Postface

Armand LEKA ESSOMBA, Chef de département de sociologie - Université de Yaoundé I

Revenir aujourd’hui sur la pandémie de COVID-19, c’est d’abord prendre acte d’un paradoxe : un événement qui, hier encore, saturait les espaces médiatiques, politiques et scientifiques, semble désormais s’être déplacé vers une zone de moindre visibilité. Pourtant, cette relative décrue de l’attention ne signifie nullement que la pandémie ait cessé d’agir dans le social. Elle invite au contraire à penser plus rigoureusement les conditions dans lesquelles un fait historique devient un événement public, puis la manière dont cet événement se transforme, avec le temps, en objet de mémoire, de savoir et de réflexion critique.

À cet égard, le présent ouvrage arrive à un moment juste : ni dans l’urgence immédiate de la crise, ni dans l’oubli, mais dans ce temps intermédiaire où l’analyse devient véritablement possible. C’est là, sans doute, l’une de ses premières qualités. Il ne cède ni à la tentation du commentaire à chaud, ni à celle d’une clôture prématurée. Il prend acte du fait qu’un événement d’une telle ampleur ne se laisse pas saisir dans l’instant. Il faut du temps pour en mesurer les effets, pour en distinguer les traces durables, pour en reconstruire les médiations et pour en restituer l’épaisseur sociale.

L’un des apports majeurs de ce collectif tient précisément à ce refus de réduire la COVID-19 à son seul versant biomédical. Les textes réunis ici montrent avec force que la pandémie aura également été un phénomène de publicisation, de médiatisation, de cadrage institutionnel, de conflictualité interprétative et de recomposition des rapports entre savoirs, pouvoirs et sociétés. En cela, l’ouvrage prend au sérieux l’idée qu’un événement n’existe jamais seulement par son irruption, mais aussi par les opérations discursives, symboliques, politiques et sociales qui lui donnent forme, intelligibilité et efficacité dans l’espace public.

Cette manière d’aborder la pandémie me paraît particulièrement féconde dans le contexte africain. Elle rappelle utilement que les crises dites globales n’effacent jamais les histoires locales, les configurations institutionnelles propres, les inégalités d’accès aux ressources, ni les formes spécifiques de production du sens. Elles se déposent dans des sociétés situées, traversées par leurs propres vulnérabilités, mais aussi par leurs capacités d’invention, de résistance, de réinterprétation et de médiation. L’intérêt de ce volume est justement de prendre appui sur des terrains africains – avec une attention marquée au Cameroun – pour montrer que la COVID-19 n’a pas été simplement reçue, mais aussi racontée, négociée, appropriée et disputée.

Ce livre a également le mérite de replacer la question du savoir au cœur de l’analyse. Derrière la pandémie, ce sont aussi les conditions de production, de circulation, de validation et d’appropriation des connaissances qui se trouvent interrogées. Aucune société ne peut durablement comprendre ses propres crises si elle demeure dépendante d’une économie des idées dans laquelle elle n’occuperait qu’une position empirique subalterne. Penser les événements à partir de nos terrains, de nos institutions et de nos cadres d’intelligibilité n’est pas un geste de repli; c’est une exigence de conscience historique, de responsabilité scientifique et d’autonomie intellectuelle.

À cet égard, les contributions ici rassemblées montrent que la pandémie a constitué une épreuve pour les infrastructures du savoir, les médiations documentaires, les institutions éducatives, mais aussi pour la capacité des sciences humaines et sociales à éclairer les transformations en cours. Elles rappellent que la recherche ne saurait se limiter à enregistrer les faits; elle doit aussi en reconstruire les trajectoires, en déplier les significations, en identifier les tensions et en restituer la profondeur sociale. Ce travail d’intelligibilité est d’autant plus nécessaire que les crises contemporaines se déploient désormais dans des environnements info-communicationnels saturés, où la vitesse des circulations, la concurrence des récits et la fragmentation des régimes de vérité compliquent toute lecture immédiate du réel.

