, accusant le 30 mai 2021 à 14h30 le fils (Bidzogo Ndongo Bienvenue) du président du groupe parlementaire RDPC d’avoir géré un milliard huit cent quatre-vingt-dix-sept millions sept cent dix-neuf mille cinquante francs CFA des fonds COVID; le message est signé de l’activiste N’zui Manto, pour les services secrets de la résistance (SSR), un mouvement apparu sur la scène publique lors de l’élection présidentielle de 2018.

On citera ensuite les événements antérieurs à l’artéfact multimodal central. J’ai exclusivement sélectionné ici quatre interpellations directes des internautes adressées au ministre Manaouda Malachie sur Twitter (actuellement X) au plus fort de la pandémie de COVID-19 (AM-20-1, AM-20-2, AM-20-3, AM-20-4).

Trois documents sont postérieurs à la production de l’artéfact multimodal central. Il s’agit des artéfacts multimodaux :

  • AM-22-1 qui dénonce le 20 août 2022 sur une page Facebook attribuée à la chaîne de télévision Équinoxe TV la poursuite des actes répressifs envers les militant·es du MRC dans la ville de Bafoussam;
  • l’AM-22-avril22 qui est une couverture du roman Damba Na Sense. Une Idylle au cœur du Covidgate publié en 2022 et dont l’auteur est N’zui Manto;
  • l’AM-22-après22avril qui montre N’zui Manto feuilletant son roman.

Le troisième et dernier groupe est celui des artéfacts multimodaux non datés (AM-ND) dont certains peuvent implicitement être considérés, au regard des indices internes, comme étant antérieurs (AM-ND-0, AM-ND-4) à l’artéfact multimodal central ou produits pendant la période COVID (AM-ND-3) :

  • une self-image du lanceur d’alerte N’zui Manto (AM-ND-0), en lunettes de soleil et en veste au motif de panthère, qui s’est fait connaître en 2017 pour ses dénonciations des conditions de vie des migrant·es au Maghreb[7];
  • une image non datée d’une autre variante du logo des SSR (AM-ND-1) avec le slogan « God’s eyes »;
  • une vidéo non datée de Manaouda Malachie et son épouse faisant la fête avec des invité·es (AM-ND-2);
  • une self-vidéo non datée, visiblement enregistrée pendant la période COVID, de Manaouda Malachie avec un masque et son épouse, les deux reprenant une chanson religieuse dont les premières paroles sont « Je laisse tout à Dieu oooh » (AM-ND-3);
  • une photo scannée et non datée de Manaouda Malachie et son épouse avec un logo sur lequel on peut lire : « NDAMBA NA SENSE / God’s eyes / SSR » (AM-ND-4).
Planche 1. Mosaïque sélective des documents du corpus « 25 ambulances »
 Le corpus « 25 ambulances » (Tio Babena, 2026) – dont la mosaïque sélective des données est présentée sur la planche 1 – peut être consulté à partir de l’identifiant pérenne https://doi.org/10.5281/zenodo.19822626. Avant de procéder à une lecture croisée des documents qui le constituent, il faut relever que le poste de ministre de la Santé publique au Cameroun s’adosse à un héritage historique crisogène, de telle sorte que sa seule évocation réactive la mémoire de quelques scandales et luttes politiques notoires relatifs à ce ministère.

Analyse archéologique de la crise des « 25 ambulances à 7 milliards »

Je peux à présent m’atteler à analyser l’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards » avec les outils théorico-méthodologiques présentés dans la partie précédente. Il est question d’effectuer une lecture stratifiée de cette crise, en mettant au jour les différentes couches discursives, historiques et politiques qui en conditionnent l’intelligibilité. L’analyse de cette affaire révèle sa configuration complexe, nourrie par une mémoire crisogène, des tensions politiques antérieures et des pratiques communicationnelles spécifiques. Elle ne peut donc être considérée comme un événement isolé. L’objectif de l’analyse est de reconstituer, à partir du corpus constitué, les mécanismes d’attaque, de riposte et de mise en récit qui structurent cette crise enchâssée, tout en mettant en évidence les inférences qui visent à orienter la perception de l’opinion.

Le passif crisogène du poste de ministre de la Santé au Cameroun

L’histoire des scandales sanitaires (Raoult, 2020; Schaller et Razanamahay-Schaller, 2009; Simon, 2006) explique, d’une manière générale, la méfiance affichée d’une partie de l’opinion à l’égard de l’institution sanitaire. L’institution rassure et inquiète en même temps. Elle peut certes fournir des résultats (pénicilline, vaccins, anesthésie, imagerie médicale, structures de l’ADN, etc.) qui changent radicalement le quotidien des populations, tout comme elle peut être responsable de controverses. Pour exemplifier le dernier cas, je mentionnerai au passage de l’affaire du VIH inoculée à des prostituées à Douala, une affaire passée sous silence par la communication officielle de l’État et sur laquelle il n’existe pas, à ma connaissance, des archives officielles ouvertes (Lescot, 2020; Siewe, 2005). Le ministère de la Santé publique au Cameroun, bon gré mal gré, hérite de ce triste patrimoine qui fait désormais partie de son histoire – une histoire non assumée certes, mais qui reste néanmoins un combustible qui pourrait alimenter les théories complotistes ou tout autre projet de décrédibilisation. Les rumeurs sur les détournements des fonds alloués à la lutte contre le SIDA[8] s’inscrivent dans le même paradigme. Je veux ici faire remarquer que l’héritage historique de l’institution de santé – dans le monde en général et au Cameroun en particulier – fait du poste de ministre de la Santé (Minsanté) un poste en tension dans la mesure où les décisions prises par ce dernier affectent le bien-être collectif, mais aussi, et surtout, parce que les questions sanitaires impliquent des enjeux économiques et/ou géostratégiques importants (Boniface, 2020; Borrell, 2021; Cambon, 2020; Ngoie Mbayo, 2021).

Une brève histoire des deux successions antérieures à Manaouda Malachie corrobore l’idée que le poste de Minsanté est en tension au Cameroun. L’incarcération d’Urbain Olanguena Awono pour des faits de détournement de fonds après son passage à la tête de ce ministère de 2001 à 2006 suffit à le montrer. Bien que n’ayant pas été inquiété, des rumeurs similaires ont circulé sur son successeur André Mama Fouda (2006-2019) à la fin de son magistère. Manaouda Malachie arrive donc dans un contexte où l’image du ministre de la Santé est plus ou moins celle d’un (potentiel) détourneur de l’argent destiné à la gestion des crises sanitaires. Il doit de surcroît faire face à la crise de la qualité informationnelle, devenue chronique avec la prolifération des infox et deepfakes dans les réseaux sociaux. C’est ce qui explique probablement l’image d’hypercommunicant qu’il a arborée dès sa prise de fonction. J’y reviendrai plus loin. Pour l’heure, retenons que Manaouda Malachie prend les rênes du ministère de la Santé dans un contexte où il est inscrit dans la mémoire collective que les responsables qui en assurent la gestion sont souvent perçus comme des prévaricateurs.

Par ailleurs, j’aimerais enjamber le pont qui unit les sciences humaines et sociales pour proposer une lecture de sociologie politique à partir de l’idée de poste en tension. En fait, les observateurs et observatrices de la scène publique divisent le Cameroun en cinq zones d’influence politique : (1) le Grand Nord qui couvre les régions de l’Extrême-Nord, du Nord et de l’Adamaoua; (2) le Grand Sud qui va de l’Est au Sud en passant par le Centre; (3) la zone anglophone constituée de deux régions, le Nord-Ouest et le Sud-Ouest en l’occurrence; (4) la région de l’Ouest et (5) la région du Littoral. Après le règne de Laurent Esso (2000-2001) – originaire du Littoral –, le poste de ministre de la Santé a été conservé par le Grand Sud sur deux mandats (Olanguena Awono et Mama Fouda)[9]. En affinant l’analyse, il ressort que le magistère de la santé publique a été tenu huit fois sur dix-sept depuis les indépendances par le Grand Sud (André Mama Fouda, Urbain Olanguena Awono, Charles Etoundi, Titus Edzoa, Jospeh Owona, Joseph Mbede, Hubert Nkoulou, Athanase Etene Oloa) contre une seule fois pour le Grand Nord actuellement représenté par la figure de Manaouda Malachie. La prise en compte des données antérieures à l’indépendance révèle que le Grand Nord n’a eu que deux ministres (Manaouda Malachie et Adama Haman), ce qui demeure très inférieur au poids du Grand Sud et ne remet pas en cause sa position dominante.

Si on peut être tenté de considérer ce recours à la sociologie des équilibres politiques sur fond ethnique comme étant une approche raciste et discriminante, on ne perdra pas de vue que cette lecture reflète le fonctionnement réel du paysage politique camerounais[10]; lequel est marqué par la prise en compte des entités ethniques et sociologiques dans la gestion et la répartition des postes et responsabilités tant au niveau politique qu’administratif. Les remaniements ministériels sont généralement du poste pour poste et donnent l’impression que chaque ministère est géré par une entité ethnique ou sociopolitique. Eu égard à cette politique, l’on peut avancer que le Grand Sud semble avoir perdu son influence traditionnelle, un constat qui met virtuellement en tension le poste de ministre de la Santé publique. Le modèle politique de l’équilibre repose, par conséquent, sur un équilibre instable maintenu par les alliances et les compromis sociopolitiques. L’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards » a trouvé dans ce passif crisogène, associé au poste de ministre de la Santé, un terreau fertile pour remettre en question la gestion de Manaouda Malachie. En outre, l’espace public camerounais avait déjà été secoué par la contestation des résultats de la présidentielle d’octobre 2018, une crise qui a précédé la pandémie de COVID-19.

L’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards » dans le sillage des tensions post-électorales d’octobre 2018

Les tensions post-électorales de la présidentielle d’octobre 2018 s’inscrivent en partie dans le sillage de la politique de l’équilibre sociologique que j’ai évoquée en amont. L’ethnie s’est invitée dans la conquête du pouvoir au plus haut niveau avec les joutes verbales opposant les Bamilékés de l’Ouest au groupe Fang-Beti du Grand Sud. Au-delà de la haine tribale (Tio Babena, 2021) – dont les soubresauts secouent l’espace politique de façon intermittente –, ce qui m’importe dans cet événement politique c’est le rôle des officines durant cette élection.