Sous ce rapport, l’ouvrage apporte aussi une contribution précieuse à la réflexion sur les espaces numériques contemporains. La pandémie a mis en lumière, avec une intensité particulière, les formes nouvelles de vulnérabilité qui accompagnent l’hyperconnexion : emballement informationnel, diffusion virale des rumeurs, spectacularisation des drames, exposition continue aux affects collectifs, polarisation des prises de parole. En ce sens, la COVID-19 n’a pas seulement constitué une crise sanitaire; elle a également révélé certaines pathologies du monde numérique, désormais inséparables de nos manières de percevoir, de débattre et de vivre les événements. C’est pourquoi la réflexion sur la crise ne peut plus être dissociée d’une interrogation éthique sur les usages du numérique et sur les formes contemporaines de socialisation qu’il produit.

Un autre mérite du livre est de ne pas séparer artificiellement les dimensions discursives de la question politique et sociale. Les contributions consacrées aux médiations de proximité, aux controverses vaccinales, aux discours religieux, à la communication gouvernementale, aux perceptions sociales et aux savoirs endogènes montrent bien que la gestion d’une crise engage toujours des rapports de confiance, de légitimité, de reconnaissance et parfois de défiance. Elle met en jeu des communautés d’interprétation, des hiérarchies d’expertise, des mémoires sociales, des expériences locales du risque et des formes inégales d’accès à la parole publique. En cela, ce collectif contribue aussi à penser les conditions fragiles du lien social dans des sociétés soumises à la fois à la pression des crises et à l’intensification des discours qui les accompagnent.

Ce livre me paraît donc important pour au moins trois raisons. D’abord, parce qu’il participe à une mémoire critique de la pandémie en Afrique, contre les formes d’amnésie rapide que produit souvent la succession accélérée des urgences. Ensuite, parce qu’il montre qu’un événement ne se comprend qu’au prix d’un travail de reprise, de mise en relation et d’élaboration conceptuelle. Enfin, parce qu’il rappelle que les sciences humaines et sociales ont un rôle décisif à jouer dans l’interprétation de nos crises contemporaines : non pour les simplifier, mais pour en restituer la densité historique, la pluralité des acteurs et la complexité des significations.

Les sciences humaines et sociales sont avant tout des sciences historiques dont la fécondité des hypothèses tient en grande partie à leur capacité à se soustraire aux urgences dictées par l’émotion impliquée dans l’urgence de l’action ponctuelle. En retrait des urgences cliniques et de leurs injonctions parfois « hystériques », l’on entrevoit probablement avec plus de lucidité aujourd’hui, les conséquences culturelles et sociales induites par ce moment traumatique de la vie des nations contemporaines. On comprend mieux avec du recul ce stress intense sur le corps social associé à un usage social et politique particulier des peurs collectives. On perçoit davantage la dimension biopolitique du contrôle de la respiration par le recours mécanique au préservatif nasal, la phobie du corps à corps et la tentation de restreindre les médiations physiques au profit des médiations numériques, notamment dans des sociétés africaines durablement structurées par la culture de l’effusion et de la contrainte de la promiscuité physique.

La COVID-19 confirme la vieille hypothèse des sciences historiques : le passé est certes passé, mais il n’est pas toujours dépassé. En refermant cet imposant volume de réflexion autour de la COVID-19 en Afrique, on comprend que cette pandémie ne relève pas seulement du passé. Elle demeure un analyseur puissant des sociétés africaines contemporaines : de leurs vulnérabilités, de leurs ressources, de leurs tensions, de leurs imaginaires, mais aussi de leur capacité à produire du sens face à l’épreuve. C’est pourquoi cet ouvrage mérite d’être lu bien au-delà du seul moment pandémique. Il nous aide à penser les crises à venir, les mondes numériques dans lesquels elles se déploient, et la nécessité toujours recommencée d’une science socialement ancrée, intellectuellement autonome et historiquement consciente.

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Perspectives africaines sur la pandémie de COVID-19 Droit d'auteur © par Esther Olembe, Thomas Hervé Mboa Nkoudou, Gilbert Willy Tio Babena et Lydiane Tsayem est sous licence License Creative Commons Attribution - Partage dans les mêmes conditions 4.0 International, sauf indication contraire.