L’expression officine politique, au sens où je l’emploie, apparaît dans les pratiques et le lexique politiques entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. Elle n’est pas pour autant nouvelle dans le champ politique, dans la mesure où l’exercice du pouvoir a, de tout temps, été confronté à la préparation clandestine de projets de déstabilisation et à diverses machinations politiques. Le développement des médias socionumériques a rendu le phénomène plus visible à travers les fuites de documents confidentiels, la production d’infox, la délation et la « lapidation » du personnel politique sur la place publique numérique et médiatique. On a vu à l’œuvre les officines politiques dans le duel qui opposait le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), le parti au pouvoir, et le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), principal parti d’opposition, pendant et après l’élection présidentielle d’octobre 2018.

L’action des « services secrets de la résistance » a été particulièrement virulente dans ce jeu de cyberharcèlement politique, notamment dans l’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards ». Les archives numériques rapprochent explicitement cette officine du MRC (voir l’artéfact AM-21-4)[11], mais il importe de souligner à grands traits que ce parti politique n’a jamais officiellement reconnu cette organisation bien que celle-ci revendique sans ambages sa proximité idéologique avec lui. Précisons toutefois que les outils que j’utilise ne me permettent pas d’affirmer ou d’infirmer une quelconque collaboration entre le MRC et les SSR. Par ailleurs, sur le rapport entre les deux organes, je ne suis pas en mesure d’aller plus loin puisque cette analyse n’est pas une note de renseignement et l’archéologie de crise, au demeurant, ne saurait se substituer à l’arsenal analytique des services de renseignement. Quoi qu’il en soit, la première organisation (MRC) dispose d’une existence légale alors que la seconde (SSR), qui se serait mise elle-même au service de la première, fonctionne comme un instrument de propagande qui n’a pas d’existence légale et dont le terrain d’action est l’espace numérique.

Planche 2. Mise en réseau des modalités construisant la figure de l’officine SSR

Les documents du corpus que j’ai constitué pour l’archéologie de la crise des « 25 ambulances à 7 milliards » indiquent que Manaouda Malachie a été la cible des SSR dans la guerre communicationnelle du « Covidgate ». C’est à ce titre que les SSR retiennent ici l’attention. En résumé, l’affaire que je passe au crible, avec entre autres les méthodes de la linguistique légale, concerne un responsable politique toujours en fonction et une officine politique sur laquelle on peut coller un visage. La mise en réseau des artéfacts AM-ND-4, AM-22-avril22, AM-22-après22avril et AM-ND-0 du dossier établit sans l’ombre d’un doute que le web-activiste N’zui Manto dit la panthère[12] est la figure de proue des SSR. Pour autant, la déduction selon laquelle la crise met aux prises Manaouda Malachie versus N’zui Manto n’est pas fondée. Un autre faisceau relationnel relie toutefois, une fois de plus, le second protagoniste au MRC (voir l’artéfact AM-21-4). Rappelons que le premier protagoniste est membre du RDPC; l’on retrouve à nouveau les deux partis politiques en compétition derrière ces deux figures. Cette toile met déjà en relief quelques inférences susceptibles d’être consignées dans une note politique d’archéologie de crise. Il serait difficile de développer cet aspect dans le cadre restreint de la présente proposition.

L’hypercommunication de Manaouda Malachie ou le ventre mou de la riposte ministérielle

Le troisième et dernier constituant de la mémoire discursive de l’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards » est l’hypercommunication (Bockaert, 2017) du ministre de la Santé publique qui a marqué le début de son magistère. Elle est comprise comme la présence prononcée de ce dernier dans les réseaux sociaux numériques – notamment sur Twitter devenu X –, des interventions réactives caractérisées par l’immédiateté et un grand nombre d’échanges informationnels en direction du grand public au détriment des canaux traditionnels. L’hypercommunication de Manaouda Malachie marquait ainsi une rupture avec la tradition consistant à centraliser la communication gouvernementale au niveau du ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement. Habituellement, chaque département ministériel confie ses éléments de langage à ce dernier ou l’associe aux événements de communication à l’instar des conférences et autres points de presse. Manaouda Malachie a rompu ce schéma et a été aidé en cela par l’urgence de la COVID-19 survenue un an après sa prise de fonction. Il fallait informer en temps réel pour éduquer, mais surtout rassurer les populations qui étaient en quête de réponses. Dans les artéfacts AM-20-1, AM-20-2, AM-20-3 et AM-20-4 du corpus « 25 ambulances », on peut par exemple le voir répondre à des twittos inquiet·es. Le Minsanté s’est donc forgé l’éthos d’un ministre proche des populations. Sa maîtrise des outils numériques et son âge relativement jeune dans un gouvernement vieillissant en ont quasiment fait une figure populaire auprès des internautes (artéfacts AM-20-3 et AM-20-4) qui n’ont pas manqué d’y voir une figure montante du parti au pouvoir à l’heure où la succession du président Biya occupe les esprits (Tio Babena, à paraître).

L’hypercommunication ministérielle, dans un contexte où le silence est une forme de communication de pouvoir (Modzom, 2019), a constitué, comme je l’ai suggéré, le talon d’Achille de Manaouda Malachie lors des attaques des SSR. En période de crise, cette présence excessive peut potentiellement augmenter la vulnérabilité de l’homo numericus comme le montrent Hétier et Blocquaux (2021) avec leur étude des effets des différents confinements sur la population estudiantine. Dans l’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards », cette vulnérabilité émerge avec l’appariement de certaines modalités des artéfacts du corpus. La pièce AM-ND-2 indique qu’il s’agit d’une fête privée, élément de signification qui la rapproche de la pièce AM-ND-3 – qui est elle-même, visiblement, un document privé. Et dans les pièces AM-ND-2, AM-ND-3 et AM-ND-4, l’on note la présence de la même femme (son épouse) aux côtés de la cible des attaques à une époque où il n’était visiblement pas encore ministre (AM-ND-4), mais également pendant son magistère (cf. « Monsieur le ministre » entendu dans la pièce AM-ND-2). La musique jouée dans cette vidéo peut davantage affiner l’interprétation si l’on veut approfondir l’analyse.

Par ailleurs, l’appariement amène à remarquer que la pièce AM-21-1 – produite probablement au début de la crise pour sensibiliser les populations au respect des mesures barrières – a été intégrée au dispositif d’attaque des SSR afin de mettre en évidence, ou de faire croire à, une contradiction avec la pièce AM-ND-2. La contradiction et la manipulation sont donc les stratégies induites de l’appariement de ces artéfacts dans la mesure où les verbes « montrer » (a) et « faire croire » (b) impliquent deux procès différents et donc, deux types d’attitudes résultatives. En (a), l’analyse – après avoir établi l’authenticité de la pièce AM-21-1 et sa réalisation pendant la période de confinement – aboutit à la conclusion qu’il y a effectivement contradiction et violation de l’interdiction d’organiser tout événement festif émise par Manaouda Malachie lui-même. En (b), une confirmation de ce que la pièce AM-ND-2 (fête privée) est antérieure au premier cas de COVID-19 détecté au Cameroun (5 mars 2020) amènera à conclure à une manipulation. Le factitif « faire croire » s’impose alors comme l’hypothèse la plus plausible. Dans l’incapacité de situer la pièce AM-ND-2 dans les bornes temporelles des phases aiguë et chronique de la pandémie COVID-19 – c’est effectivement le cas au stade actuel de ce travail archéologique –, l’analyse ne saurait donc exclure l’une des deux conclusions.

Discussion

Cette dernière partie propose une critique des apports du cadre proposé, notamment en ce qui concerne la compréhension des dynamiques de connectivité entre artéfacts multimodaux et la production d’inférences en contexte de crise. Elle entend également interroger les fragilités inhérentes à ce type d’approche, en particulier face aux enjeux contemporains liés à la manipulation de l’information, à l’instabilité des ressources numériques et à la montée en puissance des technologies de falsification.

Apports et limites de la connectivité dans l’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards »

L’analyse des modalités d’AM implique automatiquement celle de la connectivité. Le sens de cette dernière, dans le cadre théorique qui est en cours d’échafaudage, commande aussi bien une mise en réseau des pièces du dossier que la mise en relief des éléments de signification. Les lignes tracées par cette mise en liaison constituent des pistes interprétatives susceptibles d’être réinvesties dans la phase d’exploitation opérationnelle des résultats de l’analyse. Il n’est pas aisé de proposer, dans cet espace, de fines analyses de contenu sur l’affaire qui m’intéresse. Tout dépend en réalité des objectifs archéologiques de départ, de la qualité des données, du réseau de significations, mais aussi de l’analyse proprement dite. L’archéologie de crise ne perdra pas de vue que l’inflexion interprétative pourrait avoir été manipulée en amont par une officine comme c’est très souvent le cas des infodémies. Par inflexion interprétative, il faut entendre la courbe dessinée par les liaisons du réseau des artéfacts multimodaux et dont le but est d’inférer une intention communicative, des effets de sens ou faire croire à une interprétation particulière par les participants-énonciateurs impliqués dans la crise. Il n’est donc pas étonnant qu’une analyse de contenu produise des résultats lacunaires ou erronés à l’heure où les deepfakes gagnent du terrain dans l’espace numérique grâce aux progrès de l’intelligence artificielle. En tous les cas, la prudence vaut mieux qu’une prétention orgueilleuse à mener une enquête de type holmésien. Il s’agit d’alerter les praticien·nes de l’archéologie de crise sur la marge d’erreur interprétative dans la pratique de l’activité. La manipulation de Colin Powell le 5 février 2003 devant le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies pour justifier la guerre en Irak est un cas illustratif de tromperie bâtie sur un faux artéfact. Le FBI et ses partenaires occidentaux n’étaient pas à l’abri d’une erreur d’appréciation dans l’incident diplomatique causé par l’immobilisation de l’avion du président bolivien et orchestré par Wikileaks dans la cavale d’Edward Snowden, l’ex-agent de la CIA devenu lanceur d’alerte[13].

La stratégie des services secrets de la résistance consiste globalement à attaquer le ministre de la Santé publique sur le détournement d’une partie des 7 milliards destinés à la lutte contre la COVID-19 (voir la pièce AM-21-0). Pour ce faire, le participant-énonciateur SSR pointe d’abord du doigt la contradiction des artéfacts multimodaux AM-21-1 et AM-ND-2. Le projet énonciatif latent, construit sur la pièce AM-ND-2 qui a fuité dans les réseaux sociaux, était alors de faire porter à la cible le costume du mauvais pasteur qui demande à ses ouailles de faire ce qu’il dit et non ce qu’il fait.

Même si le cadrage en selfie pourrait nourrir le soupçon que le ministre est responsable de diffusion de la pièce AM-ND-3 dans la médiasphère, il n’existe pas à ma connaissance une trace numérique qui corrobore cette hypothèse. Selon qu’on se positionne du côté de ses soutiens ou de celui de ses détracteurs, l’appréciation de cette pièce peut varier. Pour les premiers, le ministre revêt l’éthos d’un croyant vilipendé, qui se remet à Dieu (cf. les paroles de la chanson) et qui peut toujours bénéficier du soutien de son épouse dans les moments difficiles. C’est, en somme, un homme à qui « les forces tapies dans l’ombre[14] » en veulent, selon une lecture favorable au ministre. Le cache-nez, que les deux protagonistes de la vidéo portent, situe l’artéfact dans l’année COVID. On peut, dès lors, se demander si cette vidéo n’a pas été réalisée avec l’intention de sensibiliser indirectement contre la COVID-19. Quand bien même cela serait le cas, la vidéo reste questionnable. Les fouilles ne permettent pas d’y trancher en tout cas. En revanche, il est certain que la vidéo a été réalisée dans un cadre privé, un fait qui crédite l’hypothèse d’un vol de données ou d’un piratage dans l’hypothèse où le participant-énonciateur SSR est responsable de sa diffusion. Les SSR peuvent ainsi s’en servir pour tracer une courbe communicative qui crédibilise leur compétence. La diffusion de la pièce AM-ND-4, avec l’emblème des SSR, renforce cette idée, car l’artéfact multimodal ressemble fort à une photographie scannée. La connexion de cette pièce avec les pièces AM-22-après22avril et AM-22-avril22 apporte la confirmation, comme nous l’avons dit en amont, que N’zui Manto, auteur de la fiction Damba Na Sense. Une Idylle au cœur du Covidgate écrite en camfranglais, est le maître d’orchestre de la campagne « 25 ambulances à 7 milliards ». Qu’il en soit à la manœuvre ne démontre pas, pour autant, la véracité du contenu informationnel de cette pièce.

Retour sur la question légale de l’affaire

Je voudrais, avant que d’interroger la question légale de l’affaire qui m’intéresse, rappeler rapidement que je me suis donné pour objectif d’examiner, à l’aide d’outils développés dans le cadre de l’archéologie de crise, comment les officines ont participé à la délégitimation de Manaouda Malachie dans l’affaire dite des « 25 ambulances à 7 milliards ». Ce faisant, j’interpelais ainsi indirectement la linguistique légale non pas pour prononcer une décision de justice sur cette affaire, mais simplement parce que cette dernière pose une question légale d’ordre communicationnel que j’ai reprise dans le sous-titre de la conférence[15] dont est issu ce texte. Les artéfacts multimodaux du dossier révèlent un problème langagier qui fait écho au judiciaire. La question légale n’est pas la question de droit encore appelée problème juridique. Elle désigne, en effet, la manière dont les faits langagiers soulèvent des problèmes aux conséquences juridiques, mais également l’objet forensique sur lequel travaille le ou la linguiste dans l’optique de formuler, au besoin, un avis d’expert·e.

L’accusation de Manaouda Malachie est sous-tendue par les modalités de l’artéfact central AM-21-0. Le participant-énonciateur SSR a forgé un patronyme-valise[16] (MALABANDIT) à partir du nom du mis en cause (Malachie) et du mot « bandit ». L’intention affichée, dans le titre de cette affichette, est d’amener les cyberparticipant·es à inférer que Manaouda Malachie est un bandit à col blanc. L’objet de l’accusation y est même clairement mentionné. D’un point de vue juridique, cet acte de communication pose, d’une part, une affaire présumée de détournement de deniers publics portée sur la place publique par le participant-énonciateur SSR. Pour la défense, l’on peut envisager un procès en diffamation. Je note subrepticement que ces deux problèmes juridiques sont traités dans la loi n° 2016/007 du 12 juillet 2016 portant Code pénal, notamment en ses articles 184, 152, 154, 305 et 306.

Le choix d’accuser Malachie sur la place publique, plutôt que dans les tribunaux, peut être discuté sous diverses coutures. Il faut retenir cependant qu’il est stratégique dans la mesure où il érige symboliquement l’opinion publique en juge. Puisqu’il est probable que l’opinion s’en trouvera divisée dans un tel projet, on s’imaginera alors que les détracteurs du ministre endosseront la robe d’avocat de l’accusation tandis que ses soutiens adopteront la posture de la défense. La communication, en tant qu’acte d’accusation, crée une demande sociale susceptible de justifier une expertise relevant de la linguistique judiciaire[17]. À cet effet, l’affaire amène à se demander comment le participant-énonciateur entend SSR prouver ses accusations. Quel effet cette accusation a-t-elle eu sur la riposte communicationnelle de Malachie? Que peut-on enfin déduire de la posture énonciative de celui-ci?

Les artéfacts multimodaux diffusés dans le cyberespace par les SSR n’apportent pas la preuve qu’une ambulance a effectivement coûté 280 000 000 de francs CFA comme le présume la pièce AM-21-0. Aucune facture, ni de bon de commande allant dans ce sens n’ont été découverts lors des fouilles numériques : une pièce de cette nature aurait très certainement pu constituer le joker dans la communication stratégique des SSR. La publication d’un pareil document aurait toutefois nécessité une authentification. En l’absence d’une pièce de cette nature, la stratégie des SSR a consisté à publier des documents relevant de la sphère privée (vidéo de fête, self-vidéo, photo) de la cible. Le slogan « God’s Eyes » – inscrit sous les logos de l’officine SSR (AM-ND-1 et AM-ND-4) – prend alors toute son importance. Toutes choses considérées, il s’agit d’une stratégie de manipulation de l’opinion qui consiste à faire croire que si les SSR ont la capacité d’« observer » Manaouda Malachie dans son cadre intime, alors ils disposent probablement des éléments de preuve de son présumé détournement d’une partie des 7 milliards dépensés dans le cadre de la lutte contre la COVID-19. L’officine a bénéficié, dans son entreprise, du partage compulsif des internautes pour diffuser largement ce qui n’a jusqu’ici valeur d’infox.

Le participant-énonciateur SSR introduit subtilement des biais cognitifs dans le processus inférentiel par lequel « l’auditoire infère les intentions du communicateur à partir des indices que celui-ci lui fournit précisément à cette fin » (Sperber et Wilson, 1989, p. 42). Le modus ponendo ponens « Si P alors Q » procède par une suite de propositions d’apparence logique qui s’intriquent et débouchent fallacieusement à la conclusion de la culpabilité de Manaouda Malachie. Le schéma manipulatoire pose d’abord une proposition (a) qui énonce implicitement les compétences des services secrets de la résistance. Il introduit ensuite un premier biais cognitif (b) en profitant de la vraisemblance de la proposition (a). La compétence ne saurait se réduire ici à la publication de quelques documents privés. Le procédé manipulatoire est achevé par l’usage d’un second biais cognitif dans lequel le participant-énonciateur SSR fait passer l’accusation de détournement comme allant de soi à partir de la prétendue validité des propositions (a) et (b) de telle sorte que si (a) est « vraie », (b) l’est aussi même s’il n’a pas de lien logique avec la proposition précédente et la vérité de la proposition (c) n’aura donc pas besoin d’être établie puisque sa condition de vérité est tributaire de la validité de (b) qui est elle-même validée par (a).

  • (a) Si P « les SSR publient les documents privés (voir les pièces AM-ND-2, AM-ND-3 et AM-ND-4) de Malachie » alors Q « les SSR sont alors compétents »;
  • (b) Si P « les SSR accusent Manaouda Malachie de détournement d’une partie des 7 milliards (voir la pièce AM-21-0) » alors Q « les SSR ont forcément les preuves en raison de (a) »;
  • (c) Si P « Malachie a détourné une partie des 7 milliards (aucune pièce pour soutenir cette proposition) » alors Q « c’est vrai parce que (b) est établie et validée elle-même par (a) ».

Comme on peut le voir, il n’y a en effet aucune relation logique fondée entre les termes des raisonnements (a) et (b) qui renforcent et soutiennent la conclusion (c), car les documents dont on parle en (a) n’ont aucun lien avec ceux qui pourraient valider le raisonnement (b). À ce stade de l’analyse, il peut être soutenu, à ce stade de l’analyse, que l’acte de communication (c) présente plusieurs caractéristiques associées à un discours potentiellement diffamatoire. Ce dernier vise à « faire croire » à l’opinion que l’artéfact central AM-21-0 apporte une information alors que celle-ci n’est pas, en réalité, appuyée de preuves.

Par ailleurs, en réagissant à ces accusations par les pièces AM-21-2, AM-21-3 et AM-21-3′, Manaouda Malachie s’engage dans un processus de justification de l’utilisation des 7 milliards. Il affirme ainsi que la communication des SSR est une campagne de sabotage et d’infox et amène l’opinion à inférer, par conséquent, qu’il est diffamé. Si les choses étaient si simples, sa stratégie aurait stoppé net les attaques des SSR. Cette stratégie apparaît peu adaptée, car la justification seule ne suffit pas à enrayer une dynamique accusatoire déjà installée dans l’espace public, notamment en l’absence d’un dispositif structuré de restauration d’image. Il ne s’agit pas de dire qu’elle fut inutile puisque cette dernière répond aux attentes du jeu démocratique. Mais elle aurait dû être couplée, si tant est que le ministre soit sincère et qu’il possède les preuves qui valident le contenu des pièces AM-21-2, AM-21-3 et AM-21-3′, à une stratégie de réparation d’image, une lacune que la théorie de la restauration d’image de William L. Benoit (1995) aurait permis de combler.

Conclusion

La conférence dont est issu ce texte a servi de prétexte pour poser les bases de l’archéologie de crise, un essai théorique qui apporte une perspective nouvelle dans l’analyse des crises 3.0. La démarche archéologique met l’accent sur la collecte et la mise en réseau d’artéfacts multimodaux comme condition d’intelligibilité des dynamiques de crise. Elle montre que le sens ne réside pas dans les énoncés pris isolément, mais dans leur agencement, leur circulation et les inférences qu’ils autorisent. L’idée n’est pas nouvelle en soi, mais l’approche entend se démarquer par les outils qu’elle propose, et par son potentiel analytique et opérationnel. Ce positionnement épistémologique amène à envisager la crise comme un espace de production discursive situé, structuré par une mémoire et orienté par des logiques d’acteurs, où l’analyse doit nécessairement composer avec l’instabilité des ressources numériques et les risques de manipulation.

Appliquée à l’affaire des « 25 ambulances à 7 milliards », cette grille de lecture en construction a permis de mettre au jour une crise enchâssée, alimentée par un passif crisogène institutionnel, des tensions politiques héritées et des stratégies communicationnelles concurrentes. L’analyse a révélé comment les artéfacts du corpus, par leur mise en relation, construisent des narratifs d’accusation et de défense, tout en orientant les inférences. Elle a également mis en évidence le rôle structurant des officines dans la fabrication et la diffusion de contenus visant à infléchir l’interprétation des faits, ainsi que la vulnérabilité induite par certaines pratiques communicationnelles, notamment l’hyperprésence numérique de Manaouda Malachie. Ce faisant, l’étude confirme que la compréhension d’une crise ne peut faire l’économie d’une lecture fine des dispositifs sémiotiques et stratégiques qui organisent sa mise en récit.

Il ressort de l’analyse de la question légale qu’en dépit des effets délétères des infox, les fausses informations ont néanmoins la capacité d’alimenter le débat public en posant au minimum la question de l’éthique. Elles désacralisent la parole politique et contribuent à fragiliser la circulation de l’information vérifiée. A minima, c’est un enjeu qu’on pourrait retenir. Au niveau politique, les attaques de la guerre communicationnelle qui a nourri cet essai d’archéologie de crise visent une figure importante du parti au pouvoir. Elles sont dirigées, pour rappel, par une officine qui se revendique proche de l’opposition. À travers Manaouda Malachie, c’est donc symboliquement le RDPC et sa gouvernance qui sont ciblés. Dans le sillage de la politique des équilibres sociologiques, l’affaire des 7 milliards a accru la tension sur le poste de ministre occupé au moment de la crise et jusqu’alors, par un ressortissant du Grand Nord.

D’un point de vue communicationnel, l’analyse des artéfacts a mis en exergue le rôle des infox dans la reconfiguration des circuits de production et de circulation de l’information au sein de l’espace public africain. La propagation des fausses informations force les gouvernements à s’expliquer sur la gestion de la fortune publique. En amont, l’on a pu voir que l’hypercommunication de Manaouda Malachie a été son talon d’Achille. Poussé dans ses retranchements, il a visiblement opté pour la justification, en lieu et place d’une stratégie de restauration de l’image offensive. Cette dernière aurait par exemple consisté à porter plainte contre X pour diffamation. En tout état de cause, l’affaire a néanmoins laissé sur la place publique des documents intéressants (cf. les pièces AM-21-2, AM-21-3 et AM-21-3′) qui pourraient constituer des matériaux utiles à un éventuel audit des fonds alloués à la lutte contre la COVID-19.

L’architecture conceptuelle de l’archéologie de crise, sur le plan épistémologique, appelle un approfondissement systématique de ses outils et notions structurantes. Parmi ceux-ci figurent notamment la notion d’artéfact multimodal (comme unité d’analyse), la stratigraphie discursive (pour penser l’empilement et la temporalité des énoncés), les chaînes de connectivité sémiotique (qui rendent compte de la circulation et des reconfigurations du sens), ou encore le concept d’inférence située, dont la validité reste exposée à l’annulabilité en contexte d’instabilité numérique. À cela s’ajoutent des instruments opératoires à formaliser davantage, tels que les protocoles de constitution du corpus, les critères de traçabilité des données, ou les modalités d’identification des officines discursives. Si l’analyse débouche sur une forte densité d’interprétations potentiellement réversibles, elle révèle en même temps la nécessité de penser la crise non plus comme un événement isolé, mais comme un agencement dynamique, à la fois ancré dans une mémoire, mis en mouvement par des acteurs, amplifié par des dispositifs et, dans certains cas, manipulé à des fins stratégiques.

Dans cette perspective, l’archéologie de crise constitue une avancée significative pour les crisis studies en général et pour la communication de crise en particulier, en ce qu’elle déplace le regard des seules logiques de gestion vers une analyse en profondeur des conditions de possibilité des crises. Elle permet de dépasser les approches réactives ou normatives pour proposer une lecture processuelle, attentive aux régimes de discursivité, aux jeux d’acteurs et aux infrastructures numériques qui configurent les crises contemporaines. Toutefois, plusieurs chantiers restent ouverts : la stabilisation des catégories analytiques, l’opérationnalisation méthodologique de l’approche, l’intégration des outils computationnels pour le traitement de corpus massifs, ainsi que l’évaluation empirique de sa transférabilité à d’autres contextes sociopolitiques. En l’état, ce cadre constitue moins un modèle achevé qu’un programme de recherche, dont les développements futurs devront préciser les conditions de robustesse, les limites d’application et les articulations possibles avec d’autres paradigmes, notamment ceux de l’analyse du discours, des humanités numériques et de la sociologie des crises.

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  1. Débutée à la fin d’année 2019 avec la découverte du virus à Wuhan selon la plupart des sources, on peut estimer que les phases aiguë et chronique de la crise sanitaire de la COVID-19 s’étalent sur la période 2019-2021 avec un prolongement sur l’année 2022 puisqu’elle a officiellement cessé d’être, pour l’Organisation mondiale de la santé, une urgence de santé publique de portée internationale le 5 mai 2023. Cette date marque explicitement le début de la phase de cicatrisation ou de retour au calme.
  2. En date du 14/04/2026, PubMed propose 508 767 résultats pour la requête « covid-19 », ‘‘covid-19 - Search Results - PubMed’’, https://share.google/9ZgeEQbzhCjMG1NNu.
  3. Le 23 juillet 2020, un montant de 27,4 millions de dollars avait conjointement été mobilisé pour la lutte contre la COVID-19 par le gouvernement camerounais, la Banque islamique de développement et le Programme des Nations unies pour le développement dans le cadre de la lutte contre la pandémie. Voir https://www.undp.org/fr/africa/communiques/un-partenariat-avec-la-banque-islamique-de-developpement-renforce-le-systeme-de-sante-camerounais; date de la dernière consultation 27/04/2026. 
  4. La transcription de cette conférence et la publication prochaine d’un texte en chantier intitulé « Éléments théoriques pour une archéologie de crise » constitueront, on peut l’espérer, un corpus de base pour l’étude du travail d’affûtage conceptuel et la critique épistémologique (Métangmo-Tatou & Mohamadou Ousmanou, 2023).
  5. Les linéaments de cette théorie furent exposés par Edward Lorenz dans sa célèbre conférence de 72 intitulé ‘‘Predictability: Does the Flap of a Butterfly’s Wings in Brazil Set off a Tornado in Texas?’’ (traduction : « Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas? », Lorenz, 1972). La formulation poétique « effet papillon » est due à son collègue Philipp Merilees qui a choisi ce titre parce qu’Edward Lorenz n’avait pas trouvé de titre à temps pour le 139e congrès de l’American Association for the Advancement of Science (AAAS) qui s’est tenu à Washington D.C. le 29 décembre de cette année.
  6. Dans cette contribution, le web 3.0 est considéré comme l’espace numérique où s’observent les effets de ces évolutions technologiques.
  7. Josiane Kouagheu, 6 février 2024, « Cameroun : N’Zui Manto, lanceur d’alerte à l’origine de l’affaire Bopda et justicier de la Toile », https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/02/06/cameroun-n-zui-manto-lanceur-d-alerte-a-l-origine-de-l-affaire-bopda-et-justicier-de-la-toile_6215077_3212.html. Dernière consultation 27/04/2026.
  8. Lire Akono (2006) et l’article Anonyme (2015) du journal The New Humanitarian.
  9. Les données utilisées dans ce paragraphe sont tirées du site officiel du Ministère de la Santé : https://www.minsante.cm/site/?q=fr/content/historique
  10. Voir le n° 2163 du jeudi 24 juillet 2025 et le n° 2294 du 16 février 2026 du journal L’œil du Sahel qui ont respectivement pour une « Préfectoral/gâteau national. La carte des préfets par région » et « Gâteau national. La répartition des positions de pouvoir par département ».
  11. Capture d’écran d’une fausse page MRC.
  12. Voir le vêtement du document AM-ND-0.
  13. Il s’agit de la mobilisation de l’avion d’Evo Morales en juillet 2013, soupçonné d’avoir voulu aider Edward Snowden. Lire un résumé de l’affaire ici : https://www.monde-diplomatique.fr/2013/08/MORALES/49552.
  14. C’est une rhétorique très souvent utilisée dans la communication gouvernementale au Cameroun pour se défendre des attaques.
  15. « Comment les officines ont-elles participé à la délégitimation de Manaouda Malachie ? »
  16. Un mot-valise est mot formé des morceaux de deux ou plusieurs mots.
  17. Voir le numéro 132 de la revue Langage et société sur le thème « Linguistique légale et demande sociale : les linguistes au tribunal » : https://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2010-2.htm

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